« Les mécanismes d’oppression du sexisme et du validisme se rejoignent »

« No Anger », « Pas de colère » en français. C’est le pseudo que s’est choisi une jeune femme handicapée physique, chercheuse et performeuse. Son talisman contre la colère d’être un corps invisibilisé, impensé et écrasé, par les imaginaires et les institutions. Rencontre.

No Anger déploie à travers des textes et des performances dansées une réflexion sur les corps handicapés. Ici, lors de sa performance « Quasimodo aux miroirs », présentée au musée d'Art contemporain du Val-de-Marne en novembre 2018. © Arsène Marquis

C’est au hasard de l’écoute de l’épisode d’Un podcast à soi « Les corps indociles » consacré au lien entre féminismes et handicaps que nous avons découvert No Anger. On y entend la lecture de l’un de ses textes. « Jusqu’à 8 ans, mon handicap n’était pas problématique. C’est lors de mon entrée en CE2 [troisième primaire, NDLR], quand l’institutrice m’a envoyée chez une pédopsy parce que je ne parlais pas, alors que pour moi je parlais puisque j’écrivais sur mon ordinateur, que je me suis rendu compte de mon handicap… », raconte-t-elle avec sa voix de synthèse. Interpellée par ses mots, axelle a découvert son blog « À mon geste défendant », sur lequel elle déploie des réflexions intimes et politiques sur son corps, sur les corps, sa lutte pour rendre visibles les corps minorisés… No Anger danse aussi. « Pour ne plus réduire son corps au silence », écrit-elle.

Nous avons conversé par écrit, virtuellement mais en direct. L’expérience d’une « autre » façon de parler. Comme un premier pas vers d’autres manières de faire et de penser pour construire un féminisme qui ne laisse personne au bord du chemin.

Pourquoi as-tu choisi le nom « No Anger » ?

« Ce blog est né au moment où j’étais en train d’élaborer ma performance de danse nue pour le fim My Body, My Rules d’Émilie Jouvet, réalisatrice française, en 2015. C’était un moment pour moi de grande colère, et je la retournais contre moi. Du coup, j’ai créé cet alterego comme un talisman contre cette colère, pour la transformer en création artistique et la placer comme fondement de la réinvention de soi. No Anger n’est donc pas un refus de la colère mais le souhait d’en faire quelque chose d’autre. »

« J’ai l’habitude de dire pour bousculer un peu mes ami·es féministes : « Les enfants handicapés sont les petites filles du 19e siècle. Les personnes handicapées sont les femmes du 19e siècle » », écris-tu. Est-ce une façon de dire que le féminisme a oublié les corps féminins handicapés ?

« Oui, parce que le féminisme pense avant tout le corps féminin valide. Le corps handicapé – qui plus est le corps handicapé féminin – souffre encore aujourd’hui d’une invisibilisation dans tous les domaines. Il reste donc un impensé politique. Et seul le discours médical le prend en charge. »

Le féminisme a pourtant forgé ta lutte. Quels liens fais-tu entre le corps féminin et le corps handicapé ?

« Oui, le féminisme a forgé ma lutte puisque mon corps est aussi féminin, et lesbien. J’ai donc transposé au handicap ce que le féminisme m’apprenait à déconstruire de la féminité et du lesbianisme. Les mécanismes d’oppression du sexisme et du validisme se rejoignent. Par exemple dans l’injonction constante faite aux femmes et aux personnes handicapées de faire leurs preuves. Nous devons toutes lutter contre le présupposé de notre incapacité. Comme les femmes, les personnes handicapées sont considérées comme faibles de corps et d’esprit, irrationnelles et manquant de contrôle, là où les hommes et les valides sont vus comme forts, rationnels et contrôlés. Il est donc de la responsabilité des corps minorisés – féminins, lesbiens, gays, trans, racisés ou encore handicapés – de démentir cela. Et c’est parfois épuisant de montrer qu’on est « capable ». »

Mais quand même, la domination sur un corps handicapé est différente, et plus forte encore que la domination sur les corps des femmes. Je pense notamment à l’indifférence par rapport à la violence sexuelle exercée sur les femmes handicapées « considérées » comme des « anges », des êtres asexués…

« La violence validiste est différente de la violence sexiste, en effet. On désexualise les femmes handicapées, c’est inimaginable que leurs corps soient objets de désir et qu’elles aient des rapports sexuels, consentis ou non. Par conséquent, la prise en charge des violences sexuelles faites aux femmes handicapées est totalement insuffisante. Prenons aussi l’exemple du harcèlement de rue. Notre expérience du harcèlement de rue n’est pas la même que celle des femmes valides, et elle est malheureusement ignorée par le féminisme. Déjà se pose notre accès à l’espace public, à la rue. Ensuite, je reçois des remarques infantilisantes ou condescendantes, mais jamais d’ordre sexuel, comme les femmes valides. Mais au fond, c’est le même principe : on signifie aux corps féminins qu’ils sont illégitimes dans l’espace public. »

Tu écris dans l’un de tes textes que tu ne veux pas être « porte-étendard » de la lutte contre le validisme, surtout qu’il est déjà fatigant de prouver que tu es toujours « capable ». Comment donc mener cette lutte – et en parler, comme tu le fais maintenant d’ailleurs – sans être réduite à « la » femme handicapée ?

« En effet, je m’interroge à porter cette voix. Je suis chercheuse en sciences politiques. Ma thèse porte sur la nudité comme mode de contestation politique. J’adorerais parler des Femen ou du porno dans un journal. Mais si je parle du validisme, c’est parce que je pense aux adolescent·es handicapé·es. Cela aurait été beaucoup moins difficile pour moi à leur âge d’avoir des figures publiques handicapées auxquelles m’identifier. »

Tu es femme, lesbienne, handicapée, et tu as aussi fait l’expérience du racisme en raison de tes origines asiatiques. Tu es donc à l’intersection de toutes les discriminations, que les féministes aujourd’hui essayent de mettre en lumière. Comment te définis-tu ?

« J’aime me définir lesbienne, parce que c’est une identité « politique » que j’ai aimée me forger. Il est difficile pour moi de construire ma féminité, en raison des regards qu’on porte sur mon corps handicapé. Être lesbienne, c’est construire une appartenance à une culture et ça me donne beaucoup de fierté. Être lesbienne, c’est aussi, comme le disait Monique Wittig [figure majeure du mouvement de libération des femmes et du lesbianisme radical. Elle a écrit notamment Les Guérillères en 1969 et Le Corps lesbien en 1973, NDLR], devenir des insoumises au patriarcat. Et ça me rend encore plus fière ! »

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