La Déclaration de Pékin a 25 ans : et demain ?

Il y a un quart de siècle, tous les États membres des Nations Unies adoptaient la Déclaration de Pékin consacrée aux droits des femmes. Son envergure et son importance en tant que feuille de route mondiale pour l’égalité demeurent intactes.

CC Dana Rvana, pour l’ONU Femmes Europe et Asie Centrale

“S’il y a un message qui fait écho à la suite de cette conférence, ce sera que les droits de l’homme sont les droits des femmes, et que les droits des femmes sont des droits de l’homme, une fois pour toutes.” Ces mots, entrés dans l’histoire, Hillary Clinton les a prononcés lors de son discours à la Conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995. Ils résonnent encore, 25 ans après l’adoption du programme le plus visionnaire jamais établi en faveur de l’autonomisation des femmes.

Aujourd’hui, la Déclaration de Pékin et son Programme d’action représentent toujours le cadre politique et le plan d’action les plus complets afin d’aller vers l’égalité des sexes, partout dans le monde. Cet anniversaire nous donne l’occasion de revenir sur ce texte, un moment charnière dans l’histoire des droits des femmes.

Un programme ambitieux

La Déclaration de Pékin a été adoptée lors de la quatrième Conférence mondiale des femmes, en septembre 1995, en Chine. Il faut d’abord préciser que cette déclaration est l’aboutissement de plus de vingt ans de travail militant pour faire reconnaître les droits des femmes dans les instances internationales… Après deux semaines de débats et d’échanges tendus, notamment au sujet des droits sexuels – une bonne partie des discussions s’étant déroulées dans les couloirs des hôtels où logeaient les participant·es : des associations de femmes du monde entier s’y étaient donné rendez-vous pour tenter de les influencer directement –, les 189 États membres ont pris des engagements sans précédent. À l’unanimité, ils se sont engagés à mettre en œuvre des mesures ambitieuses pour éliminer les discriminations envers les femmes et les filles. Le Programme d’action trace les lignes à suivre et couvre douze sujets essentiels, qui n’ont rien perdu de leur pertinence : la pauvreté, la santé, la violence envers les femmes, l’économie, l’éducation…

 

CC Dana Rvana, pour l’ONU Femmes Europe et Asie Centrale

Ce programme était une innovation remarquable, comme l’explique Pascale Vielle, professeure de droit social à l’UCLouvain : “Non seulement les États membres des Nations Unies s’engageaient à promouvoir, dans toutes leurs politiques et leurs actions, l’égalité des femmes et des hommes, mais en plus ils décidaient de mettre en place une gouvernance commune en s’accordant sur des objectifs.” Il se dit aujourd’hui dans les couloirs des Nations Unies et dans les organisations de défense des droits des femmes que sous l’influence renouvelée de forces ultra-conservatrices et religieuses (aussi bien aux États-Unis ou en Russie qu’en Arabie Saoudite), une déclaration aussi progressiste ne serait sans doute plus votée à l’unanimité.

Un bilan en nuances

Pour l’instant, d’après les chiffres de l’ONU, le bilan de la Déclaration de Pékin est plutôt positif : 274 réformes ont ainsi été entreprises dans 131 pays entre 2008 et 2017 ; les trois quarts des pays du globe ont maintenant adopté des lois sur la violence domestique.

Tous les cinq ans, les États sont tenus d’évaluer, au niveau national, les progrès accomplis et les défis rencontrés dans la mise en œuvre du Programme d’action de Pékin. L’importance des anniversaires quinquennaux de la Conférence n’est donc pas seulement symbolique : c’est aussi l’occasion de faire le point et d’identifier les défis futurs. Pour l’instant, d’après les chiffres de l’ONU, 274 réformes ont été entreprises dans 131 pays entre 2008 et 2017. En particulier, les trois quarts des pays du globe ont maintenant adopté des lois sur la “violence domestique”… C’est positif pour l’ONU, mais toujours insuffisant pour les femmes. Les engagements du Programme d’action n’étant pas contraignants, ce sont les États qui ont les clés en mains. Certains ont choisi la voie de mesures contraignantes… mais encore faut-il les appliquer.

Et en Belgique ?

Dans notre pays, le Programme d’action de Pékin constitue le fondement de la loi dite “gender mainstreaming” de 2007, qui intègre la dimension de genre au sein des administrations fédérales belges pour l’ensemble des politiques et des budgets. “Il s’agit d’une des lois les plus ambitieuses au monde”, affirme Véronique De Baets, responsable à l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes (IEFH). Mais la loi de 2007 n’est toujours pas appliquée systématiquement. Avant de prendre une nouvelle mesure, les ministres ne vérifient pas automatiquement si elle impacte l’égalité entre les femmes et les hommes – et même quand c’est le cas, elles/ils ne modifient pas forcément leur loi : on pense notamment aux réformes concernant la pension ou les soins de santé, qui nuisent à l’effectivité des droits des femmes… Par ailleurs, la compréhension et les connaissances nécessaires font souvent défaut auprès de l’administration elle-même, pas assez formée. D’autant plus que, au-delà des bonnes intentions affichées, la mise en pratique de la loi a traîné : il a fallu attendre 2010 pour que les arrêtés d’application soient adoptés. “On doit progresser sur l’effectivité de ces lois, reconnaît Véronique De Baets. Elles ne peuvent pas fonctionner sans ambition ni volonté politique.”

On doit progresser sur l’effectivité de ces lois. Elles ne peuvent pas fonctionner sans ambition ni volonté politique.

