Zoé Konstantopoulou : « Choisir la justice, c’est parfois désobéir »

Calme, déterminée, Zoé Konstantopoulou dénonce inlassablement la situation économique et politique de son pays. Elle se bat sur le plan juridique, appelle à l’union et à la désobéissance civile. Remise en contexte et petite interview, extraite du dossier plus complet de notre numéro d’octobre.

Zoé Konstantopoulou devient début 2015 la seconde femme présidente du Parlement grec, lorsque son parti de gauche, Syriza, porteur d’un espoir immense après des années de crise, gagne les élections. C’est elle qui, pour la journée du 8 mars, plutôt que de donner une interview à la chaîne de télévision du Parlement, médiatise la cause des femmes de ménage de la fonction publique, licenciées arbitrairement, qui finiront par gagner leur combat (voir cet article dans axelle n° 170, et la suite dans le hors-série 2015). Dès qu’elle entre en fonction, l’avocate spécialisée en droit international met également sur pied une Commission spéciale pour l’audit de la dette. Pendant les quelques mois où elle reste en fonction, elle est la cible de nombreuses attaques sexistes.

Partout, elle est au front

Syriza, dans ses promesses de campagne, s’était engagé à refuser les mesures d’austérité imposées par les instances extérieures. Le Premier ministre Alexis Tsipras a toutefois négocié de nouveaux emprunts et les modalités de remboursement des précédents. Au mois d’août 2015, Syriza n’obtient pas une majorité au Parlement pour voter cet accord : le parti démissionne et provoque des élections anticipées, qu’il gagnera en septembre. Sans Zoé Konstantopoulou cette fois, qui est en total désaccord : selon elle, Syriza n’a pas tenu ses engagements. Le premier rapport de la Commission pour la vérité sur la dette grecque, présenté en juin et aux conclusions sans appel – la dette grecque actuelle est illégale, illégitime, odieuse et non viable (voir le dossier de ce numéro d’axelle) –, reste lettre morte.

Zoé Konstantopoulou continue le combat au sein de la Commission, transformée en association. Cet été, dans le village de Distomo, lors d’une cérémonie d’hommage aux 218 victimes d’un massacre perpétré par les SS en juin 1944, Zoé Konstantopoulou se place devant l’ambassadeur allemand et l’apostrophe calmement : « Vous devriez payer les réparations allemandes aux victimes », rappelant qu’après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne devait 270 milliards d’euros de réparations à la Grèce, qui n’ont jamais été versés.

Quand vous étiez présidente du Parlement grec, vous avez subi de nombreuses attaques sexistes. C’est le lot des femmes politiques ?

« Les attitudes sexistes et le harcèlement ne s’exerçaient pas seulement à l’égard des femmes, mais aussi envers les jeunes générations et toutes les personnes qui défendaient des catégories sociales opprimées, marginalisées. Ce qui était très clair dans ces attaques – qui n’étaient pas des attaques parce que je suis femme, mais parce que je résistais et mettais en application une politique radicale et de résistance –, c’est qu’elles ont cherché leur légitimation dans le sexisme et la discrimination. »

Une fois au Parlement, avez-vous mis en place des politiques différentes de celles qu’un homme aurait pu instaurer ?

« Je ne sais pas si c’est vraiment une politique différente. C’est plutôt une approche différente. Pour la journée du 8 mars, les représentants de la chaîne de télévision du Parlement m’ont demandé une interview : « Puisque vous êtes femme et présidente du Parlement. » J’ai répondu : « Je vous propose de faire une émission en direct avec les femmes de ménage du ministère des Finances. J’accueille nos invitées et j’anime une vraie discussion sur les droits des femmes et des travailleuses. » Il y a eu avant moi une femme présidente : elle a donné l’interview. C’est donc toute une approche différente, qui touche aux questions politiques les plus importantes et les plus gênantes. Je suis sûre que si j’avais été une présidente de Parlement disciplinée, obéissante et souriante face à l’oppression, il n’y aurait pas eu ces attaques… Mais il faut toujours prendre en compte le socle sur lequel ces attaques sont élaborées. »

Ce sens de la justice, d’où vous vient-il ?

