Le deuil au temps du coronavirus : entretien avec Vinciane Despret

Par N°230 / p. WEB • Juin 2020

C’est un sujet douloureux, qui peut l’être plus encore s’il n’est pas dit : la mort. Présente abstraitement sous forme de chiffres et de statistiques égrenées jour après jour par les expert·es et dans les médias, elle bouleverse des milliers de familles belges. Pour les personnes endeuillées, à la peine de la perte s’ajoute la violence d’être privées de tous les rituels qui entourent et facilitent le passage de la vie à la mort. La philosophe et éthologue belge Vinciane Despret, enseignante à l’Université de Liège, a notamment écrit Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, un merveilleux essai consacré aux relations inventives qu’entretiennent les vivant·es et les mort·es. Pour nous, elle pose son regard clairvoyant sur les difficultés du deuil au temps du coronavirus. Et envisage des réparations possibles.

CC Jennifer Ditscheit Pixabay

Les témoignages affluent : au sein des hôpitaux ou à l’intérieur des homes, c’est surtout dans une grande solitude que les victimes du Covid-19 passent dans l’autre monde…

« La première chose qui saute aux yeux, c’est que la cérémonie des adieux ne se fait pas bien. Souvent, les gens meurent seuls. Même si la crise a un effet de loupe : beaucoup de gens mouraient déjà seuls, à l’hôpital. Mais aujourd’hui, à l’hôpital ou en maison de repos, ils meurent après avoir aussi passé leurs derniers jours et leurs dernières semaines dans une grande solitude.

C’est toute la dramaturgie de l’au revoir qui est complètement bouleversée. Lors des dernières semaines, lorsqu’il s’agit d’une personne décédée en maison de repos, les visites y étant interdites : ses proches n’ont pas pu la voir alors qu’ils la savaient en danger. Les derniers contacts que la personne défunte a eus, c’est avec des soignants qui portaient un masque – dans le meilleur des cas. C’est terrible pour certaines personnes âgées qui ne comprennent plus très bien ce qu’on leur dit. Ce sont des contacts terriblement altérés par les conditions sanitaires – aussi chaleureux que puisse être le personnel soignant…

C’est toute la dramaturgie de l’au revoir qui est complètement bouleversée.

Je parle de « dramaturgie », parce qu’il s’agit d’un drame, mais aussi parce que nos façons de mourir suivent des formes relativement scénarisées. Elles sont culturelles, ce qui n’en contredit absolument pas l’authenticité. Il y a des façons de faire collectives, de dire au revoir, d’enterrer les gens, avec des scripts. »

Vinciane Despret

Quelles sont les conséquences de ces drames muets, non « mis en scène » ?

« Dans ce que nous vivons actuellement, la première partie de la dramaturgie de la mort, c’est-à-dire pouvoir mourir en ayant revu les siens auparavant, n’est donc plus possible. Les vivants portent alors quelque chose de l’ordre d’un échec, une histoire qui s’est arrêtée brutalement, sans au revoir, sans avoir eu la possibilité d’accompagner convenablement la personne. Même si l’agonie de la personne a duré, elle s’est faite sans relation. Il y a une rupture brutale.

Le deuxième moment de la dramaturgie qui est bouleversé, c’est l’accès au corps, qui est impossible. Dans beaucoup de cas, les gens se sont retrouvés avec la personne morte dans une housse. Alors que les gestes sur les corps sont très importants, pour dire au revoir, pour avoir un dernier geste de tendresse.

Une anthropologue américaine, Alexa Hagerty, s’est intéressée aux « sages-femmes des morts ». Aux États-Unis, ces femmes ont décidé de rompre avec le commerce des entreprises de pompes funèbres et proposent aux familles de renouer avec les gestes traditionnels de traitement du corps mort, ces gestes qui permettent au passage de s’effectuer en douceur. Les « sages-femmes des morts » se mettent à la disposition des familles pour les aider. Pour ces femmes, la mort, ce n’est pas « tout ou rien ». Elles disent que les morts doivent s’habituer au fait d’être mort et que, de la même façon, les vivants doivent, eux aussi, s’habituer au fait que la personne est morte. Le traitement physique des corps morts est une transition qui permet de le réaliser concrètement.

Ainsi, comme c’est le cas actuellement, l’absence du corps d’une personne décédée peut être très difficile à vivre. Certes, ce ne sont pas des situations de disparition, quand on ne sait pas si la personne est vivante ou morte, mais on est proche de l’angoisse de la disparition. On n’a pas vu la personne morte, elle ne peut pas pleinement prendre son statut de morte. Et on n’a pas pu faire les gestes qui permettaient de se donner le sentiment que l’adieu était fait jusqu’au bout. »

Les funérailles se déroulent aussi dans une grande solitude…

« Elles représentent le troisième moment de cette dramaturgie complètement bouleversée. Il y a même eu des cas, en Italie notamment, où il n’y a pas eu de funérailles du tout… Généralement, les familles se retrouvent seules, ou avec très peu de monde autour d’elles pour la cérémonie funéraire. Pour elles, c’est très difficile à vivre.

