« Le pouvoir » de Naomi Alderman, une dystopie percutante

"Le Pouvoir", Naomi Alderman. Calmann-Lévy 2018, 400 p. 21,50 eur.

Et si les femmes se découvraient soudain une faculté inconnue : celle de neutraliser, blesser ou même tuer un adversaire, grâce à de l’électricité jaillie du bout de leurs doigts… ? Tel est le point de départ de la « dystopie » de l’Anglaise Naomi Alderman, un roman puissant qui démonte tous les mécanismes du pouvoir.

Le terme « dystopie » désigne une histoire ayant lieu dans une société imaginaire mais, contrairement à l’utopie, un modèle loin de tout idéal qu’il s’agit avant tout d’éviter. L’exemple le plus célèbre de dystopie est le roman 1984 de George Orwell. Plus récemment, la série La Servante écarlate (« The Handmaid’s Tale ») tirée du roman de l’Américaine Margaret Atwood, a connu un grand succès.

Margaret Atwood, précisément, n’a pas caché son enthousiasme devant Le Pouvoir. « Électrisant ! Choquant ! Décoiffant ! Vous ne regarderez plus jamais les choses de la même façon ! », a-t-elle commenté. Mais à l’inverse de La Servante écarlate où les femmes sont réduites à l’état d’esclaves et de reproductrices, celles de Naomi Alderman ont découvert un moyen de se défendre et très vite, la peur change de camp.

Aucune complaisance

D’abord utilisée pour neutraliser des agresseurs, puis pour renverser des pouvoirs oppressifs, cette capacité se coule rapidement dans les habits du pouvoir lui-même : pouvoir politique, pouvoir militaire, pouvoir religieux… Là, ce sont les hommes qui sont réduits à des reproducteurs, des quasi-esclaves, des jouets même – on assiste à une scène de viol à la limite du supportable. Si le livre regorge de scènes de cruauté, il n’y a là aucune complaisance de la part de l’autrice : en renversant les rôles, elle met à nu de façon saisissante les violences que tant de femmes subissent dans notre société. Pas de quoi non plus nourrir le fantasme masculiniste d’un « matriarcat castrateur » : la cible de Naomi Alderman, ce ne sont pas les femmes, mais le pouvoir et ses abus. Qu’on n’imagine pas pour autant une sorte de « thèse illustrée » : l’histoire est racontée à travers divers personnages, forts et complexes.

Le roman est accompagné de dessins, de résultats de pseudo-fouilles archéologiques lui donnant un effet saisissant de réalité, mais aussi d’une correspondance entre une certaine Naomi et un certain Neil, membre d’une « Association des hommes écrivains », qui lui soumet son manuscrit. On savourera l’ironie subtile de ces échanges, avant une pirouette finale dont on vous laisse la surprise. (I.K.)

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