L’éthique du care selon Joan Tronto

L’ « éthique du care » (le soin aux autres, la sollicitude), c’est une pensée féministe et subversive qui nous aide à réfléchir au monde et surtout à imaginer comment il pourrait tourner autrement. La philosophe américaine Joan Tronto fait partie des premières à avoir nourri cette théorie passionnante. axelle l’a longuement interviewée à Bruxelles alors qu’elle participait au festival d’art vivant Signal en septembre dernier. Extraits d’une rencontre rare, à retrouver en intégralité dans le hors-série janvier-février 2017.

(c) Diane Delafontaine

Comment est née l’ « éthique du care » ?

« La première personne à utiliser le terme « care » fut la philosophe américaine Carol Gilligan dans un livre important, Une voix différente, en 1982. Elle y explorait une autre façon de réfléchir à propos de la « morale » inspirée de l’expérience des femmes et de tout ce qu’elles ont développé comme capacité à conforter les relations interpersonnelles, à tisser les interactions sociales.

Habituellement, la morale est comprise comme un arsenal de principes, de règles ou de préceptes, qu’on applique à la vie des gens. Carol Gilligan a découvert qu’elle pouvait aborder la « morale » à partir d’un autre angle, non pas en termes de ce qu’il est « bon » ou « mauvais » de faire. Mais plutôt : si quelque chose doit être fait, qu’allons-nous faire concrètement ?

« La plupart des gens se sentent excusés de leur manque de prise de responsabilités par rapport au care. »

On remarque que, la plupart du temps, bien sûr, nous agissons moralement, généreusement, envers ceux pour qui nous sommes supposés le faire, envers ceux qui nous sont proches. Mais plus difficilement envers ceux qui nous sont moins proches. Le but est de rétablir la balance de justice, entre ceux dont on se sent proches et les autres, ce qui est fascinant à l’époque actuelle, quand on voit ce qui se passe avec l’immigration, par exemple…

Ce qui est intéressant dans l’éthique du care, c’est que nous devons nous en préoccuper ! La dépendance crée des obligations, de la responsabilité. Si nous sommes proches de quelqu’un, s’il est dépendant de nous, on lui doit quelque chose. Si vous avez un enfant, c’est le vôtre : vous devez prendre soin de lui. »

Il faudrait alors considérer toutes les relations, familiales mais aussi sociétales, suivant cet angle ?

« L’éthique du care parle d’ « obligation morale ». J’en ai écrit la définition : à un niveau plus général, les activités de notre espèce incluent tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde, pour que nous puissions tous y vivre aussi bien que possible. C’est le point central : le care fait partie de tout ce que nous faisons dans nos vies quotidiennes, que nous en soyons conscients ou non. S’habiller chaque matin, venir jusqu’ici aujourd’hui, par exemple…

Nous avons besoin de jobs pas nécessairement productifs, des jobs liés au care. Si on paie mieux les gens pour exercer ces métiers-là, ils travailleront également mieux.

La plupart d’entre nous, bien portants, posons des tas d’actes de care envers nous-mêmes : se nourrir, faire en sorte d’avoir un endroit où dormir, toutes ces choses font partie du travail de care que nous faisons chaque jour, mais nous le mettons de côté. S’occuper de notre famille fait partie du soin quotidien. Les gens ne comptent pas ce soin dispensé à un partenaire, à des parents, des enfants, des amis… Nous sommes devenus une société tellement focalisée sur l’économique que tout ce qui est autre que du travail est devenu une catégorie vide, « la vie privée ». Mais en fait, c’est ça, la vraie vie, la réelle catégorie, c’est là que les gens deviennent eux-mêmes, exercent des jugements moraux, vivent ! »

Qui est responsable de ces besoins ?

« Nous devons prendre la responsabilité de ces besoins. C’est la tragédie de la condition humaine. Nous avons plus de besoins que nous ne pouvons compter […].

Dans notre société, il y a une balance déséquilibrée entre qui reçoit ou donne le soin. Toutes les sociétés développent des pratiques de soin. Mais dans la nôtre, c’est un truc de femmes.

L’éthique du care pousse à repenser la justice. En partant non pas de tous ces gens qui n’ont pas assez d’argent et sont considérés comme responsables du fait qu’ils n’arrivent pas à prendre soin d’eux-mêmes, mais en partant plutôt de ceux qui ont trop de privilèges et forcent tous les autres à prendre soin des choses dont ils ne veulent pas s’occuper. Si on pense l’injustice de ce point de vue, tout devient différent. C’est ça, la perspective du care. »

(c) Diane Delafontaine
© Diane Delafontaine

Elle éclaire les oppressions ?

