Cinq questions à Aurélie Mulowa, victime de cyber-harcèlement raciste et sexiste : elle a porté plainte

Il y a quelques semaines, des militantes féministes racisées ont reçu des insultes et des menaces sur internet. Face à ces faits de cyber-harcèlement, elles ont décidé de ne pas se laisser faire. axelle a interrogé Aurélie Mulowa, qui a porté plainte.

Aurélie Mulowa : "En portant plainte, je réaffirme ma place en tant qu’être humain". D.R.

Pouvez-vous expliquer ce qu’il s’est passé ?

« Mon amie Hassina Semah participe à la campagne du festival Esperanzah ! sur la déconstruction des privilèges. À cause de cela, elle a reçu des messages haineux sur sa messagerie privée Facebook. Elle  a décidé de les montrer pour révéler l’ambiance nauséabonde qui existe sur les réseaux sociaux, cette libération de la parole raciste tout autour de nous.

J’ai alors posté un message de soutien, et c’est ainsi que je me suis rendue visible aux yeux du cyber-harceleur. Il m’a alors envoyé à moi aussi des messages insultants, racistes et sexistes. J’ai porté plainte dès le lendemain et j’ai répondu à une journaliste du média La Diaspora chuchote, qui a publié la vidéo de mon interview sur Youtube et sur Facebook. L’homme ne s’est pas arrêté là : il a contacté plusieurs personnes qui ont partagé la vidéo de mon interview… »

S’en est-il pris particulièrement aux femmes ?

« Oui, ce sont surtout des femmes racisées qu’il a attaquées, avec notamment des insultes négrophobes ou anti-asiatiques. Il s’en aussi pris à une journaliste et à une artiste française. Il a peu attaqué les hommes, seulement ceux qui lui répondaient directement, mais il n’est pas allé les attaquer spontanément. »

Comment avez-vous été reçues par la police ?

« Hassina et moi avons été bien reçues lorsque nous avons été la première fois au commissariat. Les propos du harceleur ont clairement été compris comme de la violence raciste et de la haine pure. En revanche, cela a été moins évident quand j’y suis retournée avec des preuves supplémentaires à ajouter au dossier : on tournait en rond. Ce que j’ai trouvé perturbant, c’est le temps d’attente : avant d’être prises en charge, nous avons attendu une heure, assises par terre, parce qu’il n’y avait pas assez de chaises. Heureusement, ce n’était pas une affaire « urgente ». Au total, cela a pris trois heures.

Ce qui m’interpelle aussi, c’est que nous avons porté plainte le lundi ; le dimanche, quand je suis retournée au commissariat, la plainte n’était toujours pas partie au Parquet. Ce n’est pas étonnant que les procédures prennent autant de temps… Quoi qu’il en soit, l’accueil a été bien meilleur cette fois-ci qu’il y a un an, quand j’ai voulu porter plainte pour une agression à caractère sexuel. »

Pourquoi est-il important pour vous de porter plainte ?

« Dans mon cas individuel, c’est important de faire savoir que je ne suis pas d’accord avec ces propos, qu’ils ne sont pas anodins. C’est une manière de réaffirmer ma place en tant qu’être humain. Nous avons un projet de société commun. En portant plainte, je me bats donc aussi pour ce projet de société. J’ai également envie de montrer aux gens que si on ne porte pas plainte, on a d’office perdu. J’ai envie de les inciter à le faire. Certaines personnes pensent qu’il n’y a pas de limites, que sur internet, tout est permis. Mais ce n’est pas le cas ! Internet, c’est aussi la vraie vie, avec des vrais gens et des vrais sentiments. Comme je suis une militante antiraciste féministe, je suis clairement plus alertée sur ce sujet.

Actuellement, j’ai l’impression qu’il y a trois sujets qui font que certaines personnes pètent les plombs : la migration, le féminisme et l’écologie. On peut lire sur le net des paroles très virulentes. C’est même parfois légitimé par certains médias et par des politiques qui utilisent aussi les réseaux sociaux pour véhiculer des idées peu progressistes. Mais ce qui est particulièrement violent avec le cyber-harcèlement, c’est qu’il est dirigé contre une personne, et non pas contre des concepts. »

Pour quelle infraction avez-vous porté plainte ?

« J’ignorais pour quelle motif je pouvais porter plainte, je n’ai pas étudié le droit. J’ai donc appelé le MRAX, qui m’a encouragée à porter plainte pour « incitation à la haine sur base de l’origine ethnique ». Au final, la plainte a été enregistrée comme « harcèlement » avec le critère aggravant que les faits ont un lien avec le racisme : le centre UNIA me l’a confirmé. Dans mon cas, c’est vraiment parce qu’il y a eu du harcèlement. J’ai appris que  si des personnes sont contactées ponctuellement sur les réseaux sociaux via des commentaires publics, elles et ils peuvent porter plainte pour « incitation à la haine ». Si c’est une femme contactée en privée par exemple, elle peut porter plainte pour « discrimination sur base du genre ».

Une autre chose importante à savoir, c’est que le policier ne peut pas refuser de prendre une plainte. Cette décision ne lui appartient pas. Quand j’ai voulu porter plainte pour une agression à caractère sexuel, j’ai pourtant dû faire quatre commissariats successifs, parce que les trois premiers avaient refusé  de la prendre. J’ai été fort seule ; cette plainte-là n’a pas abouti. Avec le recul, je me rends compte qu’il y a des structures pour nous aider, comme le MRAX ou UNIA, mais aussi des associations féministes [comme Fem & Law, ou une institution publique comme l’Institut pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, ndlr] : il ne faut pas hésiter à taper à leur porte. Ces structures peuvent parfois se porter partie civile. Elles sont aussi là pour que justice soit rendue. »

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