Paul B. Preciado : la traversée du genre

Par Hors-série N°225-226 / p. 44-47 • Janvier-février 2020 | conectionconection Contenu complet (pdf)
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Le corps et ses représentations sont un des enjeux fondamentaux de notre époque et certainement du féminisme. La question des identités trans s’est imposée de façon incontournable dans le débat. Le philosophe Paul B. Preciado livre une réflexion radicale sur les liens entre corps, normes et nouvelles technologies, qui a le mérite de retourner nos cadres de pensée.

© Marie Rouge

En remettant en question les représentations millénaires du schéma homme/femme, dit binaire, les identités trans déstabilisent la norme hétérosexuelle. Et ouvrent un vaste champ d’interrogations. Né Beatriz Preciado, Paul B. Preciado s’auto-administre à partir de 2004 des doses régulières de testostérone, processus d’expérimentation documenté dans Testo Junkie (Grasset 2008). Cette année, le philosophe sort une compilation de chroniques écrites entre 2015 et 2017 pour le journal Libération : fils tressés d’expériences personnelles, regard sur le monde en mutation et analyses des enjeux. Préfacé par l’écrivaine Virginie Despentes avec laquelle il a été en couple, Un appartement sur Uranus (Grasset, 2018) déploie une pensée précise des déplacements du corps, des corps et des modèles qui les enferment. Entretien.

Il y a 40 ans, les femmes revendiquaient l’autonomie sur leur corps avec les slogans « Mon corps m’appartient », « Mon corps, mon choix ». Sont-ils toujours d’actualité ?

« La vraie question aujourd’hui est « de quel corps parle-t-on ? » L’histoire de la médecine et son discours anatomique en ont fait une somme d’organes. À partir du 20e siècle, le corps est entré dans un rapport de soumission aux techniques de reproduction, à la médecine, à la pharmacologie, aux technologies digitales…, tout un ensemble de systèmes que j’appelle techno-patriarcat. Prenez la pilule contraceptive, objet pharmacologique le plus vendu de toute l’histoire de l’humanité : objet de consommation, elle est, en même temps, totalement constitutive du processus d’émancipation des femmes, hétérosexuelles principalement, et de la construction de leur corps à notre époque. »

Il n’y a, pour moi, pas beaucoup de différence entre une personne trans qui prend des hormones et une personne hétérosexuelle prenant la pilule : les hormones sont les mêmes. La différence réside dans le discours des institutions qui légitiment leur prise ou non.

Comment proposez-vous de se réapproprier ce corps « contemporain » ?

« Par une repolitisation critique, par le refus d’un corps réduit à un objet anatomique, qui est l’une des fictions de la modernité. Historiquement, un des problèmes rencontrés par les femmes est la réduction de la totalité de leur corps à leur force de reproduction, à leur utérus, qui a fait et fait toujours l’objet d’une constante régulation politique. Par le contrôle de la natalité, par exemple, encouragée ou bridée selon que vous êtes une femme blanche hétérosexuelle, ou non-blanche racisée, lesbienne, considérée comme handicapée… On pourrait parler de tous les mouvements féministes comme d’une mise à distance de cette conception réduite du corps féminin, et comme d’une tentative de réappropriation de leurs organes reproductifs colonisés par le techno-patriarcat. »

 

Pour aller plus loin
  • « Cours particulier avec Paul B. Preciado », Les couilles sur la table, deux rencontres à écouter en ligne.
  • Perquisition intérieure, Docu-fiction sur les identités trans, à écouter en ligne sur www.kingkong-mag.com
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