Rencontre avec Mona Chollet : qui sont les sorcières d’aujourd’hui ?

Par N°213 / p. 22-23 • Novembre 2018

Nous avons consacré de nombreuses pages à ses précédents essais, Beauté fatale et Chez soi. La journaliste Mona Chollet, fine observatrice de notre société, publie cet automne Sorcières. La puissance invaincue des femmes, un livre qui explore la figure et le destin des femmes considérées comme des sorcières. Mona Chollet revient sur l’histoire dramatique de la chasse aux sorcières et s’interroge sur son impact, encore aujourd’hui : les femmes indépendantes, les femmes sans enfant et les femmes âgées sont toujours « hors norme » dans notre société. Sont-elles les descendantes des sorcières ?

CC matheuslotero

Entre votre précédent essai, Chez soi, et le nouveau, Sorcières, j’ai en tête l’image d’une femme qui, au lieu d’utiliser son balai pour nettoyer le sol de sa maison familiale, l’enfourche pour s’enfuir par la fenêtre… Et vous, que tirez-vous comme fil entre vos différents essais ?

« J’ai l’impression que les sujets s’imposent comme des évidences, même si j’ai parfois l’impression d’être dans le brouillard. Les sujets sont déjà présents dans les livres qui les précèdent. Je me suis d’ailleurs aperçue récemment, avec stupéfaction, de la présence du mot « sorcières » dans la dernière phrase de Chez soi !

Au-delà de cette anecdote, dans Beauté fatale, je fais déjà un lien entre l’assignation à la beauté et l’assignation à une domesticité idéale, être à la fois « impeccable » dans son aspect, dans sa tenue, dans son corps, et exhiber un intérieur de rêve : les valeurs de la féminité traditionnelle. Au départ, écrire Chez soi était aussi une façon de prolonger cette question. Dans Chez soi, je traite également de différentes manières d’habiter qui remettent en cause le domicile familial classique : on peut choisir de vivre en habitat coopératif, être en couple non cohabitant… Tous ces schémas sortant de la famille traditionnelle me semblaient mériter d’être explorés.

Les chasses aux sorcières correspondent à un moment où on chasse les femmes de la sphère publique et de la sphère du travail.

J’avais défendu également le pouvoir de vivre seul·e, en particulier pour une femme. Dans Sorcières, j’évoque la sorcière en tant que femme indépendante. De même, dans Chez soi, j’avais déjà beaucoup utilisé la lecture de Caliban et la sorcière de Silvia Federici. Elle raconte comment les femmes ont été renvoyées au foyer à l’époque des chasses aux sorcières : cette campagne de terreur correspond à un moment où on chasse les femmes de la sphère publique et de la sphère du travail, où on les prépare à devenir les pourvoyeuses de main-d’œuvre pour le capitalisme qui va naître. C’est l’assignation à la maternité, et au foyer. »

Mona Chollet © Élisabeth Schneider pour axelle magazine

Dans les médias, on entend désormais souvent l’expression « chasse aux sorcières » pour désigner des hommes victimes de #MeToo et accusés d’agression sexuelle. On pense notamment aux mots du réalisateur Michael Haneke, de l’acteur américain Liam Neeson, de la chanteuse autrichienne Christa Ludwig, à cette mise en scène du réalisateur Harvey Weinstein. Le journal français Causeur parle de  « chasse aux sorciers »… Est-ce que ce n’est pas un comble ?

« C’est un retournement complet. En réalité, ce sont les accusatrices qui sont les sorcières. Qu’on puisse parler de « chasse aux sorcières » est très révélateur du mode fantasmatique sur lequel beaucoup d’hommes, qui refusent de se remettre en question, perçoivent ce mouvement. C’est une espèce de délire autour du fait qu’on va détruire la vie d’hommes accusés injustement. Ce n’est pas du tout ce qui se passe dans les faits.

Le pouvoir judiciaire a mis plusieurs mois à suivre les accusations à l’encontre du producteur de cinéma Weinstein. On le voit bien avec l’affaire Kavanaugh, qui a été élu à la Cour suprême malgré les accusations d’agression sexuelle. Pendant les trente prochaines années, il aura un pouvoir démesuré sur la vie de tous les Américains, et ce sont ses accusatrices qui sont traînées dans la boue. Certains républicains parlent même de les poursuivre…

Ce sont les vies des accusatrices qui sont détruites. Ce sont elles, les sorcières.

