Racisme et sexisme à l’IHECS ? Le Collectif Mémoire Coloniale réagit

Le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations réagit à la polémique autour des récents propos d’un professeur de l’IHECS : lors d’une conférence, ce dernier a multiplié les stéréotypes, en particulier sur la sexualité des femmes noires. Ce n’est pas un hasard, selon Kalvin Soiresse Njall.

Deux militantes afro-féministes, Mireille-Tsheusi Robert (auteure et membre de l'asbl Bamko, à droite, en veste noire) et Sama M. protestent contre les propos tenus par le professeur Demeuldre.

Il y a deux mois, l’IHECS (Institut des hautes études des communications sociales) invitait un professeur de musicologie, monsieur Demeuldre, dans le cadre d’une conférence sur les origines du hip-hop. Au lieu du thème prévu, les étudiant·es ont assisté à une suite ininterrompue de clichés à l’égard : des touristes japonaises, des hommes homosexuels, des handicapé·es et tout particulièrement des femmes noires.

À l’écoute de l’enregistrement de la conférence, on ignore si le professeur s’exprime au sein d’une école qui forme de futur·es professionnel·les de l’information et de la communication ou plutôt depuis le café du commerce. Sans aucun esprit critique, il érotise les femmes noires, les animalise, les essentialise : de quoi nous rappeler l’imaginaire colonial et la longue histoire de la fascination occidentale pour la sexualité des femmes d’Afrique subsaharienne. À grand renfort d’ « imitations » et de références à sa vie privée – dont sa vie intime et sexuelle –, le professeur décrit des pratiques culturelles et des traditions sans aucune posture scientifique. Son ton est badin, grivois. Nous sommes perdues : est-ce de l’humour ? Pense-t-il ce qu’il dit ? Est-ce acceptable ?

Ce cours aurait pu tomber dans l’oubli, tant il n’a suscité aucune réaction de la part des étudiant·es qui y ont assisté ; mais il a ressurgi après la publication de son enregistrement audio. Indignées par les propos du conférencier, des étudiantes de l’IHECS ont décidé d’interpeller la cellule afro-féministe du Collectif Mémoire Coloniale. Ce collectif, sous la plume de deux de ses membres, Geneviève Kaninda et Lesly Makoso, a publié un communiqué afin de dénoncer la teneur raciste et sexiste des propos du professeur.

Dans un communiqué de presse, l’IHECS s’est ensuite excusé… d’avoir mis en ligne le podcast, et a joint un courrier du professeur qui présente sa démarche pédagogique en faisant appel à de multiples références scientifiques, et qui regrette le « lynchage médiatique » autour de sa personne.

Pour en savoir plus sur le fond de cette polémique, axelle a interrogé Kalvin Soiresse Njall, le président du Collectif Mémoire Coloniale.

Ces étudiantes ont été choquées par les propos du professeur, mais aussi par le fait que ce cours était une matière d’examen !

Comment avez-vous été informé·es des propos tenus par le professeur Demeuldre ?

Kalvin Soiresse Njall : « Dans notre collectif, nous avons une cellule de veille qui rapporte des choses qui pourraient nous interpeller, notamment des actes ou des propos qui perpétuent l’héritage colonial belge et sur lesquels nous pouvons réagir. Nous avons également une cellule afro-féministe, qui travaille sur l’intersectionnalité entre le racisme et le sexisme. La responsable de cette cellule a été interpellée par des étudiantes de l’IHECS, afro-descendantes ou non. Ces étudiantes ont été choquées par les propos tenus il y a deux mois, mais aussi par le fait que ce cours était une matière d’examen ! Vous vous rendez compte ? C’est là qu’elles ont eu l’idée de nous communiquer l’enregistrement audio. Cet enregistrement est une chance. Sans lui, on nous aurait traités d’affabulateurs. »

Dans votre communiqué, vous dénoncez l’intervention du professeur Demeuldre et vous la qualifiez de « raciste » et « sexiste ». Ce sont des termes très forts et spécifiques. Pourquoi les avoir choisis ?

La conférence était aussi teintée de racisme car ce monsieur, sur le ton de la désinvolture encore, imite des accents rwandais et congolais de manière péjorative.