« Je trouve qu’il est assez courant. C’est la raison pour laquelle la plupart des étudiant·es en droit choisissent ce chemin-là ; une exigence de justice pour les personnes qui sont systématiquement marginalisées et stigmatisées par l’État, pour les victimes, les sociétés et les peuples. »

Et cette force de vous dresser devant cet ambassadeur allemand à Distomo ?

« Je ne peux pas faire autrement. Il est important de se souvenir du contenu de nos droits, qui devient le contenu de notre devoir vis-à-vis de celles et ceux dont les droits sont toujours violés. Pour les femmes, il y a un devoir spécial. Même s’il y a encore beaucoup à revendiquer, nous avons le droit et le devoir d’être actives dans toute une série de secteurs, et d’être actives pour toutes celles qui n’en bénéficient pas encore. »

Vous encouragez à la désobéissance civile ?

« Oui. C’est une arme vraiment très puissante contre ceux qui se comportent comme les puissants du monde. Il y a autour de nous une majorité silencieuse de gens qui n’approuvent pas l’oppression, la violation de la démocratie, des droits et des libertés. Cette majorité, immense, n’a pas conscience qu’elle est une majorité. Parce que le système des régimes travaille systématiquement à la convaincre qu’elle est une minorité impuissante. Il faut se rendre compte de notre force majoritaire, et il faut la mettre en action en refusant de nous soumettre aux diktats de cette minorité, qui réussit en ce moment à contrôler notre avenir. C’est notre responsabilité en tant qu’êtres humains. »

Starhawk et les nouvelles sorcières

Oubliez tout ce que vous pensez savoir sur les sorcières. À travers le chant et la danse, l’Américaine Starhawk invente un nouvel activisme. Sa venue en Belgique fin août, à l’invitation de l’asbl Terre et Conscience, fut l’occasion de discuter de la situation des femmes, des personnes opprimées et de l’ « éco-féminisme ». Et, au passage, de tester des rituels collectifs !

« Aïe ! » Un taon vient de me piquer. À travers mon collant opaque, ça brûle sévèrement. « Je vais te chercher du plantain, ça va t’aider », dit ma voisine en se levant pour se diriger vers le sous-bois. Elle revient dix minutes plus tard avec une poignée de feuilles vertes : « Presse la sève sur la piqûre », m’explique-t-elle. Le soulagement est immédiat. Pour ma première rencontre avec des sorcières, je suis servie !

Nous sommes assis·es en cercle en plein milieu d’une clairière, près d’un étang. Un autel a été dressé à l’aide de branches en bois, de fleurs et de coquillages. Dans le public, surtout des femmes, quelques hommes et enfants, venu·es écouter Starhawk, une éco-féministe américaine qui se décrit comme une « sorcière néo-païenne ». Elle mobilise les activistes dans le monde entier, notamment grâce à ses « rituels ».

Starhawk, éco-féministe américaine © Camille Wernaers

Moins médiatisée que l’Indienne Vandana Shiva, Starhawk rencontre une certaine notoriété dans notre pays en particulier depuis que son essai Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, paru aux États-Unis en 1982, a été réédité en français en 2015.

Encore sorcières

La figure de la sorcière amorce une lente réhabilitation, aidée par les féministes qui rappellent que ce sont les femmes les plus pauvres et celles qui dérangeaient l’ordre établi qui ont été les victimes de la chasse aux sorcières. « Il nous faut connaître cette histoire. Ces agressions contre les femmes les plus indépendantes et contre les anciennes traditions de guérison ont brisé notre lien à la terre. C’est une blessure non soignée dans notre inconscient collectif », s’insurge Starhawk, assise à l’ombre d’un arbre.