On le voit aussi en France avec l’affaire Luc Besson, comme si ces révélations n’avaient pas été faites. Le procès Tron a été un fiasco total… Il n’y a pas de sanction et pas de conséquence pour les accusés : ce sont les vies des accusatrices qui sont détruites. Ce sont elles, les sorcières. C’est délirant d’entendre des gens dire que ces femmes font cela pour la notoriété ou pour l’argent. Il n’y a rien à gagner à accuser un homme de viol ou de harcèlement.

Par ailleurs, au cours de mes recherches pour le livre, j’ai découvert beaucoup d’affaires où des femmes avaient été accusées de sorcellerie par des hommes qu’elles avaient dénoncés comme des agresseurs sexuels. C’était aussi, dans l’histoire, un moyen pour des hommes accusés de se dédouaner en retournant l’accusation et de se débarrasser des accusatrices qui, dans les deux cas que j’évoque dans le livre, ont été exécutées. »

Dans Sorcières, vous explorez donc trois aspects de la figure de la sorcière : la femme indépendante, la femme sans enfant et la femme âgée. Ce sont les femmes que la société, encore aujourd’hui, considère comme des sorcières ?

« C’est ma lecture. Il peut y avoir d’autres conclusions de cet épisode historique. Au départ, je voulais m’intéresser à la fois à la question de l’âge et à celle du refus de la maternité. Et puis à un moment, je me suis demandé: est-ce que ce ne sont pas des figures de sorcières ? À partir de là, j’ai commencé à lire sur le sujet et j’ai vu que cela se confirmait. Et en écrivant, le thème de l’indépendance s’est greffé.

Certes, à l’époque de la chasse aux sorcières, la femme sans enfant n’est pas un type de femme qui, en tant que tel, était accusé : ce sont plutôt des guérisseuses qui ont été arrêtées, parce qu’elles avaient une activité d’avorteuses. Il y avait aussi cette idée du « sabbat » comme une fête de l’infertilité, car il avait une particularité : on n’en revenait jamais enceinte… Il me semble que cela traduit l’anxiété du pouvoir face au spectre de la dénatalité, d’une insubordination des femmes qui refuseraient de procréer. »

Dans votre livre, dans l’actualité et chez les enfants aussi, la figure de la sorcière inspire à la fois de la peur et de la fascination.

« Les dessins animés de Disney sont très révélateurs de la mauvaise image que la société renvoie des vieilles femmes. Cette image, qui date assez largement de l’époque des chasses aux sorcières, s’est perpétuée au fil des siècles : la vieille femme laide et diabolique… Mais on a aussi vu apparaître, ces dernières années, des personnages plus positifs de jeunes sorcières : Hermione Granger dans Harry Potter, Willow Rosenberg dans Buffy contre les vampires. On me parle beaucoup de la série Charmed, que je n’ai pas vue. Il y a aussi Kiki, la petite sorcière du dessin animé de Hayao Miyazaki, qui est vraiment mignonne… Il y a les deux aspects dans la culture populaire. »

Kiki la petite sorcière © Hayao Miyazaki

La figure de la sorcière est aussi agitée comme un chiffon antiféministe…

« Oui, c’est une accusation qui revient assez facilement. Dans les injures sexistes, l’insulte « sorcière » est toujours très utilisée. Elle vise des femmes en général âgées auxquelles on prête encore un pouvoir maléfique. C’est l’idée qu’elles portent malheur, qu’elles nuisent. »

En lisant des extraits des jugements dans les procès des femmes accusées de sorcellerie, on retrouve des mots qui pourraient être prononcés aujourd’hui. C’est important d’en prendre conscience pour répondre au mythe de « l’égalité-déjà-là » ?

« Oui, cela m’a vraiment frappée, en faisant des lectures : je pense qu’on ne prend pas du tout la mesure de l’influence qu’a eue la chasse aux sorcières, la façon dont ça a modelé notre monde. C’est un moment de misogynie très flagrante. Bien sûr, la misogynie existait avant et a continué après, mais cet épisode l’a cristallisée dans une forme particulièrement virulente, puisqu’elle a abouti à la mort de dizaine de milliers de femmes. On a tué les femmes qui sortaient de la norme, qui dérangeaient l’ordre établi. À cette époque s’est développée une propagande misogyne très forte. Des images, des interdits très forts sur certains types de comportements féminins ont été mis en circulation… Je pense qu’il en reste quelque chose aujourd’hui, sous des formes différentes, moins violentes probablement, mais toujours vivaces. »

Vous montrez que l’Inquisition n’est pas seule à s’être livrée à la chasse aux sorcières. La plupart des jugements furent issus de tribunaux civils…

