Carte blanche : Interdiction du port du foulard, « j’ai la rage qu’on se réjouisse de notre exclusion »

Par N°230 / p. WEB • Juin 2020

Imane Nachat, Bruxelloise âgée de 30 ans, est diplômée en Information et communication politique et milite pour les droits humains. Elle est active dans divers projets promouvant la participation citoyenne de la jeunesse bruxelloise. Elle réagit aujourd’hui à la prise de position de la Cour constitutionnelle concernant le port du foulard dans une Haute école. Elle-même a été contrainte de changer ses projets d’études en raison de l’interdiction faite aux femmes portant le foulard de s’inscrire dans certaines filières.

Imane Nachat : "J’ai la rage que l’on nous impose une conception tordue de l’émancipation."

Ce jeudi 4 juin, la Cour constitutionnelle a donné raison à la Haute École Francisco Ferrer, estimant que l’établissement était dans son bon droit d’interdire à ses élèves de porter des signes manifestant une appartenance philosophique ou religieuse. Cet avis de la Cour fait suite à une action en cessation contre le règlement d’ordre intérieur de l’école introduite en 2017 par des élèves devant le tribunal de première instance de Bruxelles. Le tribunal s’est donc adressé à la Cour constitutionnelle et doit encore se prononcer. En attendant, la réaction de la Cour fait débat. L’échevinat à l’éducation de la Ville de Bruxelles se réjouit ; Unia, qui avait introduit une procédure en justice contre la Haute École Francisco Ferrer, est « surprise et déçue  ». Qu’en pensent les principales intéressées ?

Une carte blanche d’Imane Nachat.

« C’était un jour d’été en 2008. J’avais 18 ans. Je portais mon foulard.

Fraîchement diplômée de secondaire technique de qualification, il était venu le moment tant attendu : entamer des études supérieures. J’hésitais entre deux filières, interprète ou ingénieure.

À l’époque, il y avait 3 écoles de traduction à Bruxelles. Une seule offrait la combinaison « traduction-interprétation arabe-anglais ». Il s’agissait de la Haute École Francisco Ferrer. J’avais eu vent que cette école n’acceptait pas le foulard. Non sans peine. L’affaire était donc ainsi réglée.

Je procédai par élimination et décidai alors d’intégrer une des meilleures écoles d’ingénierie informatique de Bruxelles. Je savais que je n’en avais pas les compétences. Une prof de rhéto m’avait dit : « Il faut se rendre à l’évidence, tu as fait de la technique, ça n’ira pas… » La seule évidence à cet instant, c’était qu’elle ignorait que j’avais hérité de la fierté rif de mon grand-père.

J’arrive sur place. Avec mon foulard sur la tête. La secrétaire constitue mon dossier et m’annonce que je suis officiellement inscrite. Moi, à cet instant, je m’imagine déjà ingénieure. Je m’apprête à quitter l’établissement lorsque j’entends le maudit : « Donc pour le voile… » Ben oui, il le fallait bien. Elle me signalait – après m’avoir inscrite, comme s’il s’agissait d’une information dérisoire, donc – que mon foulard n’était pas toléré dans l’école. « Mais vous pouvez le retirer dans les sanitaires de l’entrée hein, il y a un miroir », ajouta-t-elle. C’était le cadeau de la maison. Quelle bonté. Je la remerciai pour ce geste et me désinscrivis.

Il pleuvait. Des gouttes de pluie venaient masquer mes yeux déjà mouillés. C’était toutes mes perspectives d’avenir qui s’effaçaient. Un monde qui s’effondrait. Mes rêves que l’on tuait.

« On se retrouve à faire des choix par dépit. »

Alors on se retrouve à faire des choix par dépit. À faire des listes d’écoles ou de métiers : « acceptent »  / « acceptent pas ». À avoir cet horrible sentiment d’être limitée dans un État de droit. Un procédé qui rappelle des heures sombres de l’histoire.

Il m’a fallu un an pour rebondir. Un an pour défricher les programmes, mais aussi les règlements d’ordre intérieur. Je m’étais fait le serment de dénoncer les injustices. J’en avais fait une mission de vie. Ceci m’a poussée à entamer des études de sciences politiques. Un parcours que j’ai complété en intégrant la faculté « Information et Communication ». J’avais pour modeste ambition de mettre en lumière des causes que j’estime justes. Mignonne que j’étais à 18 ans, je pensais naïvement que je pourrai un jour devenir journaliste, avec mon foulard, en Belgique, cet État de droit rappelons-le.

Nous sommes en 2020, soit 12 ans plus tard. Je ne suis ni traductrice, ni ingénieure. Je suis journaliste par obligation. Sans carte de presse.

Nous sommes en 2020, soit 12 ans plus tard. La Cour constitutionnelle donne raison à l’Institut Francisco Ferrer qui interdit le port du foulard. Cette même école. La blessure se réveille. La rage avec.

Nous sommes en 2020 et j’ai la rage de voir toujours circuler ces fameuses listes d’écoles et entreprises  « hijab friendly ».

J’ai la rage qu’on se réjouisse de notre exclusion.

J’ai la rage que l’on nous impose une conception tordue de l’émancipation.

Nous sommes en 2020, et des jeunes femmes belges, de confession musulmane, connaîtront la même situation.

Devoir choisir entre leur foulard et leur avenir. Des rêves d’enfants à abolir. »

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