Pour un féminisme révolutionnaire

Le mouvement féministe actuel est vivace, multiple et mouvementé. Il est aussi traversé de tensions. Comment dessiner des alliances ? Comment porter une stratégie politique commune sans laisser de côté les personnes plus minorisées et sans gommer les expériences et identités variées ?
Pour délier ces questions, nous avons rencontré Aurore Koechlin et Aida Yancy, deux militantes, trentenaires, issues de la génération féministe actuelle.

La rencontre entre Aïda et Aurore – glissée au milieu d’agendas bien remplis – s’est déroulée un samedi de bon matin au Café Congo, lieu de réflexion sur les relations belgo-congolaises actuelles. Il s’est installé au CityGate à Anderlecht, occupation temporaire dédiée à des projets socio-culturels. ©Jean-Christophe Guillaume, pour axelle magazine

Aurore Kœchlin, doctorante en sociologie, vient de publier La révolution féministe (Amsterdam 2019). Ce livre tire le bilan politique et intellectuel des combats féministes français depuis les années 1970 – soulignant ses forces et ses impasses – pour contribuer aux luttes actuelles et à venir. Aïda Yancy est militante féministe et antiraciste. Membre du « Collecti.e.f 8 maars » à l’origine de la première grève des femmes l’an dernier en Belgique, elle milite aussi à la RainbowHouse, coupole bruxelloise d’associations LGBTQIA+.
Elles sont arrivées dans le féminisme par des chemins différents, ont des points de vue (parfois) divergents mais partagent un même mot d’ordre : le féminisme est révolutionnaire. Et la révolution sera féministe… ou ne sera pas.

Le féminisme est traversé par plusieurs courants : queer, décolonial… Quels sont selon vous les enjeux qui sont au cœur de la lutte féministe aujourd’hui, et qui pourraient construire une solidarité politique ?

Aurore Kœchlin : « Il nous faut appréhender les questions comme un tout, et penser le féminisme en lien avec les autres rapports de domination. La question économique est centrale, parce que nous sommes dans un contexte de crise économique, d’austérité et d’attaques néolibérales fortes contre les droits des femmes et des minorités. Mais il faut la lier à des préoccupations spécifiquement féministes comme les violences sexistes. On a vu en France la présence importante de femmes dans le mouvement des Gilets jaunes. Elles ne se présentaient pas comme féministes, mais avaient conscience qu’en tant que femmes, elles étaient précarisées davantage que les hommes. »

Aïda Yancy : « Le sexisme, le racisme, l’austérité, l’homophobie… sont des violences ; le néolibéralisme et le capitalisme jouent un rôle central dans leur mise en œuvre. Les différents courants du féminisme ont pour but de mettre en valeur ces violences pour qu’elles soient éradiquées. L’enjeu de la lutte féministe pour moi est que l’on n’oublie personne. On a tendance à parler de victoires quand seulement quelques personnes ont gagné. Je prends l’exemple de la lutte LGBTQIA+. C’est surtout le G – pour gay – blanc, qui a remporté des victoires, parce qu’il avait le pouvoir économique, social et culturel pour avancer ses revendications. Mais qu’en est-il de tous/toutes les autres, caché·es derrière les paillettes de la Pride ? »

Aurore Kœchlin. ©Jean-Christophe Guillaume

Les revendications et les modes d’action féministes se multiplient et se répandent dans le monde entier. Que ce soit dans la rue – à travers les grèves de femmes massives dans plusieurs pays du monde – mais aussi sur les réseaux sociaux dans la foulée de #MeToo. Assiste-t-on à une révolution mondiale, une « Internationale féministe » ?

A.K. : « La stratégie révolutionnaire revient avec force dans le monde entier. On assiste à des soulèvements simultanés dans un ensemble de pays de l’Amérique latine, en Algérie, à Hong Kong, en Iran, au Liban… La vague du féminisme s’inscrit dans ce contexte global, s’en nourrit et nourrit en retour les mouvements sociaux. La force du féminisme aujourd’hui, comme lors des autres vagues [pour l’utilisation de ce terme, lire l’encadré ci-dessous Des vagues féministes ?, NDLR], c’est qu’il est international. On mène des actions, avec l’appui de ce qui s’est passé dans d’autres pays, d’Amérique latine surtout, où la question de la stratégie est plus élaborée qu’en France, notamment par son lien avec le mouvement indigène et le mouvement ouvrier. Exemple avec « Ni Una Menos », mouvement contre les féminicides, lancé en Argentine et arrivé en Europe. On a vu des grèves en Pologne, en Irlande, en Italie jusqu’aux grèves massives du 8 mars en Espagne en 2018 et en 2019, où 5 puis 6 millions de femmes sont descendues dans les rues, c’est énorme ! L’objectif serait désormais de formaliser cette « Internationale féministe » en organisant des rencontres internationales. Mais aussi d’aller au-delà de journées symboliques comme le 8 mars. Je suis d’ailleurs ravie de voir qu’en Belgique, la grève se déroulera le 8 mars, un dimanche – l’occasion de mettre en avant le travail invisible, notamment domestique – et se poursuivra le 9. »

Aïda Yancy. ©Jean-Christophe Guillaume

L’intersectionnalité n’est pas une fin en soi, mais un outil militant pour découvrir les angles morts, et trouver des moyens d’y agir.