« La chasse aux sorcières, aux 17e et 18e siècles, a permis l’avènement du capitalisme. Ces femmes ne se laissaient pas faire, elles qui utilisaient librement la nature pour soigner », analyse Fredou, militante éco-féministe et animatrice à l’asbl d’éducation permanente Cefa, installée dans la clairière. Est-ce toujours d’actualité ? « Aujourd’hui, je pense que les gens se retrouvent dans ce que dit Starhawk à cause des crises que nous avons connues et que nous allons connaître. La force de ses propos est de permettre aux féministes, aux écologistes et aux anticapitalistes de se mélanger. Elle est visionnaire », répond Fredou.

Éco-féminisme et nature

Ces sorcières modernes se sentent liées à l’éco-féminisme, qui voit un lien entre la façon dont on traite les femmes et la nature, mais qui est parfois accusé d’« essentialisme » : des caractéristiques biologiques sexuées détermineraient des comportements sociaux. « Il ne faut pas croire que les femmes ont plus de liens avec la nature que les hommes, et retomber dans des rôles traditionnels, confie Fredou. Pour moi, le cœur de l’éco-féminisme est vraiment de critiquer ces dominations croisées : femmes et nature exploitées de la même manière. »

Starhawk explique : « Les systèmes patriarcaux font passer l’agression pour le vrai pouvoir, et nient les pouvoirs que représente par exemple le fait de créer ou de prendre soin. Je ne crois pas que les hommes soient naturellement plus agressifs ; mais le pouvoir de l’agression leur est assigné. D’autres formes de pouvoir sont tout aussi faussement attribuées aux femmes et systématiquement dévaluées. »

Reprendre le pouvoir du « dedans »

Selon Starhawk, un basculement a eu lieu à plusieurs endroits du monde lorsque des cultures pacifiques, orientées vers une déesse féminine et chérissant le lien à la terre, ont glissé vers des cultures guerrières. Prenons l’exemple des mythes sumériens : les Sumérien·nes ont longtemps voué un culte à la déesse Inanna. À cette époque, « les femmes ne peuvent que se sentir valorisées par une figure féminine, symbole du sacré et du pouvoir », écrit la féministe Suzanne Blaise.

Plus tard est apparu le mythe du dieu Marduk, qui tue la déesse serpent Tiamat et crée le monde à partir de ce corps féminin démembré. « Cette culture s’est tout à coup mise à célébrer l’agressivité plutôt que la sexualité et la nourriture. Au lieu de faire l’expérience d’un monde vivant, nous avons commencé à voir le monde comme un corps mort », développe Starhawk. Les femmes furent alors considérées comme des prises de guerre par les hommes et pouvaient être violées. Elles n’étaient plus maîtresses de leur sexualité », conclut-elle.

Face à cette perte de pouvoir féminin, Starhawk propose l’empowerment, ce pouvoir « du dedans ». Elle explique : « Je ne veux pas simplement remplacer les personnes au pouvoir, je veux transformer les systèmes de pouvoir. On doit apprendre à reconnaître que c’est un grand pouvoir de s’occuper d’un·e enfant ou d’un jardin, bien plus que de tirer sur quelqu’un·e. Regardez Wonder Woman, les seuls pouvoirs qu’elle mobilise sont ceux de l’agression : elle peut se défendre et tuer. On ne fait pas un film sur une Wonder Woman qui élève seule son enfant en dépendant de l’aide sociale. »

« Ma sorcellerie est politique »

À l’image des sorcières du passé, Starhawk cherche des solutions dans la nature. « Ma sorcellerie est politique », raconte-t-elle. Ce jour-là, quelque part dans la forêt wallonne, elle nous apprend comment réagir quand des forces de l’ordre poussent ou provoquent lors de rassemblements. « Sentez la terre sous vos pieds et imaginez des racines qui vous ancrent au sol », demande-t-elle. Et les faux policiers ont bien du mal à nous faire bouger, malgré leurs efforts.

Ces techniques, Starhawk les a déjà éprouvées lors des manifestations de masse contre le nucléaire, dans les années 80, aux États-Unis. La sorcière est loin de se contenter des actions classiques, avec slogans et pancartes : elle initie des rituels sur les barricades. « Tout le monde dansait et chantait. C’était un « oui » à la vie et un « non » à la mort », rappelle Fredou.

