Justine Masseaux révèle la « maternité impensée »

Par N°229 / p. 28-30 • Mai 2020

Justine Masseaux, travailleuse sociale, animatrice et éducatrice, a mené une enquête qualitative sur le « déni de grossesse » à partir de sept récits de vie de femmes de Belgique et de France et de témoignages de professionnel·les (gynécologue, intervenante en maison maternelle). L’idée lui est venue après avoir rencontré et accompagné plusieurs femmes confrontées à cette « maternité impensée ». Justine Masseaux voulait raconter l’ensemble des violences physiques, psychiques et institutionnelles vécues par ces femmes durant leur grossesse, mais surtout après l’arrivée de l’enfant. Rendre visible cette expérience dans sa complexité, « au-delà de la surprise d’un ventre qui ne grossit pas ». Rencontre.

© Mélanie Patris www.melaniepatris.com

Pourquoi ce sujet est-il si tabou ?

« En France comme en Belgique, à partir du moment où le déni est levé, la grossesse est considérée comme « normale » et les femmes ont un suivi habituel. Le déni de grossesse disparaît dans les dossiers médicaux, ou il est seulement mentionné en petit. Il n’existe donc pas de recensement. Le déni n’existe alors plus que pour les femmes et leur entourage.
Il y a aussi un déni médical. Le déni de grossesse peut être partiel, à 4 mois de grossesse par exemple, ou total. Certains médecins ne reconnaissent que le déni total, considérant que la découverte au 4e mois n’est pas un déni. Pour les femmes, si, car elles n’ont plus le choix de leur grossesse. Certains médecins ou psychologues refusent carrément de reconnaître le déni : ils parlent de dissimulation, insinuent que les femmes auraient caché leur grossesse. Plus globalement, le déni est aussi sociétal, car le déni de grossesse vient perturber nos représentations sublimées de la maternité. »

Vous parlez de « maternité impensée » plutôt que de « déni de grossesse ».

« Oui, et cela m’est venu des femmes qui ressentent cette appellation comme un vrai jugement de valeur. Dans le déni, il y a la volonté de ne pas voir. Or, ça n’est pas le cas des femmes qui font un déni de grossesse. Parler « d’impensé », c’est aussi souligner que la société ne le pense pas, donc n’accompagne pas les femmes. Il n’existe pas d’associations pour ces femmes, pas d’accompagnement psychologique systématique dans les maternités pour elles. Ce titre souligne aussi qu’il est impensable dans la société qu’une mère ne reconnaisse pas sa grossesse, qu’elle ne la ressente pas. Il faudrait parler d’un « déni en communauté », selon l’expression du psychologue Éric Calamote, parce que la grossesse n’est remarquée ni par les proches ni par les médecins. Il n’y a pas que la mère ! »

Dans le déni, il y a la volonté de ne pas voir. Or, ça n’est pas le cas des femmes qui font un déni de grossesse. Parler « d’impensé », c’est aussi souligner que la société ne le pense pas, donc n’accompagne pas les femmes.

 

Cet impensé sociétal sous-entend aussi que « ça n’arrive qu’aux autres »…

« Plusieurs femmes m’ont expliqué cela. « Je pensais que ça ne m’arriverait jamais, moi qui ai eu une éducation sexuelle, qui connais mon corps », etc. Des personnes – y compris les femmes que j’ai rencontrées avant que ça ne leur arrive – pensent aussi que ça n’arrive qu’aux milieux sociaux moins favorisés. Alors que cela peut arriver à n’importe qui, même sous contraception, à 30 ans, quand on a déjà des enfants, etc.  »

Avez-vous pu dégager des sentiments communs chez les femmes qui ont vécu cela, malgré la singularité de chaque expérience ?

« J’ai observé chez plusieurs d’entre elles une volonté de rattraper le temps perdu. Ce sentiment est d’autant plus fort que la découverte de la grossesse est tardive. Elles culpabilisent aussi d’avoir fait tout ce que l’ascétisme maternel proscrit. Alors, elles ne mettent pas leur enfant en crèche, le gardent à la maison, même si elles doivent pour cela abandonner leur boulot ou sacrifier leurs relations sociales. Elles craignent que le lien affectif ne se développe pas puisqu’il n’a pas existé dans la conscience. »

Il serait intéressant de faire une enquête du point de vue des enfants…

« Oui, pour répondre aux inquiétudes des mères. Mais enquêter sur les enfants pourrait aussi être ressenti pour les mères comme un doute que nous avons à l’égard de l’amour qu’elles portent à leurs enfants et surtout à l’égard de leur capacité à être une « bonne mère », comme un regard différent que nous porterions sur elle. »

Il n’y a pas de pères dans votre enquête. C’est voulu ?

