L’histoire Elsa, victime de violences conjugales, qui ne voit plus sa fille

Elsa, trentenaire vivant en Belgique, ne voit plus sa fille. Son ex-mari, auteur de violences, a obtenu la garde exclusive de leur enfant dans un pays étranger.

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Cet article est publié dans le cadre d’un dossier spécial sur les violences contre les femmes, avec une série de témoignages et des articles de fond.

Elsa (prénom d’emprunt) a une voix posée. Elle tremble parfois, mais se reprend très vite. Son regard oscille entre le désespoir et la détermination. Cette trentenaire est de retour depuis quelques mois en Belgique, après un séjour au Québec marqué par des violences qui ont débouché sur la perte de la garde de sa fille.

Elsa rencontre au Québec celui qui devient son mari. Très rapidement, les violences psychologiques et sexuelles s’installent et s’intensifient à la naissance de l’enfant. Elsa décide de se séparer de son mari. Sa fille a dix-huit mois. « J’ai mis peu de temps pour partir, contrairement à d’autres femmes, témoigne Elsa, mais par contre, j’ai mis quatre à cinq ans avant d’essayer de porter plainte. Je savais que je vivais de la violence, mais je n’arrivais pas à porter plainte. »

Quand elle trouve la force de se rendre à la police, « celle-ci a refusé de prendre mes plaintes. Après la perte de la garde, j’ai discuté avec une cellule « spécialisée » dans les violences intra-familiales de la police. La policière m’a dit que c’était de ma faute si on avait refusé de prendre mes plaintes parce que je n’avais pas su expliquer ce qui se passait. »

Le couple est donc séparé « à l’amiable » mais l’ex-compagnon continue de s’immiscer dans la vie d’Elsa. « Il venait voir l’enfant et me suivait partout, jusqu’à la salle de bains. Il voulait savoir ce qu’il y avait sur mon compte bancaire, réclamait des relations sexuelles. »

Vient le jour où une énorme dispute éclate. « À partir de ce moment-là, je me suis dit que je devais enclencher la machine juridique », explique la jeune femme. Une machine juridique censée la protéger, qui va l’enfoncer.

Elsa explique : « Je suis travailleuse sociale. Je suis partie là-bas avec la certitude que j’allais arriver dans une société féministe, ce qui fait la réputation du Québec, souvent cité en exemple en matière de droits des femmes. » Mais elle déchantera bien vite. Au Québec, il existe un lobby masculiniste très puissant qui est parvenu à contaminer les institutions avec son idéologie.

La violence des pères séparés masculinistes

« Le Québec est considéré comme un lieu phare du féminisme, un de ceux où les acquis sont les plus importants. Cela n’a pas fait disparaître chez certains hommes un « antiféminisme » virulent qui va jusqu’à la constitution de groupes dits « masculinistes » au nom des supposés excès de l’émancipation des femmes », souligne Francis Dupuis-Déri, professeur au Département de science politique et à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) à l’Université du Québec à Montréal, spécialiste du masculinisme.

Les groupes de pères séparés, qui forment une large frange des masculinistes, ont une arme efficace devant les tribunaux : le « syndrome d’aliénation parentale ». C’est le psychiatre américain Richard Gardner qui est à l’origine de cette théorie en 1985. Selon lui, il s’agit d’un trouble de l’enfant qui apparaît dans un conflit sur la garde, et qui résulte d’un lavage de cerveau par le parent aliénant en vue d’obtenir la garde.

« Le « syndrome d’aliénation parentale » est souvent cité, comme s’il s’agissait d’un diagnostic clinique scientifiquement prouvé. En réalité, il n’existe pas de données scientifiques fondées qui en soutiennent l’existence : il se base uniquement sur certaines observations cliniques de Gardner, il est « diagnostiqué » selon des critères formulés par l’auteur lui-même, et il n’a jamais été vérifié par des études contrôlées », soulignent Patrizia Romito, professeure de psychologie sociale, et Micaela Crisma, psychologue.

« Gardner se base aussi sur une théorie ouvertement sexiste », ont expliqué Oriana Simone et Gaëtane de Crayencour, membres de Fem & Law, association d’avocates et de juristes féministes, à l’occasion de la journée d’étude sur le traitement judiciaire des violences faites aux femmes organisée par l’Université des femmes le 9 novembre 2017. « Pour [Gardner], 90 % des parents aliénants sont des femmes car en tant que « sexe faible », elles ne supporteraient pas la rupture et utiliseraient les enfants », ont dénoncé Oriana Simone et Gaëtane de Crayencour. Et pourtant, les décisions des juges concernant la garde des enfants en situation de séparation conflictuelle peuvent être influencées par la mention de ce syndrome.

Il l’a fait passer « pour une folle »

L’ex-mari d’Elsa fait partie de ceux qui ont brandi l’arme de ce « syndrome d’aliénation parentale », la faisant passer « pour une folle » devant les tribunaux. L’avocate d’Elsa ne réagit pas, car elle « considérait qu’il ne fallait rien faire, se focalisant sur le non-paiement de la pension alimentaire », raconte Elsa.

La situation se détériore de jour en jour. Il quitte le pays quand leur fille a trois ans et demi. Elsa se voit donc contrainte, tous les trois mois, d’emmener sa fille en Europe pour quatre semaines comme la garde partagée l’exige. Une situation impossible à concilier avec un travail, qu’elle finira par perdre, et qui créera un gouffre financier.

Pas une ligne sur les violences conjugales

En mai dernier, épuisée, Elsa décide de quitter le Québec. « Mon ex-mari dit alors qu’il veut la garde de l’enfant. Il me qualifie d’ »instable » et m’accuse de vouloir kidnapper l’enfant », explique Elsa, soulignant que « c’était une façon de me garder en otage sur un territoire qui défend ses droits à lui. » Il remporte le procès, « sans aucune expertise psychologique » et obtient la garde de sa fille. « Il n’y a pas eu une ligne sur les violences conjugales dans le jugement », déplore-t-elle, en colère. Et d’expliquer : « Ma parole a été niée car certains juges appliquent une loi selon laquelle, quand une personne a des troubles mentaux, on ne peut pas tenir compte de son témoignage. Le juge a donc fait l’impasse non seulement sur mon témoignage mais aussi sur celui des nombreux témoins qui sont venus parler en ma faveur. »

L’histoire d’Elsa illustre le fait que la justice dissocie encore « conjugalité » et « parentalité ». Ce qu’a déploré Anne Jonquet, avocate au barreau de Seine-Saint-Denis, lors de son intervention à la journée d’étude de l’Université des Femmes. Elle analysait ainsi : « Dans la tête de beaucoup de juges, un conjoint violent peut encore être un bon père. Ce qui fait que les professionnels de la justice, mais aussi les travailleurs sociaux ignorent les violences conjugales pour protéger l’enfant. Au lieu de prendre des mesures pour protéger la mère afin de protéger l’enfant. »

Aujourd’hui, Elsa peut skyper avec sa fille, âgée de dix ans, « sous surveillance » du père. Elle la voit de temps en temps, tous les trois mois environ, « quand il le décide ». La seule issue pour qu’elle récupère la garde de son enfant est que la Justice belge invoque une « grande souffrance de l’enfant ». « Mais comment le prouver ? », se demande-t-elle, d’autant plus que sa fille est sous emprise. « Pour me reconstruire, pour m’éloigner d’un homme violent, j’ai dû perdre mon enfant, en sachant très bien que ça n’était pas dans l’intérêt de ma fille », se révolte Elsa. Et de conclure, lucide : « La justice maintient le phénomène de domination au lieu de protéger les victimes. »

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