Pour Starhawk, les rituels sont des dispositifs collectifs qui permettent de se redonner de l’énergie en se reconnectant à la nature et aux autres. « Si les politiques faisaient les lois en dansant plutôt qu’en parlant, elles seraient bien meilleures, lance-t-elle. Plus sérieusement, un rituel tel qu’une danse ou un chant nous aide à nous connecter émotionnellement, et donc plus profondément qu’avec un lien purement intellectuel. Cela peut être utile quand on est féministe, parce que c’est un activisme épuisant. »

Récente source d’épuisement pour l’Américaine : les agissements de Trump et des suprémacistes blanc·hes, des groupes racistes et violents. Face à la haine, Starhawk appelle à garder notre solidarité avec les personnes ciblées. « Il reste encore à construire un mouvement fort qui accueille vraiment tout le monde, dans lequel chacun·e a un rôle. Nous avons besoin de toutes les bonnes volontés pour soigner les crises et guérir collectivement. »

Allô ? Le suivi postnatal au bout du fil

À la suite de la série d’articles que nous avons récemment publiés au sujet des séjours raccourcis en maternité (ici et ), nous avons reçu ce témoignage de la part de « A. », travailleuse à mi-temps dans un call center médical. Désemparée face au décalage entre sa mission et les besoins réels des mères qui viennent d’accoucher, elle décrit des pratiques professionnelles culpabilisantes pour les femmes.

Standardiste à mi-temps dans un call center médical, je prends les appels, fixe les rendez-vous et laisse des messages. C’est mon mi-temps « alimentaire », celui qui me permet de payer mes factures et de m’épanouir l’autre moitié du temps dans un métier différent.

Au bureau, nous avons récemment commencé à prendre des appels pour un service de suivi post-partum, c’est-à-dire des sages-femmes qui se déplacent au domicile d’une femme qui est sortie d’un service de maternité.

Je dois donc décrocher, remplir des champs obligatoires qui me permettent d’enregistrer la demande et poser un tas de questions dans un vocabulaire qui ne m’est pas familier : je n’ai aucune compétence médicale ni formation à l’écoute.

Et puis, il y a des maternités où le corps médical est tellement surchargé qu’il « responsabilise » les mères en leur demandant de faire elles-mêmes les démarches.

Chaque appel est différent. Je tombe souvent sur des infirmier·ères débordé·es qui appellent depuis les maternités pour un suivi « retour précoce », comme on dit dans le jargon. Elles/ils sont excédé·es par mes questions, confondent parfois les dossiers, mais « ce n’est rien, tout est noté dans l’enveloppe ! » Sauf exception, les jeunes mamans quittent l’hôpital au bout de trois, voire souvent seulement deux jours, avec pour seul bagage cette fameuse enveloppe. Précieux sésame contenant toutes les informations nécessaires à la sage-femme qui viendra une ou deux fois à domicile pour, entre autres, faire les examens qui ne sont plus faits à l’hôpital comme le « test de Guthrie », une prise de sang détectant des maladies chez le bébé.

Et puis, il y a des maternités où le corps médical est tellement surchargé qu’il « responsabilise » les mères en leur demandant de faire elles-mêmes les démarches. Ces femmes viennent de subir un accouchement, puis une phénoménale chute d’hormones, et ne sont généralement pas en état de se transformer en spécialistes. Je suis pourtant contrainte de les bombarder de questions que, ni elles ni moi, ne comprenons vraiment.

Et là, c’est le drame. Elles ne savent pas répondre. Pas parce qu’elles sont de « mauvaises mères » comme elles disent, simplement parce que ce n’est pas leur travail de savoir au gramme près le poids de leur bébé ou la seconde à laquelle il a poussé son premier cri. Elles ont l’impression d’être incapables de « gérer » puisqu’elles ne connaissent pas les réponses aux questions que je leur pose. Culpabilité, panique, larmes de leur côté ; incompréhension de part et d’autre de la ligne téléphonique.

