« Moi, ce que j’aime, c’est les monstres » d’Emil Ferris, un roman graphique colossal

Hors normes à plus d’un titre, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres de l’Américaine Emil Ferris bouscule et réinvente les codes du roman graphique. Il est dessiné entièrement au stylo bille, sur un cahier à spirale dont les lignes bleues scolaires rythment les pages saturées. C’est une entreprise ambitieuse voire colossale : des centaines de pages pour ce premier tome, dans une forme innovante, récit/conte initiatique éclaté, infiniment tendre, créatif, personnel, profond, fort.

Karen a dix ans à la fin des années 1960 dans un quartier populaire de Chicago où elle vit au rez-de-chaussée d’un immeuble avec sa mère et son grand frère. La gamine adore l’art, et aussi les monstres, les fantômes, les zombies, les mort·es-vivant·es, tous·tes les bizarres et les inquiétant·es, les abandonné·es au bord de la route de la norme. Elle se dessine sous les traits d’un loup-garou déguisé en détective privé lorsque Anka, la voisine du dessus, est retrouvée morte dans son lit et que l’on parle de suicide – mon œil ! Karen incarne une figure féminine totalement nouvelle, singulière, petite fille attirée par les filles, qui navigue au radar dans sa propre histoire familiale où s’engouffrent les incertitudes et les secrets, le passé de la voisine dans l’Allemagne nazie, les humiliations scolaires et l’Histoire, celle en train de s’écrire aux États-Unis dans ces années-là avec l’assassinat de Martin Luther King. Les narrations s’entrecroisent sur une mise en pages ultra-inventive mêlant texte et dessins expressionnistes (parfois très travaillés, parfois spontanés) dans d’incroyables équilibres sans cesse renouvelés.

L’histoire de l’auteure est tout aussi barrée. Piquée en 2002 par un moustique, Emil Ferris, mère célibataire et illustratrice, tombe malade et frôle la mort. Elle est atteinte d’une méningo-encéphalite qui la laisse paralysée des jambes et de la main droite. Encouragée par la thérapeute qui s’occupe de sa rééducation, soutenue par sa fille et ses amies, Emil Ferris décide qu’elle dessinera à nouveau. « Il fallait que le temps qui me reste soit utilisé autrement » [qu’avant], raconte-elle sur le site de son éditeur ; elle s’inscrit au Chicago Art Institute, dont elle sortira diplômée, et entame en même temps le récit kaléidoscope de Moi, ce que j’aime… Il lui faudra six ans pour le boucler. L’objet, 48 fois refusé, sera édité en février 2017 et rencontre un succès phénoménal. En un volume, Emil Ferris devient… une monstre sacrée de la BD. (Véronique Laurent)

 

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres

Emil Ferris

Éditions Monsieur Toussaint Louverture 2018. 416 p., 34,90 eur.

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