Aujourd’hui, avec une absence de corps, une absence de lien, les morts partent tout seuls, très démunis. 

Même chez nous, où les funérailles sont peu ritualisées – contrairement à d’autres cultures –, tout un collectif se mobilise pour soutenir la famille, rappeler la vie, les liens. Il me semble que la présence de ces proches vous rappelle l’obligation d’être vivant. Car, lorsqu’on vit un deuil, on peut parfois avoir le désir de renoncer, l’envie d’être mort à son tour. L’absence des proches dans les rituels est à cet égard absolument dramatique : les endeuillés sont laissés seuls à eux-mêmes, sans personne pour les aider, sans aucun contact corporel. Or ces contacts sont essentiels pour aider les endeuillés à rester debout : serrer des mains, se consoler, se prendre dans les bras, tendre des mouchoirs. Tous ces gens, privés de cérémonie d’au revoir, se retrouvent démunis, qui plus est dans une ambiance générale d’anxiété, de désespoir, de perte de repères. Alors que quelque chose aurait pu se jouer, pendant cette cérémonie, qui aurait pu être de l’ordre d’une réparation…

La psychologue Magali Molinié a trouvé une hypothèse très jolie pour expliquer ce qui se passe dans les cérémonies funéraires : on vient y rendre hommage à la personne disparue, et dire à quel point elle était importante. Non seulement on y  rappelle l’importance du défunt, on fabrique collectivement cette importance, on comprend donc le chagrin de la famille. Mais on vient aussi dire des choses que les endeuillés ne savaient pas à propos du disparu. C’est souvent sur le mode de l’humour, de la surprise. Cela met un peu de légèreté dans un moment difficile et cela densifie, complexifie la personne, qui devient un conglomérat de toutes les façons qu’elle était pour les uns et les autres. Les endeuillés vont pouvoir vivre avec cette personne devenue plus « épaisse » et le manque en sera peut-être atténué. Aujourd’hui, avec une absence de corps, une absence de lien, les morts partent tout seuls, très démunis. »

Comment continuer à faire exister ces personnes mortes ? Sera-t-il possible de réparer cette rupture si brutale avec elles ?

« Des rituels se mettent quand même en place. Je pense à l’histoire tragique d’un jeune homme de vingt ans, Charles Johnen, disparu dans un accident. Ses funérailles se sont déroulées pendant le confinement : les parents allaient se retrouver tout seuls… Les amis de ce garçon ont alors décoré l’église avec leurs chemises de scouts, avec des photos, des objets, des petits mots. L’église a été complètement métamorphosée avec ce sentiment de présence. Cela continue à faire exister ce jeune homme et ainsi, les parents pourront peut-être commencer à composer avec l’absence. Un autre exemple : le « Poète national » Carl Norac, avec 80 poètes belges, écrit des poèmes pour les funérailles qui ne sont pas accompagnées…

Quantité de choses pourront être faites et, à mon avis, il faudra les faire collectivement. Inventer d’autres histoires d’au revoir. 

Avec l’absence des funérailles, disparaît donc cette dimension de réconfort, la lutte contre le désespoir, la réactivation du lien dans le collectif, le fait de dire que la vie continue, quel que soit le chagrin. La perte de la dimension de l’hommage, qui continue à faire exister le mort pour les endeuillés, est aussi très difficile à réparer.

Mais, comme dans le cas du jeune homme ou des poèmes, je pense qu’il y aura des inventions, si tant est que les gens en auront la force. On va espérer qu’il sera possible de dire : « Attention, quelque chose a été mal fait, doit être défait et refait convenablement » : on ne laisse pas les morts partir tout seuls. Pourquoi pas des « secondes funérailles » qui soient à la hauteur de ce que peuvent attendre les morts et les vivants ?

Je pense que les gens vont inventer des rituels. Il y aura peut-être des lettres à écrire pour s’excuser auprès d’un mort, parce que ce qu’on a fait n’a pas été à la hauteur, même si l’on n’est pas responsable de la situation (et si fautes il y a, elles sont probablement à chercher ailleurs…). Quantité de choses pourront être faites et, à mon avis, il faudra les faire collectivement. Inventer d’autres histoires d’au revoir. »

Il faudra réécrire, ensemble, l’histoire des deuils individuels, mais aussi collectifs : comment faire ?

« L’ « après » va mobiliser des urgences « primaires ». Mais on aura besoin d’art, on aura besoin de culture, qui apparaissent secondaires alors qu’ils sont essentiels au fait que nous existons au sein de communautés. Il va falloir traiter, restaurer, les collectifs aux liens altérés. Dans le cas des funérailles, espérons que les morts aient de la patience… »

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