Comme si cela ne suffisait pas, il reste mes collègues. Certain·es raccrochent, sur les nerfs, car « elle ne savait même pas ça ! » ou « pauvre enfant qui a une mère indigne ! » Ce genre de remarques me glace le sang, me révolte intérieurement, mais, comme me l’a fait remarquer la direction, difficile de s’opposer aux exigences du « client », l’organisme qui gère les sages-femmes à domicile et qui impose sa procédure de prise en charge.

J’ai donc décidé d’écrire ce témoignage pour démontrer, à mon sens, l’absurdité de ces « retours précoces » et pour dénoncer le manque d’encadrement. Là-bas, je prends sur moi, fais tout ce que je peux pour les femmes au bout du fil et puis, malheureusement, je passe à l’appel suivant.

Trois femmes sous l’austérité

En Grèce, la vie se conjugue au présent, pas au futur. À Athènes, axelle a rencontré trois femmes qui nous ont confié leur quotidien. Leurs témoignages permettent d’incarner concrètement les conséquences des mesures d’austérité, prises sous la pression des institutions internationales européennes et financières.

La crise touche sévèrement la Grèce depuis 2010. Le taux de chômage est de 22 % : 26 % chez les femmes et 18 % chez les hommes. Ces chiffres ont certes diminué récemment, mais la réalité sociale demeure inchangée. Les femmes que nous avons rencontrées avaient des rêves ; elles les ont enterrés le long du chemin, à force de perdre leurs illusions, de serrer les dents pour se débrouiller jour après jour. Elles ne pensent plus à demain.

Piereta

Piereta Petani a 21 ans. « Cela fait deux mois que je cherche un travail. Je vais attendre que la saison d’été se termine, et je serai ensuite peut-être plus chanceuse », nous explique-t-elle lorsque nous la rencontrons dans le quartier touristique de Plaka, au cœur d’Athènes.
Après ses études secondaires, Piereta a travaillé dans un café. « J’ai toujours rêvé de devenir photographe. Pour me former, il fallait que je m’inscrive dans une école privée, car les institutions publiques n’ont aucun équipement : j’aurais eu l’impression de perdre mon temps. » Les parents de Piereta ne pouvant pas l’aider, elle a dû travailler pour financer ses études.
En Grèce, le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans est le plus élevé de l’Union européenne : 44,4 %. « Je n’avais pas d’expérience : être serveuse était l’un des seuls jobs auxquels je pouvais prétendre », se souvient Piereta. Elle a travaillé deux ans dans un café de Cholargos, une banlieue d’Athènes. « Quand j’ai commencé les études, je travaillais d’arrache-pied pour gérer les deux. Dès le matin, pendant huit heures, je servais au café, et puis j’allais à l’école de 17h à 20h. Heureusement, j’ai réussi mes examens », dit-elle fièrement.

On recherche une femme attirante

« Les cafés, les bars et les restaurants sont les seuls endroits où vous pouvez trouver du boulot actuellement. Mais les annonces sont humiliantes », explique Piereta. Parfois, les employeurs/euses indiquent rechercher une employée « jeune et attirante ». « Si une femme n’est ni jeune ni attirante aux yeux de l’employeur, elle aura beaucoup de difficultés à trouver du travail dans ce domaine », déplore-t-elle.

Cet article fait partie du dossier « La Grèce sous l’austérité.  Au quotidien, les femmes se battent », à lire dans notre édition d’octobre (n° 202).

Vies de femmes derrière les barreaux

En mai dernier, un groupe de femmes emprisonnées à Lantin a présenté en petit comité son spectacle « Paroles – détenues », une série de témoignages sur leur quotidien, écrits au cours d’ateliers organisés dans l’établissement pénitentiaire.

Le soleil généreux du printemps cogne sur les murs de béton de la prison de Lantin. Mais ses rayons ne franchissent pas les barreaux des fenêtres et les lourdes portes du plus grand établissement pénitentiaire du pays. Après avoir donné sa carte d’identité, avoir passé le portique de sécurité, entendu le verrou de plusieurs grilles s’ouvrir et se refermer aussi vite derrière nous, on arrive dans le quartier des femmes. Elles sont une petite centaine à y être enfermées, tant condamnées que prévenues (en attente de jugement). Une dizaine d’entre elles patientent dans une pièce transformée, le temps d’une soirée, en salle de théâtre, pour écouter « Paroles – détenues », projet théâtral élaboré lors d’ateliers organisés à Lantin pendant dix mois.

