Starhawk et les nouvelles sorcières

Par N°202 / p. 24-27 • Octobre 2017

Oubliez tout ce que vous pensez savoir sur les sorcières. À travers le chant et la danse, l’Américaine Starhawk invente un nouvel activisme. Sa venue en Belgique fin août, à l’invitation de l’asbl Terre et Conscience, fut l’occasion de discuter de la situation des femmes, des personnes opprimées et de l’ « éco-féminisme ». Et, au passage, de tester des rituels collectifs !

© Amélie Fenain pour axelle magazine

« Aïe ! » Un taon vient de me piquer. À travers mon collant opaque, ça brûle sévèrement. « Je vais te chercher du plantain, ça va t’aider », dit ma voisine en se levant pour se diriger vers le sous-bois. Elle revient dix minutes plus tard avec une poignée de feuilles vertes : « Presse la sève sur la piqûre », m’explique-t-elle. Le soulagement est immédiat. Pour ma première rencontre avec des sorcières, je suis servie !

Nous sommes assis·es en cercle en plein milieu d’une clairière, près d’un étang. Un autel a été dressé à l’aide de branches en bois, de fleurs et de coquillages. Dans le public, surtout des femmes, quelques hommes et enfants, venu·es écouter Starhawk, une éco-féministe américaine qui se décrit comme une « sorcière néo-païenne ». Elle mobilise les activistes dans le monde entier, notamment grâce à ses « rituels ».

Starhawk, éco-féministe américaine © Camille Wernaers

Moins médiatisée que l’Indienne Vandana Shiva, Starhawk rencontre une certaine notoriété dans notre pays en particulier depuis que son essai Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, paru aux États-Unis en 1982, a été réédité en français en 2015.

Encore sorcières

La figure de la sorcière amorce une lente réhabilitation, aidée par les féministes qui rappellent que ce sont les femmes les plus pauvres et celles qui dérangeaient l’ordre établi qui ont été les victimes de la chasse aux sorcières. « Il nous faut connaître cette histoire. Ces agressions contre les femmes les plus indépendantes et contre les anciennes traditions de guérison ont brisé notre lien à la terre. C’est une blessure non soignée dans notre inconscient collectif », s’insurge Starhawk, assise à l’ombre d’un arbre.

« La chasse aux sorcières, aux 17e et 18e siècles, a permis l’avènement du capitalisme. Ces femmes ne se laissaient pas faire, elles qui utilisaient librement la nature pour soigner », analyse Fredou, militante éco-féministe et animatrice à l’asbl d’éducation permanente Cefa, installée dans la clairière. Est-ce toujours d’actualité ? « Aujourd’hui, je pense que les gens se retrouvent dans ce que dit Starhawk à cause des crises que nous avons connues et que nous allons connaître. La force de ses propos est de permettre aux féministes, aux écologistes et aux anticapitalistes de se mélanger. Elle est visionnaire », répond Fredou.

Éco-féminisme et nature

Ces sorcières modernes se sentent liées à l’éco-féminisme, qui voit un lien entre la façon dont on traite les femmes et la nature, mais qui est parfois accusé d’« essentialisme » : des caractéristiques biologiques sexuées détermineraient des comportements sociaux. « Il ne faut pas croire que les femmes ont plus de liens avec la nature que les hommes, et retomber dans des rôles traditionnels, confie Fredou. Pour moi, le cœur de l’éco-féminisme est vraiment de critiquer ces dominations croisées : femmes et nature exploitées de la même manière. »

Starhawk explique : « Les systèmes patriarcaux font passer l’agression pour le vrai pouvoir, et nient les pouvoirs que représente par exemple le fait de créer ou de prendre soin. Je ne crois pas que les hommes soient naturellement plus agressifs ; mais le pouvoir de l’agression leur est assigné. D’autres formes de pouvoir sont tout aussi faussement attribuées aux femmes et systématiquement dévaluées. »

Reprendre le pouvoir du « dedans »

Selon Starhawk, un basculement a eu lieu à plusieurs endroits du monde lorsque des cultures pacifiques, orientées vers une déesse féminine et chérissant le lien à la terre, ont glissé vers des cultures guerrières. Prenons l’exemple des mythes sumériens : les Sumérien·nes ont longtemps voué un culte à la déesse Inanna. À cette époque, « les femmes ne peuvent que se sentir valorisées par une figure féminine, symbole du sacré et du pouvoir », écrit la féministe Suzanne Blaise.

