30 ans après la chute du Mur de Berlin, la militante féministe Samirah Kenawi raconte

La militante féministe et lesbienne Samirah Kenawi est née en 1962 à Berlin-Est. Elle s’est engagée très jeune au sein des groupes de travail chrétiens en RDA, terreau de la contestation pacifique de la dictature socialiste. Elle a créé les archives GrauZone, qui documentent l’histoire du mouvement féministe est-allemand non institutionnel. À l’occasion des 30 ans de la chute du Mur de Berlin, elle tire un bilan en demi-teinte pour axelle.

Où étiez-vous le soir du 9 novembre 1989, lorsque le Mur de Berlin s’est effondré ?

« Ce soir-là, j’assistais à une réunion de Lila Offensive [Offensive violette, NDLR], un groupe féministe que nous avions créé quelques semaines plus tôt. Nous étions rassemblées dans un appartement à Berlin-Est, tout près du poste-frontière de la Bornholmer Strasse. Mais nous ne savions rien de ce qui était en train de se passer ! Ce n’est que le lendemain, en arrivant sur mon lieu de travail, que j’ai appris la nouvelle.  »

Samirah Kenawi, militante féministe et lesbienne, née en Allemagne de l’Est. © Privat

Quelles étaient les difficultés auxquelles vous étiez confrontée à la fois en tant que femme et lesbienne en ex-RDA ?

« Le fait d’être une femme n’a jamais vraiment posé problème durant ma jeunesse en RDA, car la parité était une réalité. Étant donné que presque toutes les femmes avaient un emploi, elles étaient indépendantes économiquement vis-à-vis des hommes. Il y avait évidemment des inégalités salariales entre femmes et hommes, mais elles n’étaient pas aussi graves que celles qui existent aujourd’hui en Allemagne. Cela n’a tout de même pas été facile pour moi quand j’ai choisi d’apprendre la menuiserie après avoir passé mon bac. La RDA était elle aussi une société patriarcale. Et étant donné qu’il s’agissait d’un métier typiquement masculin, j’ai mis plus d’un an à obtenir une place d’apprentie. Je me souviens aussi que mes collègues masculins me donnaient toujours les planches les plus lourdes à porter, pour me tester ! En tant que lesbienne, c’était déjà plus compliqué, parce que nous étions invisibles. C’était quasiment impossible de rencontrer d’autres lesbiennes avant que les premiers groupes de travail chrétiens homosexuels ne voient le jour à partir de 1982. J’ai eu de la chance de rencontrer des femmes du groupe Lesben in der Kirche [Lesbiennes dans l’Église, NDLR] peu après avoir fait mon coming out, puis je me suis engagée au sein d’un autre groupe gay et lesbien durant mes études à Dresde. »

Myriam Leroy : le refus d’être réduite au silence

Conte tragique, le deuxième roman de la Belge Myriam Leroy, sélectionné pour le prix Médicis, construit la fiction de la descente aux enfers d’une femme journaliste dans l’espace numérique. Haletant, Les Yeux rouges tend des miroirs et renvoie l’image terrible du harcèlement qui prolifère sur le web, et de ses effets très réels.

Le deuxième roman de la journaliste, écrivaine, réalisatrice de documentaire Myriam Leroy, décrit l’engrenage du harcèlement sur internet, là où des types s’inventent une personnalité, déversent leurs opinions et poursuivent l’objet de leur fantasme. Elle-même victime de harcèlement en ligne, Myriam Leroy met en place un procédé narratif dans lequel la narratrice disparaît – presque – complètement (elle relate ce qui lui arrive sans parler d’elle-même). Une mise à distance qui amplifie la perception de son sentiment d’impuissance et ajoute des surfaces de réflexion, chacun·e devant pouvoir s’apercevoir dans l’une ou l’autre, voire plusieurs. Quand la justice, après le monde médical, amical, intime… vient placer son propre miroir devant l’héroïne, le final laisse K.-O. Rencontre avec l’autrice sur coin de canapé, entre jeune chien fou et tasse de thé.

Seuil 2019, 192 p., 17 eur.

Formellement, le livre prend un point de vue original, pourquoi ce choix ?
« Le harcèlement, c’est redondant par essence. L’enjeu de forme était très important. Cette histoire ne pouvait être racontée de manière juste que si la voix de la narratrice disparaissait. Si je n’avais pas fini par le mettre au point, je n’aurais pas publié. La douleur, l’horreur se trouve hors-champ, ce qui la rend encore plus terrible : cette impuissance totale quand la machine médiatique se met en marche, que tu es complètement dépossédée de ton expression. Tu es comme un chat pris dans les phares d’une voiture. Tu vois la voiture arriver et tu ne sais pas te dégager du chemin. C’est comme ça que je me sentais et c’est ça que j’ai voulu faire sentir dans le dispositif narratif. »

On ne peut effectivement pas s’empêcher de s’interroger sur la part autobiographique…
« Je me base sur des éléments de ma vie pour écrire un roman où tout est vrai, mais rien n’est exact. C’est de l’autofiction. C’est comme ça que je trouve le plus juste de l’expliquer. La narratrice me ressemble, mais ce n’est pas tout à fait moi. »