Illustration : en ce mois de mars, se tient la 64e session de la Commission de la condition de la femme, l’organe à la fois technique et politique du Conseil Économique et Social des Nations Unies (ECOSOC). Au programme : l’évaluation de Pékin+25. Les représentant·es de différents gouvernements belges seront présent·es : Christie Morreale (PS) pour la Wallonie, Nawal Ben Hamou (PS) pour Bruxelles, Bart Somers (Open Vld) pour la Flandre ou encore Nathalie Muylle (CD&V) pour le fédéral. Il leur faudra rendre des comptes (devant les autres nations, devant les ONG belges et internationales) et, idéalement, prendre une position commune forte. Mais début février, leur programme commun était toujours en cours d’élaboration…

Un cadre de référence à l’international

La question de l’autonomisation des femmes est aussi essentielle dans les programmes de coopération au développement. En Afrique, si les femmes avaient accès aux mêmes ressources productives que les hommes – la terre, l’eau et les outils de production –, cela permettrait une réduction de 12 à 17 % du nombre de personnes souffrant de la faim. “La coopération au développement a intégré comme élément fondamental que le développement passe par les femmes, car c’est par elles que va passer la santé, la scolarisation des enfants, par exemple”, commente Pascale Vielle. Le Programme de Pékin est donc particulièrement pertinent dans la mise en œuvre des projets de solidarité internationale. Mais si 60 % de l’aide bilatérale de notre pays est “orientée” vers l’égalité hommes-femmes, 3,5 % seulement a pour objectif principal l’égalité, observe le CNCD dans une note politique consacrée aux 25 ans de la Déclaration. Le CNCD pointe également : “Le rapport belge Pékin+25 et les rapports annuels de la Coopération au développement manquent de données qualitatives et d’une analyse des résultats concrets pour les droits des femmes suite aux interventions de la Coopération belge.”

Génération Égalité

Pour marquer ce 25e anniversaire, l’ONU Femmes – l’institution onusienne spécifiquement en charge des droits des femmes, créée il y a dix ans – lance une nouvelle campagne intitulée “Génération Égalité : Pour les droits des femmes et un futur égalitaire”. Tout au long de l’année, l’ONU Femmes célébrera ce cap lors de forums au Mexique et en France et d’une réunion à l’Assemblée générale en septembre.

 

CC Dana Rvana, pour l’ONU Femmes Europe et Asie Centrale

Ces moments phares auront lieu dans un contexte international où des combats historiques que l’on espérait acquis en 2020 sont encore en chantier partout dans le monde. Le Rapport mondial 2020 sur les disparités entre les sexes estime qu’il pourrait falloir près de cent ans pour atteindre la parité ! La représentation des femmes sur la scène politique et le marché du travail, les écarts salariaux, l’accès à des soins abordables ou encore l’élimination des violences faites aux femmes, pour ne prendre que ces quelques revendications de longue date, ne peuvent plus attendre…

Enfance et prise en charge des violences (2/3) : « On ne cherche pas la meilleure solution pour l’enfant, mais la moins pire »

Cet article est le deuxième d’une série consacrée au sujet difficile de la prise en charge des enfants maltraité·es en Belgique. Dans notre numéro de décembre 2019, c’est une infirmière d’un service de Promotion de la Santé à l’École qui témoignait. Ce mois-ci, parole à Antonella Tarantino, pédiatre, qui témoigne des difficultés de suivi des cas de maltraitances subies par les plus vulnérables d’entre nous. 

© Diane Delafontaine pour axelle magazine

Lorsqu’elle était assistante en pédiatrie au CHU Saint-Pierre, Antonella Tarantino, aujourd’hui responsable d’un service d’urgences pédiatriques bruxellois privé, raconte un apprentissage sur le tas. Pas de formation spécifique, dans son cursus, concernant la thématique des maltraitances. À Saint-Pierre, au quotidien, “les lits mis à disposition pour les placements judiciaires sont quasiment tout le temps occupés, par manque de solutions à moyen ou long terme dans les endroits censés accueillir les enfants après l’hospitalisation. En termes de places, de personnel, ou parce que l’enfant, porteur d’une pathologie liée d’une façon ou d’une autre à la maltraitance subie, présente un développement anormal, auquel ne peuvent pas faire face ces centres, qui se renvoient alors la balle.” Ces enfants dit·es “incasables”, à la croisée de plusieurs secteurs (aide à la jeunesse, santé mentale, handicap…), sont notamment celles et ceux dont Valérie Glatigny (MR), nouvelle ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles en charge de l’Aide à la jeunesse, déclare vouloir s’occuper.

Des chiffres glaçants

Il semble que beaucoup reste encore à faire pour être à la hauteur des enjeux, bien que le secteur de l’aide à la jeunesse ait connu une réforme en profondeur, initiée sous la précédente législature par le ministre Rachid Madrane (PS). En particulier, un nouveau code de la prévention, de l’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse est entré en vigueur, et un pôle de prévention a été créé, qui devrait notamment impliquer l’ensemble des acteurs/trices concerné·es : hôpitaux, écoles, centres PMS, etc. (voir axelle n° 224). L’implémentation de ces changements l’année dernière coïncidait avec les trente ans de l’adoption de la Convention internationale des droits de l’enfant par tous les pays du monde (sauf les États-Unis et la Somalie). Principes de base de la Convention : le bien-être de l’enfant est lié à celui de sa famille ; les parents sont les premiers responsables de l’éducation. Ceux-ci doivent recevoir l’aide et le soutien nécessaires des pouvoirs publics pour remplir cette mission. L’État est tenu d’intervenir lorsque l’enfant est en danger et ne reçoit pas la protection nécessaire de la part de ses parents.

Les tout derniers chiffres communiqués par l’OMS estiment qu’en Europe, 9,6 % des moins de 18 ans subissent des abus sexuels, 22,9 % subissent des abus physiques et 29,1 %, des abus psychologiques, pourcentages qui tiennent compte du nombre sous-déclaré d’abus…