L’art, pour se raconter

C’est Sophie Dutilleux, conseillère laïque à la prison liégeoise, qui a eu l’idée du projet. « À la base, on voulait présenter la pièce de théâtre adaptée de King Kong théorie, de Virginie Despentes, dans la prison. Le but des ateliers était donc de préparer les femmes à cette représentation. Nous est ensuite venue l’idée d’ateliers théâtre et d’arts plastiques au cours desquels elles pourraient parler de leurs ressentis par rapport aux situations qu’elles vivent derrière les barreaux. Ce qui a donné ce spectacle », explique-t-elle. Avec les associations liégeoises Barricade et Alternative Théâtre, les ateliers se sont mis en place…

Elle venait d’Érythrée. Elle avait à peine mon âge. Elle ne voulait pas dormir dehors.

Journaliste et collaboratrice de longue date de notre magazine, Manon a répondu à l’appel de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. Pour une nuit, elle a accueilli une femme érythréenne sur la route de l’exil.

Elle a tout nettoyé. Même le bocal de céréales tout poussiéreux caché derrière la boîte à pain. Même le pot de thym se desséchant depuis dix jours sur l’appui de fenêtre.

Elle a tout nettoyé.

Je ne connaissais rien d’elle. Si ce n’est qu’elle était au parc Maximilien ce lundi 25 septembre à 22 heures.

Qu’elle avait fait une longue route. Qu’elle venait d’Érythrée. Qu’elle avait à peine mon âge. Qu’elle ne voulait pas dormir dehors.

Elle est arrivée chez moi, conduite par une autre femme dont je ne connaissais rien non plus. Si ce n’est qu’elle avait consacré quelques heures de sa soirée à prendre en charge des femmes et des hommes qui ne voulaient pas dormir dehors. Qu’elle ne voulait pas laisser dormir dehors.

Je l’ai accueillie vers 22 heures. Elle avait peur. De l’inconnue que j’étais pour elle. De cet appartement, de cette rue, de ce quartier, dont elle ne savait rien. De mes intentions. Elle ne connaissait rien de moi.

Je lui ai proposé du thé. Elle a préféré un grand verre de lait. M’a demandé un sèche-cheveux. On lui a préparé un petit baluchon de fortune pour sa tentative de rejoindre l’Angleterre le lendemain.

Je ne connaissais rien d’elle. Elle ne connaissait rien de moi.

Elle a dormi. De longues heures.

Le lendemain, je suis partie la boule au ventre au boulot. Soucieuse de la laisser seule. Anxieuse de ne pas pouvoir partager mon petit-déjeuner avec elle.

Mais je suis aussi partie le cœur léger au boulot. Heureuse de la savoir en sécurité et au chaud. Et de lui avoir fait confiance.

Quand je suis rentrée, elle avait tout nettoyé. Même le bocal de céréales tout poussiéreux caché derrière la boîte à pain. Même le pot de thym se desséchant depuis dix jours sur l’appui de fenêtre.

Elle a tout nettoyé.

Elle, c’est Fyori. L’une de celles que Theo Francken a voulu nettoyer.

Un samedi soir au parc Maximilien

Ce samedi 23 septembre au soir, axelle a suivi Nati, une bénévole au parc Maximilien, à Bruxelles. Le parc abrite des migrant·es depuis 2015, la plupart dans une situation particulièrement vulnérable, victimes des descentes de police et parfois aussi des mauvaises intentions de certain·es. Un homme a d’ailleurs récemment été arrêté ; il aurait agressé sexuellement plusieurs migrantes mineures.