« C’est vrai. Mais le monde était entièrement chrétien : c’était impensable de ne pas croire en Dieu et au Diable. La distinction entre le civil et le religieux était donc toute relative… L’Inquisition s’occupait surtout des hérétiques. Mais les religieux ont évidemment joué un rôle en alimentant les braises. Par exemple, le Malleus Maleficarum (« Marteau contre les sorcières »), le traité des dominicains Heinrich Kramer et Jacob Sprenger publié en 1486, représente la misogynie ecclésiastique dans toute sa splendeur. Ce livre a eu énormément d’influence et a été probablement le premier best-seller de l’histoire, juste avant l’invention de l’imprimerie. Enfin, dans toute la société, il y avait une croyance très large dans le sabbat et dans l’existence des sorcières. »

Mona Chollet : « le « Malleus Maleficarum » (« Marteau contre les sorcières »), des dominicains Heinrich Kramer et Jacob Sprenger, publié en 1486, représente la misogynie ecclésiastique dans toute sa splendeur. Ce livre a eu énormément d’influence et a été probablement le premier best-seller de l’histoire. » CC Wellcome Images

Avec ce livre, avez-vous l’intention de faire évoluer la situation des femmes aujourd’hui ?

« Dans mon travail, je fais de la critique des représentations, j’identifie des clichés misogynes, la façon dont ils peuvent dissuader des femmes d’adopter certains comportements connotés trop négativement, parce que je pense qu’on a toutes intériorisé ces images haineuses. Mon ambition se limite à cela : essayer de montrer d’abord qu’on est imprégnées de ces stéréotypes, comprendre d’où ils viennent et comment ils ont été construits pour nous aider à nous en débarrasser. Mon espoir, c’est que cela puisse élargir un peu les possibilités pour les femmes qui lisent le livre, qu’elles ne sentent pas que certaines voies sont interdites, qu’elles pensent à les explorer.

Oui, l’indépendance peut être recherchée et valorisée quand on est une femme, elle n’est pas forcément une condamnation à la solitude. Oui, le choix de ne pas faire d’enfant est un désir qui existe chez certaines femmes. Mais il est tellement peu légitimé par la société qu’il est souvent étouffé et une sorte de conformisme prend alors la place de ce désir, parce qu’aller contre la norme serait trop coûteux. Tout cela, le plus souvent inconsciemment…

J’avais cet espoir d’atténuer un peu la haine de soi qu’on peut avoir en tant que femme.

De même, j’avais envie d’interroger notre peur démesurée de vieillir, qui est entretenue dès l’adolescence chez les femmes. On essaye constamment de retenir le temps, puisqu’on est valorisée uniquement en tant que jeune femme. L’étape où on devient femme, et vieille femme, est difficile à franchir. J’avais donc cet espoir de débloquer des possibilités et d’atténuer un peu la haine de soi qu’on peut avoir en tant que femme. »

Les sorcières, c’est aussi devenu aujourd’hui un filon commercial, particulièrement visible autour de Halloween et des fêtes de fin d’année. Qu’en pensez-vous ?

« Je suis abonnée à des fils Instagram où on voit passer des cristaux, des super-aliments, des tisanes… Il existe un marché ésotérique autour de la sorcellerie, mais à des échelles très différentes. Il y a des grandes marques qui exploitent le filon, mais aussi des femmes qui bricolent des petites boutiques sur Etsy : ce ne sont pas des démarches comparables.

Je me faisais la réflexion à propos des cosmétiques, où l’univers de la sorcellerie est toujours présent en arrière-fond. Ce sont des fioles, des flacons, la promesse d’une transformation : il y a une dimension magique. On admire les femmes qui savent très bien quel produit acheter, comment les utiliser, comme si elles étaient un peu magiciennes. Ce marché exploite une sorte de sensibilité magique. Cela fait penser plus largement à la société de consommation et à la publicité qui enveloppe les produits de promesses irrationnelles…

Le capitalisme, qui a chassé les sorcières, nous les revend des siècles plus tard sous une forme consumériste.

Mais d’une façon générale, c’est assez gênant de voir le capitalisme récupérer la sorcellerie. Quand on lit Silvia Federici, on se rend compte que la chasse aux sorcières a fait partie du processus d’installation du capitalisme. Le capitalisme, qui a chassé les sorcières, nous les revend des siècles plus tard sous une forme consumériste. »

Éditions La Découverte, Zones 2018. 240 p., 18 eur.
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