Roller derby : des féministes à roulettes

Un sport pour les filles/par les filles prend son essor sur la place publique, dans les skateparks et les salles omnisports : le roller derby. Découverte d’un univers où les règles sont écrites par les équipes, et où chacune vient comme elle est.

En jaune, l’équipe de roller derby Montpellier (DCCLM) contre les Marseillaises des Bloody Skulls (Montpellier, 14 avril 2018). © Charlotte Caselles

Avant l’entraînement, on retrouve les joueuses dans le vestiaire ou au bord du terrain. On se change et on « chausse ». On enfile d’abord ses protections : protège-genoux, coudières, protège-poignets, casque. Puis, quand on se relève, prête à glisser, on enfile le protège-dents. Rouler sur la piste ovale, aider ses coéquipières, jouer la tactique pour marquer des points… : le roller derby galvanise ses joueuses. Pour la plupart d’entre elles, c’est bien plus qu’un sport de contact.

« Ça a changé ma vision du sport »

« J’ai pratiqué plusieurs sports avant de découvrir le roller derby : natation, escalade, badminton, mais toujours en dilettante, sans objectif personnel. Le roller derby a changé ma vision du sport et de l’amour que certains peuvent éprouver pour un sport », explique Katheline Clacens, alias K, son « derby name » (nom de joueuse) sur le terrain, depuis quatre ans chez les Namur Roller Girls – l’un des plus importants clubs de Belgique, qui compte 80 membres.

Né dans les années 1930 aux États-Unis, le roller derby était tombé en désuétude. On le redécouvre en 2010 lorsque l’actrice et réalisatrice américaine Drew Barrymore le remet en lumière – fluo, et sans les règles du vrai roller derby – dans une fable moderne sur l’émancipation d’une jeune fille timorée, Bliss. À l’origine, ce sport était pratiqué aussi bien par les hommes que par les femmes. C’est aujourd’hui un sport à prédominance féminine et où le principe d’inclusion de toutes les personnes, quelle que soit leur identité de genre ou leur orientation sexuelle, infuse dans l’ensemble des ligues existantes, en Belgique comme à l’étranger. La WFTDA, la fédération états-unienne féminine de roller derby (à laquelle de nombreux clubs sont affiliés), a d’ailleurs fait de cette « inclusion » l’un de ses principes fondamentaux. À leur niveau, les clubs belges ont mis en place des comités de réflexion.

Affirmation des valeurs féministes

Nathalie Onadu, alias Mamacita Matadora, est à l’origine de l’équipe bruxelloise des Brussels Derby Pixies« Il y a huit ans, l’idée était déjà de faire un sport pour et avec les femmes. Les valeurs féministes se sont surtout affirmées par la suite, lorsque certaines personnes sont venues faire du derby pour se castagner, sans respect des différences », explique-t-elle. Le roller derby est en effet un sport de contact et de vitesse, où le physique tient une place centrale… mais rien d’incompatible avec des valeurs de respect. Les Bruxelloises ont alors créé un comité « Inclusion et diversité » et rédigé une charte de valeurs à respecter.

Différentes chartes existent au niveau des clubs, des fédérations nationales ou internationales, mettant en avant « l’autodétermination du genre » (un principe selon lequel les personnes ont le droit de déterminer elles-mêmes leur identité de genre), le respect mutuel, l’estime de soi et la création d’un espace sécurisant pour toutes. « Chez nous, explique Mamacita Matadora, nous avons opté pour la « non-mixité choisie » avec les personnes qui s’identifient en tant que femme, ou trans, ou autre… Les hommes jouent plutôt avec l’équipe masculine, qui s’est montée en dehors de l’association. On en a beaucoup discuté. » L’équipe bruxelloise axe sa communication et ses formulaires sur un vocabulaire « inclusif » et demande aux joueuses quel pronom elles veulent utiliser pour ne pas les « mégenrer », c’est-à-dire utiliser le mauvais genre d’une personne. « C’est plus facile à appliquer pour certaines que pour d’autres, mais on s’entraide pour expliquer que ce n’est pas anodin, et même très important pour certaines personnes. »

À Namur, le staff est mixte.  « Le coaching est assuré par des femmes comme par des hommes dans les équipes féminines. C’est la même chose dans l’équipe masculine, qui s’entraîne chaque semaine », explique Sophie Dubé, alias Batsmash, des Namur Roller Girls.

Côté festif et militantisme

L’apparence des joueuses est parfois controversée, même au sein de leur propre équipe : l’image sexiste de la serveuse en patins a la vie dure et le roller derby a un côté festif assumé : musique d’entrée lors de la présentation des équipes, noms de joueuses déjantés, tenues brillantes, maquillage… « Au début, l’équipe namuroise était beaucoup dans cette influence : on portait des shorts à paillettes et des bas résille. Mais on s’est rendu compte qu’on n’était pas considérées comme des sportives. Petit à petit, on a abandonné ces atours ainsi que le maquillage, même si certaines les ont conservés. Finalement, si on accepte tout le monde tel qu’il est, pourquoi pas avec des bas résille ! », explique Batsmash.

Le militantisme n’est jamais loin des patins. Le prochain défi à relever dans les clubs, c’est la mixité sociale. « C’est encore très dur, parce que c’est un sport qui coûte cher », explique Mamacita Matadora. Comptez entre 150 et 300 euros pour l’équipement de la débutante, hors adhésion. Les clubs réfléchissent à ouvrir des créneaux récréatifs ou à organiser du prêt de matériel, pour s’ouvrir au maximum de personnes.

Un point sur les règles

Le roller derby se joue sur une piste plate, le « track », où s’alignent deux équipes de cinq joueuses.

Une joueuse de chaque équipe, la « jammeuse » (elle porte une étoile sur son casque) doit prendre le « lead », c’est-à-dire dépasser l’autre jammeuse et ensuite faire le plus grand nombre de tours de la piste pour marquer des points à chaque fois qu’elle dépasse les autres joueuses (les bloqueuses).

C’est un sport de contact : les bloqueuses peuvent empêcher la jammeuse adverse d’évoluer en effectuant des blocages, et aider leur propre jammeuse à passer les adversaires en la protégeant ou en la tirant en avant.

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