Amazones : elles étaient les égales des hommes !

Oui, les Amazones ont réellement existé. Non, elles n’avaient pas un sein en moins, elles ne trucidaient pas leurs enfants mâles. Elles étaient tout simplement les égales des hommes, libres et puissantes. Leur autonomie n’a pas plu aux historiens qui, depuis l’Antiquité, font avaler des mensonges misogynes à leur sujet. Mais l’Américaine Adrienne Mayor a arpenté les grandes plaines d’Europe et d’Asie centrale. Et elle a des révélations à faire.


Et quelles révélations. Quel chamboulement. Dans la première partie de son fabuleux ouvrage, Adrienne Mayor, historienne et chercheuse de la prestigieuse Université de Stanford (États-Unis), décrit avec minutie les coutumes des femmes guerrières nomades qui, pendant l’Antiquité, se déplaçaient le long des vastes plaines d’Europe et d’Asie. Comme d’autres historien·nes et archéologues, elle a retrouvé leur trace. Elle exhume aujourd’hui leurs dépouilles avec des gestes précis et le respect dû à leur grand âge. Elle révèle leur mémoire enfouie dans des tombes d’herbe et de glace, dessinée sur des vases qui n’avaient jamais été déchiffrés, chantée par des bardes jusqu’aux confins de la Chine, tatouée sur les peaux des femmes depuis cent générations, jusqu’aux avant-bras des grands-mères bosniaques ou kurdes du 20e siècle.

Adrienne Mayor

C’est seulement dans la deuxième partie de son ouvrage qu’Adrienne Mayor revient, à la manière d’une conteuse moderne, sur les mythes et les héroïnes qui nourrissent l’imagination humaine à travers les cinq continents. Ces histoires qu’on croyait allégoriques prennent alors une tout autre matière. Car les femmes dites Amazones, indépendantes, affranchies et puissantes, ont réellement existé, on en a désormais la preuve. Si Adrienne Mayor avait organisé son livre autrement, dans l’ordre inverse, on aurait pu croire qu’elle faisait correspondre sa démonstration à son plan. Là, on ne peut être qu’estomaquée par la réalité historique qu’elle établit dans ce tour de force de 550 pages : elles ont vécu. Et nous découvrons aujourd’hui, avec émerveillement, à quoi ressemblait leur vie.

« Égales » des hommes, pas « opposées »

Contrairement aux explications avancées par les historiens grecs et communément admises, le nom « Amazone » trouve probablement son origine dans celui de la reine d’une tribu caucasienne, Amezan. La plus ancienne référence aux Amazones apparaît dans l’épopée d’Homère, L’Iliade : il ajoute à leur nom une formule controversée que beaucoup ont interprétée comme si les Amazones étaient « opposées » aux hommes, mais qu’Adrienne Mayor traduit plutôt comme « égales » des hommes. Homère avait sans doute souhaité ainsi souligner ce statut extraordinaire, en comparaison avec la place dévalorisée des femmes dans la culture grecque : « Une ethnie de guerriers et de guerrières qui a piqué la curiosité des Grecs et qui a été à l’origine des histoires de femmes héroïques de régions lointaines, adversaires dignes d’estime des guerriers », explique Adrienne Mayor.

L’idée d’une « hostilité » des « Amazones » envers les hommes a été suggérée petit à petit, de même que les mystifications qu’Adrienne Mayor prend la peine de détricoter, comme cette histoire de sein coupé.

La « sororité » de ces femmes, leur vie communautaire et leurs liens ont été interprétés uniquement au 20e siècle comme une préférence sexuelle pour les femmes. L’image d’Amazones lesbiennes haïssant les hommes et les garçons est donc une construction mensongère, misogyne et antiféministe. Nous y sommes encore confrontées au 21e siècle : nous avons récemment reçu à la rédaction d’axelle le courrier d’un lecteur nous accusant d’appeler les femmes à « castrer tous les bébés mâles ».

 Cavalières, reines et guerrières

Le concept d’« Amazones » reprend en réalité trois catégories de femmes. D’abord, des archères émérites et cavalières nomades des steppes. Adrienne Mayor reviendra longuement sur les découvertes archéologiques qui permettent d’affirmer l’existence de ces femmes : la fouille des tombes de l’Eurasie jusqu’à la Chine, l’analyse des ossements (depuis qu’on peut faire des tests ADN, on réalise que plus d’un tiers des guerriers étaient… des guerrières !), les études ethnologiques et linguistiques, les sources historiques, écrites et orales…

Elles furent également des reines guerrières mythiques pour les Grecs, et donc pour le monde sous influence grecque : Hippolitè, Antiope, Penthésilée, Thalestris… Dans leurs récits, mêlant imaginaire et bribes de réalité à partir de leurs échanges avec les peuples nomades des steppes, les Grecs ont fait des Amazones des adversaires à la fois désirables et redoutables, mais dont le destin fut quasiment systématiquement d’être capturées ou éliminées par les héros antiques. Héraclès tue Hippolitè après lui avoir volé sa ceinture, Thésée enlève Antiope alors qu’il connaît l’aversion des Amazones pour le mariage patriarcal traditionnel, Achille tue Penthésilée devant les murailles de Troie, etc. Toutes ces combattantes apparaissent cependant comme des adversaires extraordinaires : il n’y a pas de victoire sans gloire…

Enfin, et cette vision non occidentale est précieuse, Adrienne Mayor enquête du côté des traditions non grecques, de la mer Noire à la mer de Chine. Dans les histoires égyptiennes et perses, dans les traditions épiques du Caucase, dans les chroniques chinoises, raconte-t-elle, des héroïnes semblables aux Amazones sont décrites et elles sont « très différentes du lugubre scénario mythique grec qui condamne les Amazones à la défaite ou à la mort. » En effet, « parmi les cultures que les Grecs désignaient comme « barbares », les mythes, les légendes et les récits historiques manifestent un sentiment de grande fierté pour leurs propres guerrières héroïques qui ont remporté des victoires sur les hommes ». Parmi elles, Dame Amezan (« mère forêt » ou « mère lune » en langue kabarde de l’est de la Circassie), ou des héroïnes plus récentes comme Partu Patima dans l’actuel Daghestan, une montagnarde aux bras tatoués, « jeune lionne » dirigeant une armée contre les Mongols, ou Khutulun (voir p. 99).

« Amazonistan »

En recoupant sources et récits concernant toutes ces héroïnes et guerrières à cheval, jusqu’à certaines traditions encore vivaces comme les femmes lutteuses ou la « poursuite de la jeune fille » chez les peuples kirghiz, kazakhs et azerbaïdjanais, Adrienne Mayor dresse la carte de l’« Amazonistan ». C’est un territoire immense, traversé de groupes nomades où filles et garçons sont élevé·es de la même façon (qui peut se permettre d’avoir des femmes captives au foyer, incapables de se défendre lors d’une razzia ou de subvenir à leurs besoins ?) et où les empereurs chinois vont même recruter des guerrières aux 5e et 6e siècles. Ainsi, pendant au moins deux mille ans, des femmes, que les Grecs ont dites « Amazones », ont galopé librement dans les grandes steppes eurasiennes… Cela laisse songeuse : parfois, pour les femmes, le passé est préférable au présent.

 

Adrienne Mayor, Les Amazones. Quand les femmes étaient les égales des hommes (VIIIe siècle av. J.-C. – Ier siècle apr. J.-C.), La Découverte 2017. 562 p., 25 eur.

Pour aller plus loin

À voir, la passionnante conférence qu’Adrienne Mayor a donné en 2014 chez Google, aux États-Unis (en anglais).

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