On a l’impression aujourd’hui qu’on redécouvre l’intersectionnalité, c’est-à-dire le croisement de plusieurs systèmes de domination. Et qu’on la met à toutes les sauces… 

A.Y. :  « En effet, dans les années 1970, des féministes noires américaines comme celles du Combahee River Collective [organisation féministe radicale active de 1974 à 1980, considérée comme l’un des premiers mouvements intersectionnels, NDLR] avaient une pratique intersectionnelle. Ce sont elles qui ont inspiré le concept popularisé par Kimberlé Crenshaw [théoricienne du droit et militante féministe issue du Black Feminism, NDLR] il y a trente ans. Ces militantes étaient issues des mouvements pour les droits civiques, des milieux communistes et certaines étaient même lesbiennes. Elles avaient une approche féministe globale. Leur pratique de l’intersectionnalité n’a parfois plus grand-chose à voir avec celle qui se développe aujourd’hui en Europe francophone dans le monde militant et qui vient d’une vision édulcorée fournie par le monde académique. Cette intersectionnalité prend des accents individualistes et me donne parfois l’impression qu’on regarde nos nombrils alors qu’il y a un système à déconstruire… C’est totalement néolibéral ! En tant que femme, noire et lesbienne, j’ai certes moins de privilèges sur certains aspects que d’autres et ça me fait galérer. Mais en attendant, j’ai un diplôme universitaire qui m’ouvre des portes qui restent fermées à d’autres. Plutôt que de simplement dénoncer les privilèges chez les autres, c’est important d’explorer ses propres privilèges pour mieux comprendre comment fonctionne le système. L’intersectionnalité n’est pas une fin en soi, mais un outil militant pour découvrir les angles morts, et trouver des moyens d’y agir. »

Le privilège doit être vu comme une manifestation à l’échelle individuelle de structures plus globales. Cela nous permettra aussi de ne pas nous tromper d’ennemis.

A.K. : « Il nous faut lier le sentiment d’oppression ressenti à l’échelle individuelle – ou la conscience de genre, de classe, de race – aux bases économiques, politiques, sociologiques et structurelles des dominations. Dans le cas du féminisme par exemple, la « base matérielle », c’est le travail reproductif : le fait qu’on assigne les femmes au travail reproductif dans le système capitaliste. Or, aujourd’hui, on parle de privilèges. La question à poser n’est pas : a-t-elle/il des privilèges et pas moi ? Il faut se demander pourquoi des individus ont des privilèges et d’autres pas. Le privilège doit être vu comme une manifestation à l’échelle individuelle de structures plus globales. Cela nous permettra aussi de ne pas nous tromper d’ennemi·es. Parce que si l’on considère que l’ennemi·e est celle/celui qui a les privilèges, que fait-on de celles et ceux qui sont privilégié·es sur un axe et pas sur l’autre ? Les ennemis sont ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique, et que des structures comme l’État ou la police reproduisent et protègent. Et nous sommes une grande majorité d’opprimé·es. À nous, militant·es, de réinsuffler des enjeux de structures, des questions comme le travail – productif et reproductif –, comme le font d’ailleurs les grèves féministes, plutôt que de se radicaliser de plus en plus entre nous – parfois en tout petits groupes – à l’écart du monde extérieur. »

©Jean-Christophe Guillaume

On peut comprendre aussi que des minorités exigent de se rassembler entre elles/eux en non-mixité choisie…