« Oui, mais l’oppression, ce n’est pas seulement accabler les gens – c’est la définition commune du mot. L’oppression vient également du fait de permettre à des gens au sommet de la société de se débarrasser de toutes sortes de responsabilités […].

Ce qui m’a tracassée lorsque j’ai réfléchi à la question, c’est le fait que toute société a son concept du care ; toute société établit ses valeurs, qu’elle soit mormone, chrétienne, bouddhiste… Les sociétés esclavagistes, elles aussi, ont leurs pratiques du care : pour elles, certains humains sont littéralement des outils pour exécuter des tâches que personne ne veut faire. Si vous vivez dans ces sociétés, cela vous est familier. Alors je me suis dit qu’il devrait exister une théorie politique du care démocratique. Si on vit dans une société démocratique, si on partage des valeurs démocratiques, on devrait aussi s’engager pour des valeurs de care démocratiques.

C’est un point historique intéressant, non ? L’évolution de la démocratie est marquée par l’élargissement progressif de la représentation du peuple : les nobles avaient des droits, puis certaines catégories de la population, puis les hommes ont obtenu le droit de vote, d’abord, et les femmes, petit à petit… Rendre la société plus démocratique fut un processus très lent. Et aujourd’hui, nous faisons face au défi de rendre nos valeurs et nos pratiques de care plus démocratiques. »

Quelles valeurs, par exemple ?

Nous sommes devenus une société tellement focalisée sur l’économique que tout ce qui est autre que du travail est devenu une catégorie vide, la ‘vie privée’.

« Je dirais que la valeur démocratique la plus importante est celle d’égalité. Les gens devraient être égaux, recevoir le même respect, la même capacité à être libre, la même capacité à exprimer leurs opinions. Si on part de là, les inégalités constatées dans le care posent problème d’un point de vue moral : le fardeau du care, sa responsabilité est transposée de façon inégalitaire. »

Vous êtes-vous basée sur l’observation des femmes ?

« Sur l’observation de la place des femmes dans la société, de la société dans son ensemble, et du racisme toujours très présent dans la société américaine. L’enjeu du care est de penser politique, de rendre les citoyens conscients, volontaires. Deuxièmement, dans les sociétés démocratiques, dans toute société, la meilleure sorte de care est celle qui est la plus démocratique. Ce que je veux dire, c’est que si vous avez un donneur de soins et un receveur de soins, s’ils sont dans une relation de grande dépendance, le care sera d’autant plus bénéfique qu’ils sont engagés dans une relation égalitaire. Et cette découverte fut très étonnante pour moi. »

Est-ce une théorie féministe ?

« À plus d’un titre. D’abord, tout est parti pour moi d’une préoccupation féministe à propos de la vie des femmes, afin qu’elles puissent alléger leur fardeau. L’idée est que les femmes devraient devenir les égales des hommes, à tous les points de vue. Qu’est-ce que cela signifie, en pratique, en Occident ? Les femmes ont intégré le monde du travail rémunéré, et ce fut un combat. Pensons à la violence domestique, aux inégalités de prise en charge des tâches ménagères… : toutes ces inégalités sont rarement prises en compte et les femmes jouissent de peu de considération. Le travail rémunéré des femmes étant devenu monnayable dans la société, cela a du sens que le combat pour un travail rémunéré soit la première chose sur laquelle se focaliser.

L’injustice a toujours une logique. La logique de l’injustice de genre est que quelqu’un doit faire le boulot, et c’est la femme qui va le faire. Et les femmes qui ont accédé au monde du travail rémunéré, après avoir été à l’unif, ont trouvé un bon boulot, elles ont engagé une autre femme pour s’occuper des enfants, pour faire le ménage, laver les vêtements… C’est le cauchemar féministe. C’est ce qui arrive, dans le monde entier. Et une grande partie de la population immigrée est constituée de ces femmes qui vont fournir ce travail, ailleurs que chez elles. La façon de réparer cela est de revenir à la question de base : ‘Hé, minute ! À qui appartiennent ces chaussettes sales ? Pourquoi cette personne ne peut-elle pas les laver elle-même ?’ »

Mais comment faire advenir cette société du care ?

« La plupart des gens se sentent excusés de leur manque de prise de responsabilités par rapport au care. Il y a ce premier moyen de payer quelqu’un pour faire ce qu’on n’a pas envie, ou pas le temps de faire soi-même. Mais il y a également ce que j’appelle les passe-droits. La société est basée sur ce principe de dispenses. Les hommes, sous prétexte qu’ils « protègent » les femmes – protection littérale physique contre les autres hommes, ou protection financière – sont dispensés de s’occuper des tâches quotidiennes. Même chose pour les militaires, ou les policiers, par rapport à la société. C’est le passe-droit de la protection.

