Une nouvelle révolution sexuelle sur Instagram ?

Par N°221 / p. 20-22 • Septembre 2019

Des comptes émergent sur Instagram pour parler de sexualité féminine et de plaisir. Une éducation sexuelle 2.0 décomplexée qui brise les tabous et affronte la censure puritaine du réseau social.

© Odile Brée pour axelle magazine

« On en parle des pets de fouf ? » « Connais ton corps et tu pourras créer le/la partenaire sexuel·le de tes rêves ! » « Le coït pourrait être une option, et non un but »… Ces messages du compte Instagram Jouissance Club encouragent ses 211.000 abonné·es à devenir acteurs/trices de leur sexualité et à prendre le plaisir au sérieux. Des comptes interactifs avec une approche féministe où l’on délie les langues au sujet de la sexualité féminine se multiplient sur le réseau social Instagram. S’y mêlent informations rigoureuses et confidences autour d’une communauté qui brise les tabous à coups de hashtags.

Sans filtre

Le phénomène est nouveau sur la plateforme, plutôt habituée aux images de voyage retouchées. Ces comptes activistes s’expriment sans filtre à propos du consentement, du plaisir sexuel ou de problèmes médicaux et livrent conseils, explications et réflexions sur l’actualité. Jüne, la créatrice de Jouissance Club, illustre son compte de dessins explicatifs et de schémas techniques pour montrer comment prendre son pied et « sex-plorer ». Elle nous raconte : « Un jour, j’ai essayé d’expliquer à mon nouveau copain comment atteindre un point de mon vagin en lui faisant un dessin. Il a tout de suite compris ! J’ai ensuite commencé à les poster sur Instagram et, très vite, cela a eu du succès. Je propose une espèce de mode d’emploi, expliquant les choses avec de simples dessins érotiques, et les gens en font ce qu’ils veulent. »

Il était évident pour moi qu’une proportion énorme de femmes n’avait pas une sexualité heureuse ! Et ça, il fallait qu’on en parle. Il fallait brandir nos clitoris qui faisaient des monologues depuis trop longtemps.

Avec leur franc-parler, ces comptes encouragent à prendre la parole et répondent à toutes les questions. Élise a 16 ans ; alors qu’elle surfe sur Instagram, elle tombe sur un épisode du compte Clit Revolution. « J’ai découvert à quoi ressemblait le clitoris, et à quel point il était mal représenté. En cours de biologie, ça ressemblait à un petit point. Ça donne l’impression qu’on nous ment à l’école. J’étais toute chamboulée. Sur ces comptes, on voit des photos prises au naturel, qui ne sont pas parfaites, ça aide aussi. » Un apprentissage et un empowerment qui s’étendent au-delà de la toile : « J’en ai parlé à ma maman qui ne savait pas non plus à quoi ressemblait un clitoris. Puis j’ai montré les dessins à mes copines, et à mon prof de bio pour qu’il corrige cela pour l’an prochain. » L’éducation sexuelle 2.0 dépasse les écrans de téléphone pour flirter avec la réalité et remettre à jour les manuels scolaires erronés.

Vulve, mycose, vaginisme, problème d’érection : entre les croquis et les mots crus, il n’y a pas de tabou à l’ère post #MeToo. Pour Dora Moutot, créatrice du compte aux 440.000 followers/euses T’as joui ?, maintenant que les violences ont été dénoncées, on peut parler du plaisir. « J’ai lancé ce compte car j’en avais marre des tabous autour de la sexualité féminine, nous explique-t-elle. On est une génération de mal baisées. Quand je dis ça, ce n’est pas du tout péjoratif, au contraire : je me réapproprie le terme. Et si on n’était pas une génération de mal baisées, ce compte n’aurait jamais eu autant de succès, de toute façon. En réalité, la réussite de ce compte est assez triste. Il était évident pour moi qu’une proportion énorme de femmes n’avait pas une sexualité heureuse ! Et ça, il fallait qu’on en parle, il fallait parler de misère sexuelle féminine. Il fallait brandir nos clitoris qui faisaient des monologues depuis trop longtemps. » La prochaine révolution sexuelle se joue donc sous la couette… et sur les claviers.

Influenceuses inclusives et féministes

Ces nouvelles pédagogues du plaisir ne jouent pourtant pas aux donneuses de leçons. Elles demandent à leurs abonné·es, via des stories, les sujets qu’elles ou ils aimeraient voir abordés, et partent toujours de leur propre expérience en apportant des précisions issues de leurs recherches. Un espace de discussion et de support alternatif à la pornographie se développe désormais sur le net, qui témoigne de la diversité des pratiques. Pour Arianne Torné, sexologue, ces nouveaux refuges sur la toile « promeuvent une vision positive de la sexualité face au porno. Les messages sont drôles et adaptés au public d’ados et de jeunes adultes. On y retrouve une diversité de préférences et d’identités sexuelles et de genre. Des minorités y prennent la parole, tout cela permet de déconstruire les normes. Jusqu’à maintenant, sur internet, il n’y avait que le porno, qui ne s’adresse généralement pas aux femmes. »

Du clic au clit’, les néo-révolutionnaires de l’apprentissage sexuel remettent en question les injonctions et les normes auprès d’une audience plutôt féminine, âgée de 14 à 30 ans en moyenne. Et ce qui fait le succès de ces comptes, c’est le point de vue des autrices. « Chacun·e est un·e expert·e de sa sexualité ! Ces comptes permettent l’auto-observation et l’apprentissage, ils dédramatisent », nous explique Émilie Saey, directrice de la FCPPF (Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial). « On y parle de sexualité sous l’angle du plaisir, pas sous l’angle de la peur en n’abordant uniquement les IST [infections sexuellement transmissibles, ndlr]. C’est basé sur du témoignage, du vécu. »

Chacun·e est un·e expert·e de sa sexualité ! Ces comptes permettent l’auto-observation et l’apprentissage, ils dédramatisent.