« Nous n’avons pas dit que le professeur était raciste mais que ses propos étaient « teintés de racisme et de sexisme ». Nous considérons que le racisme est conscient, mais aussi inconscient. On se rend compte qu’il s’agit d’un professeur qui a tout ce bagage et cette expérience, dont une expérience scientifique, culturelle et personnelle en Afrique : malgré cela, il ne prend pas de précautions scientifiques. Il ne contextualise pas ses propos que nous estimons donc teintés de sexisme car, sur le ton de la désinvolture, le professeur présente « la femme » et son sexe comme un fantasme, un objet. C’est pour cette raison que nous avons dit que c’était absolument sexiste. D’ailleurs, depuis le cours, nous avons reçu des plaintes d’étudiantes afro-descendantes à qui l’on a dit : « Veux-tu que je te titille le clitoris ? » [en référence à l’un des propos tenus par le professeur, ndlr] Ce qui est grave ! La conférence était aussi teintée de racisme car ce monsieur, sur le ton de la désinvolture encore, imite des accents rwandais et congolais de manière péjorative. Il n’a mis aucun filtre scientifique à son discours. Le sens de notre intervention ne s’en prenait donc pas au professeur mais à ses propos, tout simplement. »

Lorsqu’on écoute le professeur, on est étonnées d’entendre des propos d’un autre âge qui rappellent le « fantasme indigène » des colonisateurs, avec leurs représentations et leurs discours racistes et sexistes.

« Monsieur Demeuldre explique qu’il a eu une femme rwandaise, qu’il a fait beaucoup de choses positives en Afrique. Mais ce qui est choquant, c’est qu’il parle de sa femme comme d’un objet de fantasme. Il n’y a pas de respect dans ses propos. Le racisme peut être inconscient, intégré. Il y a par exemple des colons qui ont eu des enfants métis alors qu’ils étaient racistes. Cela ne veut rien démontrer.

Dans notre société, il y a encore des stéréotypes et des préjugés issus de la colonisation qui sont profondément ancrés dans les têtes et dans les habitudes. Ils persistent aussi dans les milieux politique et universitaire, où l’on entend des propos absolument inacceptables sur les femmes noires. Cela vient de l’hypersexualisation. On se rappelle la « Vénus hottentote  » qui a été amenée d’Afrique à cause de ses formes. Elle est devenue un objet de foire. C’est notamment de là que vient ce fantasme de la femme africaine noire aux formes proéminentes, qui serait lascive, qui serait plus ouverte que les femmes blanches, avec une sexualité débridée. Ce fantasme est profondément ancré. Quand les colons sont arrivés, ils ont transformé les populations, dont les femmes, en objets. Je pense que les propos de monsieur Demeuldre ne sont pas étrangers à cet ancrage, à ces stéréotypes propagés par la propagande coloniale. »

Dans votre communiqué, vous insistez sur le fait que ces propos ont été tenus dans un cadre académique, et que ce contexte est particulièrement scandaleux.

Il est nécessaire de mettre en place des outils pour décoloniser la mentalité des étudiants et des institutions.

« C’est scandaleux car, quand on se trouve dans un cadre scientifique, on doit avoir une attitude scientifique. Ce que monsieur Demeuldre n’a pas eu. Ce qui est également choquant, c’est que les responsables académiques et scientifiques de l’IHECS n’ont pas pris leurs responsabilités : ils défendent le professeur. Dès lors, ils ne soutiennent pas les valeurs qui sont prônées par la Fédération Wallonie-Bruxelles et par notre société : c’est-à-dire le refus du sexisme et du racisme.

L’autre scandale, c’est que la construction coloniale de cette « hypersexualité » de la femme noire et métissée n’est pas étudiée, ou très peu. Il est donc nécessaire de mettre en place des outils pour décoloniser la mentalité des étudiants et des institutions. »

Il est vrai que la réaction de l’IHECS est quelque peu étonnante. L’école ne condamne aucunement les propos du professeur. Au contraire, elle tente de les minimiser, allant jusqu’à en justifier certains.

« L’IHECS défend les propos du professeur, fait preuve de lâcheté en ne se prononçant pas sur le fond et nous accuse de diffamation. Or, nous avons écouté l’extrait audio et nous l’avons disséqué. Mais cette réaction ne nous étonne pas. »

Certain·es étudiant·es ont même écrit une lettre ouverte pour dénoncer le « lynchage médiatique » dont serait victime leur professeur. Qu’en pensez-vous ?

« En tant qu’enseignant, je suis déçu et inquiet. D’abord, ces étudiants, qui parlent de « lynchage médiatique », considèrent que ce qui est scandaleux, ce n’est pas le contenu du cours, mais la réaction des médias. Nous considérons donc qu’ils soutiennent les propos du professeur.