Plus tard est apparu le mythe du dieu Marduk, qui tue la déesse serpent Tiamat et crée le monde à partir de ce corps féminin démembré. « Cette culture s’est tout à coup mise à célébrer l’agressivité plutôt que la sexualité et la nourriture. Au lieu de faire l’expérience d’un monde vivant, nous avons commencé à voir le monde comme un corps mort », développe Starhawk. Les femmes furent alors considérées comme des prises de guerre par les hommes et pouvaient être violées. Elles n’étaient plus maîtresses de leur sexualité », conclut-elle.

Face à cette perte de pouvoir féminin, Starhawk propose l’empowerment, ce pouvoir « du dedans ». Elle explique : « Je ne veux pas simplement remplacer les personnes au pouvoir, je veux transformer les systèmes de pouvoir. On doit apprendre à reconnaître que c’est un grand pouvoir de s’occuper d’un·e enfant ou d’un jardin, bien plus que de tirer sur quelqu’un·e. Regardez Wonder Woman, les seuls pouvoirs qu’elle mobilise sont ceux de l’agression : elle peut se défendre et tuer. On ne fait pas un film sur une Wonder Woman qui élève seule son enfant en dépendant de l’aide sociale. »

« Ma sorcellerie est politique »

À l’image des sorcières du passé, Starhawk cherche des solutions dans la nature. « Ma sorcellerie est politique », raconte-t-elle. Ce jour-là, quelque part dans la forêt wallonne, elle nous apprend comment réagir quand des forces de l’ordre poussent ou provoquent lors de rassemblements. « Sentez la terre sous vos pieds et imaginez des racines qui vous ancrent au sol », demande-t-elle. Et les faux policiers ont bien du mal à nous faire bouger, malgré leurs efforts.

Ces techniques, Starhawk les a déjà éprouvées lors des manifestations de masse contre le nucléaire, dans les années 80, aux États-Unis. La sorcière est loin de se contenter des actions classiques, avec slogans et pancartes : elle initie des rituels sur les barricades. « Tout le monde dansait et chantait. C’était un « oui » à la vie et un « non » à la mort », rappelle Fredou.

Pour Starhawk, les rituels sont des dispositifs collectifs qui permettent de se redonner de l’énergie en se reconnectant à la nature et aux autres. « Si les politiques faisaient les lois en dansant plutôt qu’en parlant, elles seraient bien meilleures, lance-t-elle. Plus sérieusement, un rituel tel qu’une danse ou un chant nous aide à nous connecter émotionnellement, et donc plus profondément qu’avec un lien purement intellectuel. Cela peut être utile quand on est féministe, parce que c’est un activisme épuisant. »

Récente source d’épuisement pour l’Américaine : les agissements de Trump et des suprémacistes blanc·hes, des groupes racistes et violents. Face à la haine, Starhawk appelle à garder notre solidarité avec les personnes ciblées. « Il reste encore à construire un mouvement fort qui accueille vraiment tout le monde, dans lequel chacun·e a un rôle. Nous avons besoin de toutes les bonnes volontés pour soigner les crises et guérir collectivement. »

Pour aller plus loin

Dans l’article d’axelle n° 202, retrouvez également « Les chasseurs de sorcières sont toujours parmi nous », une interview de la philosophe belge Isabelle Stengers, qui a écrit la postface de la traduction de l’essai de Starhawk, Rêver l’obscur. 

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