A.Y. :  « Les espaces en non-mixité choisie sont essentiels à toutes les formes de lutte. Mais quand le retranchement vient de la part de femmes racisées, il est souvent vu par les mouvements féministes larges comme un « repli identitaire » contre-productif. Pourtant, on ne peut pas nier qu’on en a besoin. Nos revendications spécifiques sont souvent noyées dans la masse ou reléguées au second plan, et nous sommes régulièrement silenciées [réduites au silence, NDLR]. Moi, je distingue deux types d’espaces : les tranchées et les champs de bataille. Les tranchées sont des espaces safe [espace où l’on se sent en sécurité. Terme utilisé pour caractériser les espaces de paroles en non-mixité, femmes/hommes, femmes racisées/femmes blanches, etc., NDLR] : c’est l’endroit où on dort, où on se repose, mais aussi celui où on élabore nos tactiques. J’aime cette image parce qu’elle illustre bien que parfois on s’y prend des bombes aussi. Il n’existe pas d’espace à 100 % safe. Je constate aussi que, s’il me faut des lieux safe, j’ai besoin également d’espaces de rencontre, car je ne conçois pas la lutte avec quelques copines dans mon salon. Il faut sortir des tranchées et retourner sur les champs de bataille. Il y a celui du mouvement féministe où il s’agit de trouver des approches, des bonnes pratiques et des processus pour rendre les outils comme la grève accessibles à toutes autant que possible. Mais il y a aussi et surtout le champ de bataille où on combat en convergence contre la source de nos oppressions. »

 À nous, militant·es, de réinsuffler des enjeux de structures, des questions comme le travail – productif et reproductif –, comme le font d’ailleurs les grèves féministes, plutôt que de se radicaliser de plus en plus entre nous – parfois en tous petits groupes – à l’écart du monde extérieur.

En référence au titre de ce hors-série, quel monde commun souhaitez-vous ?

A.Y. : « Je suis profondément convaincue qu’en rendant l’espace prospère et épanouissant aux personnes les plus invisibilisées et minorisées, nous pouvons atteindre un monde qui fonctionnerait pour tout le monde. J’utilise souvent la métaphore de l’escalier. Pour un grand nombre de personnes, les escaliers représentent des obstacles (parce qu’elles sont chargées, accompagnées d’enfants, de poussettes, en talons, malades, en chaise roulante, etc.). Si on confiait la planification de notre environnement à ces personnes, nous obtiendrions des espaces accessibles à tout le monde. Le monde commun que je souhaite serait donc un monde en plans inclinés ! Un monde à déconstruire, et à réécrire… »

A.K. :  « Un monde commun est un autre monde, un nouveau monde débarrassé de toutes les oppressions et formes d’exploitation. Un monde où la question politique serait non pas déléguée à des personnes qui décident pour nous selon leurs propres intérêts mais réappropriée par chacun·e. Pour cela, il faut renverser les structures actuelles de la société, en mettre de nouvelles en place, et questionner nos façons de produire et de reproduire. »

Des vagues féministes ? Un concept vague…

Dans son ouvrage La révolution féministe Aurore Kœchlin parle de quatrième vague féministe, qui ferait suite à trois autres vagues qui ont ponctué le mouvement depuis plus d’un siècle. Cette dernière, si elle présente des similarités avec la troisième qui a vu (re)naître l’approche intersectionnelle, se caractérise par son aspect international et le lien qu’elle établit entre les inégalités économiques et les violences sexistes, au moyen notamment de la grève féministe. Elle en situe le début par l’assassinat de la poète mexicaine Susana Chavez le 6 janvier 2011, figure de proue de la lutte contre les féminicides, qui a inspiré les manifestations massives de femmes en Amérique latine à partir de 2015.
La métaphore marine, si elle s’est largement imposée dans les années 1970 – au moment où des féministes, portant la question de la liberté sexuelle et productive, s’identifient comme la « deuxième vague » pour se distinguer de la première (davantage centrée sur le combat pour le droit de vote) –, ne fait pas l’unanimité dans le féminisme.
Comment rendre compte – avec cette appellation englobante – de la diversité des contextes sociaux, culturels et géographiques, et des temporalités différentes du mouvement féministe ? Une vague chassant l’autre, ce terme ne vient-il pas aussi nier les continuités des mouvements ? Ne gomme-t-il pas la nécessaire transmission des luttes, expériences et savoirs récoltés et amassés par les femmes de génération en génération ? Et comment savoir où s’arrête une vague et où commence l’autre ?
Pour Aurore Kœchlin, l’utilisation du terme « vague » est plus « politique qu’historique. Elle permet de décrire une mobilisation qui arrive avec ses spécificités nouvelles ». « Dire une vague, c’est toujours la faire… », considère-t-elle aussi, citant l’historienne Bibia Pavard. Une autre historienne, Christine Bard, suggère quant à elle, « plutôt que d’imaginer une succession des vagues, chacune chassant l’autre, il faut plutôt observer que lorsque la mer monte, les vagues se chevauchent, la plus neuve gagnant du terrain. » Des propositions qui mettent tout le monde d’accord ? Une chose est sûre, nous sommes toutes dans le même bateau ! (M.L.)

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