Je pense que l’objectif d’une école et d’une université, c’est d’amener les élèves à avoir un sens critique, à avoir du recul par rapport à la société dans laquelle ils vivent, pour la faire avancer. Ces étudiants ont montré qu’ils n’avaient aucun sens critique. Je ne sais pas quelles valeurs on leur enseigne. Aucun n’a levé la main pour s’insurger contre ces propos, ce qui m’interroge sur leur formation universitaire, de même que sur la cohésion sociale : la majorité des signataires de cette lettre sont blancs et ne sont pas directement concernés par les propos du professeur. »

En effet, à l’écoute de l’enregistrement, on entend dans la salle des rires, des silences, mais personne ne s’indigne ouvertement des propos tenus par le professeur. Comment expliquez-vous cela ?

Dans nos rues, mais aussi dans les mentalités, ces stéréotypes coloniaux sont devenus une banalité.

« Notre pays, la Belgique, n’a fait aucun travail de décolonisation. Lorsque vous êtes dans notre espace public, vous vous rendez compte de la manière dont l’histoire coloniale a profondément marqué la Belgique. C’est plus de 80 ans d’histoire, de propagande, d’initiatives, d’exploitation économique qui ont amené notre pays à devenir la deuxième puissance économique du monde à la fin du 19e siècle. Dans nos rues, mais aussi dans les mentalités, ces stéréotypes coloniaux sont devenus une banalité. Ces étudiants rigolent parce qu’ils entendent ça tout le temps. Pour eux, c’est devenu banal. La « Rwandaise qui aime le sexe », c’est devenu banal. C’est tellement ancré en eux que c’est devenu inconscient. Je pense que c’est ce qui s’est malheureusement passé. »

La plupart des médias qui ont repris l’information se sont surtout focalisés sur les propos tenus par le professeur concernant des pratiques sexuelles rwandaises liées au clitoris des femmes. Pourtant le cours, que nous avons écouté dans son intégralité, regorge de propos racistes et sexistes. Est-ce que ce traitement de l’information n’est pas précisément l’illustration de cette curiosité malsaine ou de ce voyeurisme pour la sexualité des femmes noires ?

« Bien sûr ! Notre société est marquée par le fantasme de « la femme noire ». La société occidentale est marquée par cela. Ce fantasme dégueulasse se perpétue. Je suis sûr que si le professeur n’avait pas parlé de sexe ou de clitoris, il n’y aurait pas ce déchaînement médiatique. Avec le Collectif Mémoire Coloniale, nous faisons souvent des communiqués, des manifestations, mais qui ne font pas un tel bruit dans la presse. Les médias ont repris l’information pour cette raison aussi. »

L’affiche de la « Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine » (Nations Unies)

Selon vous, qu’est-ce que cet événement, présenté comme un fait divers, nous dit sur la société ?

« Ce n’est pas un fait divers : nous considérons que c’est la énième manifestation d’un phénomène qui suit d’autres événements sexistes et racistes dans les universités. Qu’est-ce que ça dit de notre société ? Ça dit que depuis l’indépendance du Congo, le travail de décolonisation n’est pas fait. Or, il y a des moyens de travailler cette décolonisation : par l’enseignement, l’éducation, le travail sur l’espace public. C’est d’ailleurs dans ce sens que l’ONU a décrété 2015-2024 Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, tant les stigmates sur ces personnes sont persistants. Jusqu’ici, on se demande ce que la Belgique a fait dans ce cadre. Surtout quand on voit les réactions de certaines personnes, qui ont trouvé scandaleux que nous prenions la parole pour dénoncer ces propos. »

Pour aller plus loin

Pour les étudiant·es qui, au final, étaient venu·es là afin d’en apprendre plus sur le hip-hop, nous vous conseillons de regarder le documentaire Hip-Hop Evolution, de Darby Wheeler, Sam Dunn et Scot McFadyen (disponible sur Netflix), dans lequel des acteurs/trices du mouvement expliquent de A à Z comment le hip-hop a été un moyen d’expression et de lutte contre le racisme institutionnel et invisible.

À lire également, cet article passionnant sur la place des femmes dans le mouvement hip-hop.

Le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations est un mouvement fédéral qui rassemble des associations en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles. Il utilise des moyens pédagogiques et politiques pour « décoloniser la société » : le monde politique, les institutions, les mentalités, l’espace public. Le Collectif articule ses actions autour de visites guidées et déconstructives du patrimoine colonial, de conférences, de formations et de lobbying politique.

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