Des outils pédagogiques qui parlent de jouissance, et qui rassurent aussi. « Cela m’est déjà arrivé de réaliser que ce qui m’arrivait était normal, banal ou pas grave. On se sent moins seule. Même si j’ai du mal à répondre aux messages, je suis un peu timide pour parler avec des gens que je ne connais pas », confie Élise. Parce qu’il peut être plus facile de lire des commentaires sous un post que de frapper à la porte de sa/son médecin pour parler d’intimité, Instagram offre un nouveau canal d’information individuel et accessible. « Souvent la question qui se pose, c’est : « Suis-je normal·e ? » Instagram permet de ne pas devoir raconter personnellement ce que l’on vit et, en même temps, cela ouvre une nouvelle porte qui n’existait pas avant », analyse Émilie Saey.

Sans révéler nécessairement un manque de confiance envers le corps médical, ces nouvelles philosophes féministes de la sexualité offrent une complémentarité bienvenue. Pour Arianne Torné, « ces comptes n’empêchent pas d’en parler après avec des proches ou un professionnel. Au contraire, face à un problème, ils encouragent à aller voir un·e médecin ou un·e sexologue. Internet est pertinent selon la manière dont on l’utilise. Un compte Instagram reste un compte Instagram, il faut faire confiance au sens critique des jeunes. Moi-même je les oriente vers ces ressources, je n’ai pas besoin de réinventer la roue ! »

#SexualityIsNotDirty

Si les codes du rapport au net et à la sexualité s’en trouvent ébranlés, les créatrices de ces comptes peuvent, elles, être bouleversées suite aux témoignages qu’elles reçoivent. Face à un flux de messages permanent, elles ont parfois du mal à se déconnecter et sentent le poids d’une charge émotionnelle difficile à porter. « Je reçois tellement de témoignages qui parlent de violences sexuelles, de non-consentement et de viols, de messages de gens qui demandent de l’aide…, confie Dora Moutot. C’est parfois dur, car je me sens obligée de répondre, mais je ne peux pas répondre à tout le monde. Je suis seule derrière ce compte, et il faudrait une équipe de dix personnes pour répondre et réorienter toutes ces femmes qui font face à ce genre de choses. » Une pression difficile à gérer pour les instagrammeuses et qui n’a rien de virtuel.

Thomas Rozec et Victoire Tuaillon reçoivent le militant associatif Dr Kpote et l’illustratrice Jüne qui tient le compte Instagram Jouissance Club. Les couilles sur la table (le 12 mars 2019)
© Les couilles sur la table est un podcast de Victoire Tuaillon produit par Binge Audio.

Mais parler de sexualité sur le réseau social américain peut aussi amener les foudres de la Silicon Valley. Car si la société est hypersexualisée, dès lors que des voix féminines s’emparent du sujet, la discussion s’enflamme. Il y a quelques mois, plusieurs comptes, dont Jouissance Club et Merci Beaucul, ont été supprimés à deux reprises. Suite à des signalements en masse de personnes, le robot a mis automatiquement en veille ces comptes, par prudence, jusqu’à une vérification humaine ultérieure. « Tous les comptes qui parlent de sexualité ont été visés en même temps, on pense bien évidemment à des groupuscules anti-féministes organisés… », nous explique Jüne.

Pourtant, cette délation a eu l’effet inverse de celui attendu : grâce au hashtag de soutien #SexualityIsNotDirty (« la sexualité n’est pas sale ») et à la mobilisation de leur communauté, les comptes Jouissance Club et Merci Beaucul ont gagné des dizaines de milliers d’abonné·es une fois réhabilités. Le réseau social puritain, qui part à la chasse au moindre téton féminin et oublie de distinguer pornographie et pédagogie, entretient encore une relation compliquée avec la sexualité. Mais l’heure des comptes a peut-être bientôt sonné. Les créatrices de ces pages dédiées à une éducation sexuelle féministe et respectueuse se lancent dans l’écriture de livres, la réalisation de podcasts ou de films documentaires inspirés de leurs comptes pour pérenniser leur action militante.

Quelques comptes Instagram à suivre

@Jouissance Club : des dessins inclusifs et non genrés accompagnés d’explications pour, entre autres, se faire du bien à soi et à sa/son partenaire.
@T’as Joui ? : des témoignages anonymes et une prise de parole sur le plaisir féminin.
@Clit Revolution : une série documentaire qui parle de plaisir et de représentation de l’organe féminin.
@Merci Beaucul : des images artistiques et des textes inspirants au sujet de la prévention et de l’épanouissement sexuel.
@Gang du clito : pour tout savoir sur le clitoris et la masturbation féminine.

Et aussi… « It’s not a bretzel » :

Julia Pietri, créatrice du collectif Merci Simone et qui se trouve aussi derrière le compte Instagram du Gang du clito, a lancé « It’s not a bretzel ». Cette campagne de street art participative et féministe affiche dans les rues des clitoris afin de « libérer la sexualité des femmes et encourager la fin de l’analphabétisme sexuel. »

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