Deux sublimes romans de femmes sortis des oubliettes

CC Nathan O'Nions

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu

« Mais leurs yeux dardaient sur Dieu », Zora Neale Hurston, Zulma 2018.

Ce roman incroyable, par sa force, sa folle qualité littéraire, par son histoire hors du commun (il est originellement paru en 1937), est aussi une démonstration du rôle crucial des maisons d’édition. Découvrir – en l’occurrence exhumer – un texte qui pourrait bouleverser son public et sa société, à petite, grande ou immense échelle, faire ce pari. Prendre des risques pour le traduire (et quelle traduction insensée, extraordinaire, de Sika Fakambi  !), pour l’éditer, l’imprimer, le diffuser… Avons-nous conscience de notre privilège, nous, lectrices et lecteurs francophones, d’accéder aujourd’hui au roman de Zora Neale Hurston  ? C’est un portrait de femme fabuleux. Déchirant comme un chant d’esclaves, universel comme une mythologie, héroïque et rebelle, car il est le premier roman connu écrit par une Afro-Américaine (et quelle femme !) née et ayant grandi dans un pays esclavagiste. Culte, enfin, puisque c’est un chef-d’œuvre qui inspira Alice Walker (c’est elle qui a « redécouvert » ce roman dans les années 1970, s’est battue pour le faire connaître… et a planté une épitaphe sur la tombe anonyme de Zora Neale Hurston), mais aussi Toni Morrison, Maya Angelou, Zadie Smith… Toutes ces femmes de plume afro-descendantes, autrices merveilleuses, ont été marquées par ce roman. Et vous le serez aussi. Car vous n’avez jamais lu un livre écrit dans cette langue française là, une parole que vous découvrez avec stupéfaction, page après page, en immersion dans le monde de Janie Mae Crawford rêvant de liberté. Ce livre, c’est un affranchissement. (S.P.)

La Massaia

« La Massaia », Paola Masino, Éditions de La Martinière 2018.

Parmi nos récentes redécouvertes, flamboie La Massaia, ce roman de l’Italienne Paola Masino (1908-1989). Initialement paru par morceaux en 1940, laminé par la censure fasciste, le texte disparut à la fin de la guerre dans le bombardement de son imprimerie et fut reconstitué par l’autrice en 1945. Paola Masino elle-même, intellectuelle engagée, fut éclipsée par l’aura de son écrivain de mari. Mais aujourd’hui, c’est bien La Massaia (« maîtresse de maison » en italien) qui nous éblouit, odyssée domestique et conte philosophique, portrait, parabole d’une enfant maltraitée – elle grandit dans une malle… –, dressée, et auto-dressée, au rôle de fée du foyer bourgeois, rongée par le feu de la liberté. Parfois elle s’échappe, et des lignes sublimes nous sont alors révélées comme des éclaircies, mais bien vite la matérialité de la vie domestique l’aspire à nouveau et l’émiette de l’intérieur. « C’était comme si on lui broyait la poitrine à coups de pierres, pour en arracher les images de son escapade nocturne et y ficher à la place son cahier de comptes, des cartons d’invitation et le manuel des règles de courtoisie et de civilité. » Trépassée, elle s’échine encore à épousseter les clous et les finitions en cuivre de son tombeau : « Elle les astique des heures durant à l’aide d’un petit mouchoir en dentelle, jusqu’à ce qu’ils soient aussi brillants que les flammes votives brûlant tout autour. »

Le destin tragique de l’œuvre et de son héroïne, l’éclat littéraire et le souffle du texte, l’exposition poétique et crue de violences patriarcales habituellement sous camisole évoquent d’autres fabuleux romans de femmes à naître au cours des décennies suivantes, comme L’Art de la joie de Goliarda Sapienza ou encore Toilettes pour femmes de Marilyn French. La Massaia s’est glissée hors de son caveau ; plions proprement son mouchoir en dentelle et fuyons avec elle dans la forêt. (S.P.)

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