Wendy Delorme et les corps qui comptent

Wendy Delorme. © Daria Ivanova

axelle a rencontré l’autrice française Wendy Delorme qui a récemment publié son quatrième roman, Le Corps est une chimère. Sept personnages y croisent leurs corps et leurs oppressions. (Camille Wernaers)

« Elle aimait mes histoires au point de les envoyer à des éditeurs. » L’histoire d’amour de Wendy Delorme pour les mots commence avec l’histoire de son amour pour sa grand-mère. « Elle m’a appris à lire et à écrire en avance et elle m’a soutenue, mais j’ai tout de même eu un travail à faire pour me sentir légitime. Je me disais que j’écrivais toujours mes histoires du point de vue féminin et que ce n’était pas intéressant. J’avais bien intégré le sexisme », explique l’autrice, enseignante à l’Université Lyon 2 et activiste queer.

Elle signe cette année son quatrième roman, intitulé Le Corps est une chimère, qui confronte sept personnages, en majorité des femmes, et leurs corps. « Chaque personnage du roman a un rapport à son corps qui se heurte à la perception de son corps par la société. Le corps est donc une chimère, dans le sens où il a une matérialité indéniable, mais il peut être lu différemment en fonction des vécus et des grilles de lecture des un·es et des autres. C’est aussi une référence à Bodies That Matter [« Ces corps qui comptent », ndlr], de Judith Butler », précise-t-elle.

« Les violences psychologiques tuent les femmes »

C’est un roman, mais chaque situation à laquelle sont confrontés les personnages est une situation type.

Wendy Delorme réunit dans ce livre deux facettes de sa personnalité, l’universitaire et l’autrice de fiction. « J’avais envie d’un livre qui se lit vite, qu’on peut se prêter et qui touche un lectorat élargi. C’est un défi pour moi, j’ai dû dépouiller l’écriture de tout ce qui ne servait pas la narration. En même temps, ce roman s’inspire de données sociologiques. Quand je parle de violences conjugales à travers le personnage d’Isabelle, je voulais montrer que les violences psychologiques tuent les femmes, qu’elles ont un impact sur leur santé. C’est, en effet, le résultat de la première grande enquête sur les violences faites aux femmes en France, menée en 1999. De même, la scène de dépôt de plainte au commissariat se base sur une centaine de témoignages de femmes que j’ai lus. C’est un roman, mais chaque situation à laquelle sont confrontés les personnages est une situation type », développe-t-elle.

Parmi ses personnages, il en est un particulier : « J’ai choisi de ne pas révéler le genre de Jo. Certain·es pensent que c’est un homme, d’autres une femme très masculine. Jo est quelqu’un qui incarne l’ange de la revanche des femmes, c’est la justice faite par soi-même. Si je devais lui donner un genre, ce ne serait pas celui d’un mec cisgenre [le genre vécu par une personne est en accord avec son sexe biologique, ndlr]. Si je publie une suite, Jo sera au centre du livre. C’est le personnage qui a le moins de chapitres dédiés et les chapitres les plus courts, il est très codépendant du personnage de Maya. C’est le dernier personnage qui m’est venu. J’ai déjà écrit un bout du tome 2 et je vais y révéler le genre de Jo. »

« Créer de l’empathie »

Même si les lectrices féministes vont y trouver des thèmes importants, le livre n’a pas été écrit pour elles. « J’ai écrit ce livre pour des gens qui ne pensent pas comme moi, je l’ai écrit pour les gens qui sont contre le mariage gay. Je sais que, depuis la Belgique, vous avez regardé ces débats avec stupeur. C’est un livre que j’ai écrit en me disant que, parfois, l’argumentation avec les gens sexistes, homophobes, etc. ne suffit pas, et qu’il faut créer de l’empathie avec des vies qui peuvent sembler loin des vies ordinaires. On m’a aussi dit que c’était un livre qui donnait des arguments », analyse Wendy Delorme. La question du mariage lui tient à cœur, pour une raison bien particulière. « Je ne voulais pas me marier : j’étais en jeans et en baskets. J’ai dû le faire pour pouvoir adopter les enfants que ma compagne a portés. » En Belgique, depuis le 1er janvier 2015, la coparente ne doit plus « adopter » son enfant, la filiation est devenue automatique si elle est mariée (et si elle n’est pas mariée, elle peut reconnaître l’enfant avec l’accord de la mère biologique, comme pour un couple hétérosexuel) ; mais ce n’est pas le cas en France

Dernier thème en date qui la fâche : la procréation médicalement assistée (PMA). « Macron a expliqué qu’il attendait l’avis du Comité consultatif national d’éthique pour l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et aux femmes célibataires. Celui-ci a remis son avis en septembre et il était positif. On a ensuite appris que le débat à l’Assemblée nationale était repoussé après les élections européennes. Je compte m’investir dans ce débat, les sujets liés aux droits des femmes et des minorités sont importants, et, en France, ce n’est pas gagné. »

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Le pitch : Philippe est à l’étroit dans son rôle d’homme. Marion a trois enfants, avec Élise. Camille veut changer le monde, Ashanta sait qu’on ne peut pas. Isabelle aime à en mourir. Maya est travailleuse du sexe ; Jo est flic et n’aime pas ça. Sept vies se font poreuses les unes aux autres, sept personnages découvrent ce qu’on peut s’apporter dans la différence. Une physiologie d’un monde contemporain qui se questionne sur l’amour, le désir et la filiation. Un roman d’une vérité troublante sur les stéréotypes, les passions, les sexualités, les parentalités et le couple.

 

Le Corps est une chimère, Wendy Delorme. Éditions Au Diable Vauvert 2018, 264 p., 18 eur.

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