« Désolé, je ne peux pas rester, je dois aller aider un migrant qui est à l’hôpital parce qu’il a la tuberculose », s’excuse Nabil, qui devait m’aider pour la traduction. Au parc Maximilien, au nord de Bruxelles, on a appris depuis longtemps à jongler avec les imprévus. Plusieurs centaines de migrant·es s’apprêtent à y passer l’hiver. Elles/ils ne veulent pas rester en Belgique et espèrent continuer leur périple vers un autre pays, le plus souvent l’Angleterre.

L’État belge n’a rien prévu pour les accueillir et ne compte pas remédier à la situation de sitôt. Le secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, Theo Francken (N-VA), a au contraire expliqué sur Facebook ce 13 septembre qu’il allait « nettoyer » le parc, en parlant des êtres humains qui y trouvent refuge. Neuf jours plus tard, le Premier ministre Charles Michel insistait très sérieusement sur le rôle de la Belgique en tant que « terre d’accueil » dans son discours à la tribune de l’ONU

Peut-être parlait-il des citoyen·nes qui veillent tous les jours pour faire de notre pays un lieu bienveillant ? Comme Nati, qui fait partie des Cuistots solidaires, un réseau auto-organisé de bénévoles qui apportent des repas et de la bonne humeur aux migrant·es. « Au début, on était plus solidaires que cuistots », sourit-elle.

D.R. Cuistots solidaires

Ce soir-là, sur le coup de 20 heures, ce sont surtout des femmes qui installent des tables à l’entrée du parc, dans un joyeux désordre. Au menu : des macaronis en plat principal et, en dessert, des couques provenant de boulangeries de Schaerbeek et d’Ixelles. « Aujourd’hui, on a même reçu des chouquettes », se réjouit Nati.

Deux hommes s’approchent des tables, ils apportent du pain. « Chacun apporte ce qu’il veut et le rajoute sur la table, comme une auberge espagnole, sauf qu’on ne mange pas tous ensemble. » Une file commence à se former devant les tables, l’occasion pour Nati d’expliquer l’organisation qui s’est mise en place : « Tout est toujours très calme. Il n’y a pas de violence. Les femmes et les enfants sont protégé·es par les hommes. Dans la file pour manger, elles/ils ont priorité. »

Fausse alerte

Nati connaît bien la population que le parc abrite, des personnes particulièrement vulnérables, souvent traumatisées par leur passé et leur périple jusqu’en Europe. Alors que nous nous avançons à l’intérieur, beaucoup lui font des signes ou l’enlacent. « Vu mon âge, on m’appelle ‘mama Nati’ », précise-t-elle. Parmi les migrant·es du parc, il y a des dizaines de mineur·es. « La plupart des garçons n’ont pas un seul poil au menton ! Ils mangent tous encore de la pâte à tartiner au chocolat », s’exclame Nati. Des jeunes qui sont également victimes des descentes de police et des arrestations quotidiennes applaudies par Theo Francken sur les réseaux sociaux.

D.R. Cuistots solidaires

Soudain, des sirènes se font entendre et la lumière des gyrophares bleus serpente sous les arbres. Le parc tout entier retient son souffle. Fausse alerte ! Le convoi de police ne s’arrête pas cette fois-ci. « Quand les policiers viennent, ils portent des masques sur leur visage, on dirait qu’ils sont à Fukushima », s’insurge Nati. Des policier·ères et des éboueurs qui s’en prennent aussi aux affaires des migrant·es. Leurs maigres biens sont alors jetés dans un broyeur pour des « raisons d’hygiène ». Un exercice contradictoire puisque ce sont précisément les sacs qui contiennent les brosses à dents, dentifrices et autres savons qui sont systématiquement jetés à la décharge.