« Il serait intéressant de parler avec les hommes, de voir comment eux gèrent toute cette maternité non prévue, mais ce n’était pas l’approche du bouquin. Certains hommes s’en vont. D’autres hommes que j’aurais pu rencontrer – qui, eux, sont restés – n’étaient pas désireux de me parler, voulaient passer à autre chose, ne pas garder cette « étiquette ». »

Ces mères ont besoin que soit reconnu par les professionnels le caractère inédit de leur maternité, sans pour autant la dramatiser.

Les femmes sont prises dans une ambivalence. Vous écrivez : « Ces mères éprouvent le besoin constant de ne pas être associées invariablement à la folie d’un phénomène sortant de l’entendement. D’autre part, elles appellent à une attention particulière et bienveillante de la part des personnes gravitant autour d’elles. »

« Elles veulent être reconnues comme de bonnes mères ou, en tout cas, elles ne veulent pas être soupçonnées de ne pas l’être. Mais en même temps, elles veulent aussi qu’on reconnaisse que cette grossesse écourtée n’est pas simple à vivre, qu’elles doivent faire face à un tas de difficultés qui n’ont pas du tout été anticipées. Elles voudraient entendre un « Je vous comprends », « Ce n’est pas de votre faute », afin d’alléger le poids de la culpabilité.
Ces mères ont besoin que soit reconnu par les professionnels le caractère inédit de leur maternité, sans pour autant la dramatiser. Les femmes veulent s’émanciper de la charge de ce déni. Mais elles m’ont aussi confié combien il se manifeste encore dans leur quotidien. Certaines femmes sont contraintes de vivre un quotidien non désiré, sans pouvoir travailler, voyant leurs relations sociales se délier. Ça touche aussi l’intime, au plus profond. Elles perdent confiance en leur corps et en leur contraception. »

La plupart des femmes que vous avez rencontrées ont décidé de le garder. Que faire pour celles qui ne « veulent pas » de cette grossesse, pour les multiples raisons qu’on peut imaginer ?

« En effet, les femmes que j’ai rencontrées n’ont pas envisagé l’avortement dans un pays voisin [où les délais sont plus longs, ndlr] et n’ont pas choisi l’abandon. À partir de ce que les femmes m’ont proposé, je crois qu’il serait nécessaire de réfléchir à un délai d’avortement plus long. Hors cadre IVG, l’abandon est l’alternative pour une femme décidée à ne pas garder son enfant. Cheima et Madisson, deux femmes que j’ai rencontrées, l’ont envisagé au cours des premières heures qui ont suivi la levée du déni. Contrairement à la législation française, la Belgique ne permet pas aux femmes d’accoucher sous X, procédure qui garantit l’anonymat de la mère. La législation belge permet plutôt à la mère biologique de confier son enfant à l’adoption en contactant un des trois organismes reconnus [dont l’ONE, ndlr]. Les femmes résidant en Belgique qui souhaitent malgré tout garder leur anonymat doivent déposer leur enfant dans la seule « boîte à bébés » opérationnelle, située à Anvers, ou se déplacer en France pour un accouchement sous X. Un tiers des femmes qui accouchent anonymement à Lille sont originaires de Belgique. »

Elles soulignent toutes la nécessité d’une plus grande bienveillance du corps hospitalier. Elles voudraient aussi qu’on parle du déni de grossesse autrement qu’uniquement sous l’angle des infanticides…

Quelles pistes concrètes évoquent les femmes que vous avez rencontrées pour mieux vivre cette « maternité impensée » ?

« Elles soulignent toutes la nécessité d’une plus grande bienveillance du corps hospitalier. Elles voudraient aussi qu’on parle du déni de grossesse autrement qu’uniquement sous l’angle des infanticides, et que soit reconnu le déni de grossesse partiel. Cela impliquerait que l’entourage proche et les travailleurs sociaux, mieux informés, les jugent moins. Il serait nécessaire aussi d’avoir un lieu, une association spécialisée où des personnes sont au courant de la situation et ne les jugent pas. Mais cela peut être difficile pour elles d’aller frapper aux portes, affronter des psys ou des assistants sociaux. Je pense qu’il serait préférable qu’il existe un accompagnement dans les services de maternité. Pour l’instant, elles se retrouvent entre elles et échangent sur des groupes Facebook. »

À lire
Éditions Academia – L’Harmattan 2019, 128 p., 13,5 eur.

 

Une maternité impensée. Devenir mère à la suite d’un déni de grossesse de Justine Masseaux est le premier ouvrage de la nouvelle collection « Transitions sociales et résistances » (Academia-L’Harmattan).

L’objectif de cette collection ? Saisir et visibiliser des enjeux sociaux contemporains, appréhender l’exclusion, les inégalités, la pauvreté, les rapports de domination…

Cette collection entend aussi révéler des pratiques inspirantes pour les métiers du soin et de l’accompagnement. Le deuxième titre s’intéresse à la réalité des femmes sans abri.

Share Button