Si on vit dans une société démocratique, si on partage des valeurs démocratiques, on devrait aussi s’engager pour des valeurs de care démocratiques.

Deuxième sorte, le passe-droit de la production : je travaille, je ramène de l’argent, c’est la chose la plus importante, donc je n’ai pas le temps : quelqu’un d’autre doit le faire.

La troisième dispense, c’est la dispense néo-libérale, qui parle de responsabilité personnelle : je suis juste responsable de moi-même et de personne d’autre, je prends soin de ma propre famille, c’est déjà assez dur, il ne faut pas m’en demander plus, et puis tout le monde a des parents.

La quatrième est, aux États-Unis, la dispense « charité ». Il y a des gens qui meurent de faim, ils n’ont même pas accès aux soins de santé, je donne à mon Église et mon Église donnera aux personnes de mon Église qui ont faim. Je me décharge de ma responsabilité, à part de celle d’être charitable. Avec ce type de charité, je contrôle. Je ne veux pas donner pour les gens qui consomment de la drogue, je veux donner à des personnes « décentes », qui le méritent.

Donc, la première chose à faire quand on parle d’une société du care démocratique : ‘Allez tout le monde, prenez vos passe-droits, déposez-les tous sur la table, et redistribuons les responsabilités du care !’ »

Il faut rendre sa valeur au care ?

« Oui, dans la force de travail elle-même. Les discussions publiques doivent tourner autour du care. Les initiatives locales nous montrent que ça marche. Donner au care autant de valeur qu’à la production. Changer les règles économiques de distribution des salaires. Pourquoi est-ce qu’une femme de ménage devrait être moins payée qu’un trader ? Il faut rendre l’économie éthique.

Une autre proposition que je fais souvent – et on me prend pour une folle : tout le monde devrait travailler moins et prendre davantage de temps pour le care. Et ces deux aspects fonctionnent ensemble. Les gens n’ont pas le temps pour le soin, parce qu’ils travaillent trop. Mais en fait, on travaille trop pour les mauvaises raisons. »

Pour payer des gens qui feront ce que nous n’avons pas le temps de faire nous-mêmes ?

« Exactement. C’est un système absurde. C’est le système capitaliste, qui rend les gens de moins en moins solidaires. Et ce qui est très intéressant, c’est que dans cette période néo-libérale de chaos, je pense que le féminisme est une vraie menace. Et je crois que ces deux choses sont liées, mais je ne peux pas le prouver, pas encore. Le « backlash  » [retour en arrière, ndlr], le renforcement de l’économie de marché, tous ces événements parlent d’une certaine façon de ces ‘folles de femmes qui finissent par obtenir ce qu’elles veulent’. »

Et on assiste effectivement à un vrai backlash pour le moment, contre les femmes…

« Contre les droits des femmes, oui. Cela fait partie du racket de la protection. Les gens ont peur, quelqu’un doit avoir le contrôle, quelqu’un doit avoir la responsabilité, l’homme. Et plus les gens ont peur, plus c’est facile de les convaincre. »

Dans notre société de la peur, sur quoi s’appuyer pour avancer vers cette éthique du care ?

« À ce stade, honnêtement, je ne sais pas vraiment quoi faire. Est-ce qu’on fonde un parti politique ? Je ne sais pas. Il faut avancer le plus clairement possible, avec des arguments rationnels sur ce à quoi doit ressembler l’économie du care. Et ensuite, nous devons commencer par persuader les gens, les politiques, les gouvernements, que c’est la chose juste à mettre en œuvre. Il s’avère également que cela coïncide avec cette menace réelle sur la planète. La production doit être arrêtée ! Ça fait partie de l’enjeu. Nous sommes tellement habitués à fabriquer des jobs et du travail alors que nous pourrions vivre avec beaucoup moins, si nous avions un minimum de sécurité. Cela va exactement à l’inverse de la logique du néo-libéralisme. Nous avons besoin d’une sécurité sociale pour les gens de tous les âges et de toutes les conditions. Nous avons besoin de jobs pas nécessairement productifs, des jobs liés au care. Si on paie mieux les gens pour exercer ces métiers-là, ils travailleront également mieux. Pour le moment, ils ne veulent pas le faire, parce que c’est identifié comme dégradant, associé à une image négative, du « travail de femme », d’ailleurs. Construire la solidarité est très difficile. C’est pourtant de ce changement dont nous avons besoin. »

Pour aller plus loin

De Joan Tronto, aux éditions La Découverte : Un monde vulnérable et aux PUF, Le risque ou le care ? qu’elle présente en français dans cette conférence vidéo.

La philosophe française Fabienne Brugère, elle-même spécialiste du care, analyse ici les travaux de Joan Tronto.

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