Conditions de vie intenables

Résultat ? Quelques cas de gale et de tuberculose, dont se plaignent… les policier·ères. Un syndicat des forces de l’ordre est en effet sorti du bois pour s’inquiéter du risque encouru par les agent·es qui interviennent dans le parc. Une stigmatisation des migrant·es malades inacceptable pour l’ONG Médecins du Monde. « Les migrants sont maintenus dans des conditions de vie intenables, puis on s’étonne qu’ils soient malades, dénonce l’organisation. Lorsque la police reçoit l’ordre de les réveiller pour enlever le bout de carton sur lequel ils dorment et qui les protège du froid, on peut imaginer qu’ils soient plus enclins à souffrir de bronchite, de pneumonie, voire de tuberculose. »

Depuis une dizaine de jours, alors que le nombre d’interventions de police a augmenté, des demandes sont apparues sur les réseaux sociaux afin de trouver des hébergements pour les migrant·es. La police a en effet plus de mal à intervenir dans des lieux privés. Une « vague de solidarité » qui n’est pas à négliger, de mieux en mieux coordonnée par la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés qui parvient à placer chaque soir des dizaines de migrant·es, mais que certain·es bénévoles questionnent.

« On ne sait pas chez qui les migrant·es vont passer la nuit. Quelles sont les intentions des gens qui viennent les chercher ? Si la plupart sont sincèrement solidaires, que va-t-il se passer si certain·es ont de mauvaises intentions ? », s’inquiète Myriam, une autre bénévole des Cuistots solidaires. Une femme qui a accueilli une migrante la nuit précédente me confirme qu’aucun contrôle n’a été effectué sur son identité.

Mauvaises intentions

Les bénévoles ont encore en tête la présence d’un pédophile au parc il y a quelques semaines et l’inaction des policier·ères. Ce sont les bénévoles qui ont dû donner l’alerte et mener le début de l’enquête, notamment à l’aide de photos. Un homme de 64 ans a été placé sous mandat d’arrêt par le juge d’instruction la semaine passée pour attentat à la pudeur avec violence ou menace sur mineures âgées entre 16 et 18 ans.

« C’est difficile pour les victimes de témoigner parce qu’elles n’ont pas de papiers. Elles ont peur, explique Nati. Le pire, c’est que les médias présentent cet homme comme un bénévole  ! C’est faux ! Il rôdait dans le coin. J’ai voulu prendre des photos de lui et il a essayé de me casser la figure. Ce sont des migrants qui m’ont protégée », continue-t-elle. Les bénévoles pensent qu’un deuxième homme rôde dans les parages.

Nati m’alerte sur l’état de santé de Raelle, inquiétant ce soir-là. L’Érythréenne se sent particulièrement mal. Assise par terre, cette femme enceinte de huit mois est accompagnée par son mari. Le couple est très jeune et espère pouvoir passer bientôt en Angleterre. Raelle n’esquisse un sourire que lorsqu’une bénévole propose de les héberger chez elle. « L’Angleterre, c’est leur paradis », souligne Nati.

La situation de Raelle est à peine réglée pour ce soir que voilà déjà une autre urgence. Il faut trouver un endroit pour la nuit pour « Bambino », un adolescent égyptien d’environ 14 ans qui explique avoir vécu deux ans en Italie avant d’arriver en Belgique. Lui aussi rêve d’Angleterre. Le Samu social ne pouvant visiblement pas le prendre en charge ce soir, « Bambino » restera sûrement dehors, avec les « grands » laissés sur le carreau.

« L’école, ça se rattrape, mais pas l’enfance, regrette Nati. Il parle déjà comme un adulte. On pourrait le convaincre de rester ici et de demander des papiers mais cela prendra du temps. C’est là qu’on se dit qu’on est vraiment abandonné·es. L’État belge laisse pourrir la situation en espérant que ces personnes s’en aillent. Mais on ne peut pas juste les ignorer. »

« Ce n’est pas simple quand on a un autre travail, une famille et le travail au parc. Parce que c’est ici qu’on doit vraiment être à 100 % », constate Myriam. « Moi, j’ai de la chance, je travaille avec mon mari, sinon je serais déjà divorcée », rigole ‘mama Nati’, qui conserve malgré tout son optimisme et son humour. Sauf à l’heure du coucher. « C’est le moment le plus difficile, confie-t-elle. Quand je rentre chez moi, que je me fais un thé et que je me glisse dans mes draps chauds. » Un sentiment de culpabilité que ne doit pas souvent connaître Theo Francken. Il n’a pas mis une seule fois les pieds au parc Maximilien.