Scandale des adoptions forcées en Belgique : une femme témoigne

Par N°192 / p. 16-17 • Octobre 2016

Entre les années 50 et 80, en Belgique, des milliers de femmes ont été incitées ou contraintes à abandonner leur enfant à la naissance pour qu’il soit confié à l’adoption. Ce trafic a été organisé par des institutions religieuses ou des services d’adoption (communaux et hospitaliers). On estime à 30.000 le nombre de naissances concernées par cette affaire dite des « adoptions forcées ». En 2014, Mater Matuta, un collectif de « mères de naissance » et d’enfants adoptés, s’est formé pour sensibiliser les autorités et obtenir la reconnaissance de ce scandale. Ella Maryse-Dominique fait partie de ce collectif. Enlevée à sa mère à la naissance et adoptée par un couple anversois, elle raconte à axelle sa quête identitaire.
[Extrait du dossier à retrouver en intégralité dans axelle n° 192, octobre 2016]

© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine

Quand avez-vous commencé vos recherches ?

« À 16 ans, j’ai été frapper à la porte du bureau d’adoption anversois Gewenst Kind, mais il fallait attendre mes 18 ans pour obtenir l’accès au dossier. Ensuite, je me suis mariée, j’ai eu six enfants. Chaque fois que j’accouchais, je me demandais où était la grand-mère. Les choses étaient compliquées avec ma mère adoptive. Quand j’ai eu ma dernière fille, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. J’ai obtenu un rendez-vous au Gewenst Kind en mars 2007. En mai, ils m’ont annoncé que ma mère était décédée trois mois auparavant à Bruxelles.

Il y a eu des moments durs, parce qu’il y avait ce poids du secret et ces mensonges.

Une de mes amies a fait des recherches et retrouvé son adresse à Uccle. J’ai ensuite appelé la maison sociale du troisième âge d’Uccle. Une assistante sociale m’a répondu et m’a demandé si je téléphonais d’Amérique. Elle m’a raconté que ma mère était venue les voir pendant les 15 dernières années de sa vie, deux ou trois fois par semaine, et qu’elle pleurait souvent en disant : « Ils ont pris ma fille pour l’emmener en Amérique. » Je téléphonais d’Anvers, à 45 kilomètres ! L’assistante sociale m’a également appris que j’avais une tante. Suite au choc émotionnel, il lui a fallu un an avant de pouvoir me rencontrer. Moi, je n’ai pas dormi pendant un an. En juillet 2008, j’ai vu les premières photos de ma maman, les albums de famille. Ma tante et une cousine m’ont raconté qu’elle parlait tout le temps de moi. Ma mère n’a pas eu une vie heureuse. »

© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine
© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine

Avez-vous toujours su d’où vous veniez ?

« J’ai eu des tas de mensonges. Jusqu’à 16 ans, c’était : « Ta maman est morte ». Un jour, j’éclate : « Je veux que ma maman biologique vive encore ! » Ma mère adoptive me répond : « Mais elle est vivante. » Puis c’était : « Ta maman est malade, ta maman n’est pas capable de te soigner, ta maman n’est pas mariée, ta maman devait choisir entre toi ou être écartée de la famille »… Je ne savais plus, je n’osais plus chercher, c’était très déroutant. L’adolescence d’un enfant adopté est doublement difficile. Quand j’y réfléchis, tout le monde se demandait pourquoi je ne cherchais pas… Quand j’ai divorcé, j’ai eu la force de poursuivre les recherches. »

Comment construire dans ces circonstances une relation avec les parents adoptifs ?

« Il y a eu des moments durs, parce qu’il y avait ce poids du secret et ces mensonges. En même temps, mes parents adoptifs m’ont raconté qu’ils avaient adopté en Belgique pour que plus tard, je puisse faire des recherches… Cela reste une démarche compliquée, question de loyauté envers les adoptants.

Mon enfance a été très difficile. Ma mère adoptive est une femme importante dans ma vie, mais ce n’est pas une maman. Il y a différentes sortes d’adoption, je pense… Mes parents adoptifs avaient vécu trois fausses couches avant mon arrivée. J’étais leur quatrième enfant, mais enfant unique. Ma mère adoptive voulait une fille. Mon père adoptif me disait que j’avais de la chance d’avoir été adoptée, parce qu’avec mes boucles frisées, ma peau mate… Mais je sentais une sorte de blocage entre ma mère adoptive et moi, il y avait quelque chose de forcé. Je pense que c’est le bureau d’adoption qui leur conseillait de taire la vérité.

Ça renforce de connaître ses racines et son histoire, mais ça va beaucoup plus loin. Maintenant, je me sens libre.

Plus tard, quand j’ai annoncé que j’allais divorcer et vivre à Bruxelles, mes parents adoptifs n’ont pas compris. Il y a deux ans, ma mère adoptive m’a appelée : « Nous avons tous été des victimes, ta maman, toi, mais nous aussi. » J’ai été leur rendre visite en 2015 avec une cousine de ma famille biologique. Le puzzle était complet. Ils ont vu en avril le documentaire de « Questions à la Une » sur la RTBF dans lequel je témoigne. Ils n’ont pas fait de commentaires négatifs. Le travail que j’ai fait les a changés. »

Vous connaissez à présent l’histoire de votre mère de naissance ?

« Il y a plusieurs versions. Ma mère, qui s’appelait Marie-Jeanne, était enceinte d’un homme congolais. Elle avait 27 ans. Tout était orchestré. Ma tante m’a raconté qu’elle-même, à la clinique Saint-Jean, après l’accouchement, a demandé à ma mère où j’étais. Une religieuse est partie avec le bébé. Ma tante l’a rattrapée : « C’est ma petite nièce ». La religieuse lui a répondu : « Tu ne verras jamais le bébé parce qu’il va partir en Amérique pour être adopté par des parents riches. » C’est l’histoire qu’a toujours crue ma mère de naissance.

Légalement, une mère avait trois mois pour réclamer son enfant. Mais aucune mère ne le savait et aucune n’a donc pu exercer son droit… J’ai également rencontré un cousin qui m’a dit qu’il était dans le couloir de l’hôpital au moment de ma naissance pour stopper l’adoption. Il y avait deux camps dans la famille. Ma grand-mère voulait que l’on me garde, mais elle était malade et elle est morte deux mois avant ma naissance. La voix des femmes n’a pas été entendue, ce sont les hommes qui ont décidé. »

© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine
© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine

Savoir d’où l’on vient, c’est primordial pour vous ?

« Ça renforce de connaître ses racines et son histoire, mais ça va beaucoup plus loin. Maintenant, je me sens libre. Quand je suis à Uccle, à Bruxelles, je me sens enracinée, ça me donne de l’énergie. Je ne me suis jamais sentie chez moi à Anvers, j’ai toujours flotté. Je voulais vivre ici. Ce qui est encore plus incroyable, c’est que mes enfants y sont attachés également. »

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

« Je sais que je suis « moi » grâce à ce qui s’est passé, grâce à mon histoire. Quand je regarde des photos, je ne me vois pas dans ma famille biologique, j’en ai très conscience. Je remercie mes parents adoptifs de m’avoir donné le nom d’Ella. C’est un prénom que l’on peut prononcer dans toutes les langues, et une référence à Ella Fitzgerald. Sur mon acte de naissance figurent aussi Maryse – je pense que c’est le nom que ma mère m’a donné – et Dominique, le nom de mon père. Il est décédé, mais mes enfants et moi préparons un voyage au Congo, pour rencontrer sa famille à lui. »

Des milliers d’adoptions forcées ont eu lieu en Belgique. Et ailleurs ?
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