Violences faites aux femmes : en Belgique, la Police ne joue pas son rôle

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À partir de témoignages de femmes récoltés sur tout le territoire francophone, le mouvement féministe belge Vie Féminine publie une étude sur la façon dont la Police reçoit les femmes victimes de violences. Le diagnostic est alarmant. Éclairage avec Vanessa D’Hooghe, chargée d’étude à Vie Féminine.

CC Tim@SW2008 (photo d'illustration)

C’est une femme du Brabant wallon qui raconte : « Un jour, je suis allée à la Police pour prévenir que j’entendais ma voisine hurler alors qu’elle se faisait frapper par son mari. La Police m’a demandé si je voulais porter plainte pour tapage nocturne contre ma voisine. J’étais sidérée. »

C’est une autre, de Charleroi, qui a appelé la Police à plusieurs reprises pour violences conjugales. « Encore vous ! », lui a-t-on finalement répondu avant de refuser d’intervenir…

C’est une autre, menacée de mort par son conjoint, que le policier renvoie vers un arrangement privé : « Mettez-vous d’accord, vous avez un enfant à deux. »

 C’est une autre encore victime d’un viol conjugal, à qui un policier rétorque : « C’est pas possible qu’il vous ait violée, vous êtes en couple ! »
Basée sur des dizaines de témoignages, l’étude de Vie Féminine, « Violences faites aux femmes : pourquoi la Police doit jouer son rôle », publiée mi-avril, éclaire une situation que les associations dénoncent depuis longtemps : le manque ou l’absence de protection des victimes, faute de suivi par les parquets, mais aussi, en première ligne, faute de réponses adéquates de la Police.

En cause ? La banalisation et la minimisation des violences, la responsabilisation de la victime, ou encore la méconnaissance et non-reconnaissance des violences (comme les violences psychologiques ou encore le viol dans le cadre conjugal). L’étude montre que la Convention d’Istanbul,  ratifiée par la Belgique en 2016 (qui oblige l’État à mettre en place des politiques intégrées, globales et coordonnées, et appelle les services de Police à assurer un rôle d’accompagnement, d’enquête et de protection) est loin d’être appliquée sur le territoire francophone belge.

D.R.

Vanessa D’Hooghe, vous avez rédigé cette étude pour Vie Féminine. Concernant le manque de protection des victimes par la police, quel est le principal problème ?
« Il n’y en a pas un seul… Mais le gros problème est le manque de formation des fonctionnaires de la Police quant à la reconnaissance des violences et à leur fonctionnement. Ils ne semblent pas au courant non plus des lois. Mais ce problème en reflète un autre, une tolérance sociale dans la société vis-à-vis des violences faites aux femmes. Cette tolérance entraîne des dysfonctionnements tant en amont qu’en aval dans le traitement des violences, comme la banalisation et la minimalisation. Quand va-t-on faire de la lutte contre la violence faite aux femmes une priorité, une responsabilité collective ? »

L’accueil et la protection des femmes semblent très aléatoires…
« L’accueil, l’écoute, le suivi et la protection apportés aux femmes victimes de violences machistes sont très aléatoires. On a beaucoup de témoignages de cas inadéquats. Quant aux bonnes pratiques, elles semblent dépendre de la volonté individuelle, de la formation. Cette enquête montre en tout cas que les réponses inadéquates de la Police sont répandues : il s’agit d’un problème structurel, non de cas isolés. »

• À lire : Pour ne pas oublier Oumou Tabara Diallo, victime d’un féminicide conjugal

14 féminicides ont déjà été recensés en 2018. De ce qu’il ressort du blog StopFeminicide, pour au moins un tiers des cas, la presse mentionne que la Police avait connaissance de faits de violences antérieurs aux meurtres. Mais aucune protection efficace n’avait été proposée aux victimes. Quels leviers politiques faut-il amorcer pour que cela cesse ?
« Cette étude nous montre qu’il y a en ce moment un gros problème dans le chef de la Police en termes de réponses urgentes et de protection des femmes victimes de violences. Mais le problème se pose aussi en termes de politiques criminelles. Si les policiers rechignent à prendre des plaintes ou ne peuvent pas les prendre, c’est parce qu’ils savent aussi que ça ne suivra pas au parquet. Et effectivement, il y a un grand nombre de classements sans suite.
Cela interroge aussi, sur un autre niveau, les campagnes officielles de prévention et de sensibilisation à l’instar de la fameuse campagne Fred et Marie. Elles poussent les femmes à faire le pas pour « sortir des violences » sans s’assurer de l’effectivité des moyens nécessaires pour l’accompagnement des victimes, dont un accueil et une protection adéquats de la part de la Police. Quand on lance ce genre de campagnes et qu’on ne s’assure pas que les femmes seront suivies et accompagnées dans des démarches qui les exposent à une augmentation des violences, c’est encore plus dangereux pour les femmes. La Convention d’Istanbul le dit : un État qui ne met rien en œuvre est considéré comme responsable des violences. C’est l’État et ses différents niveaux de pouvoir qui doivent se coordonner pour protéger les femmes. »

Pour rendre hommage à Oumou Tabara Diallo et à toutes les femmes victimes de violences, un rassemblement citoyen a été organisé le 4 mars à Liège. © Eva Renier pour axelle magazine

Y a-t-il des bonnes pratiques à l’étranger ?
« L’Espagne a mis en place un tribunal spécifique pénal et civil pour les violences conjugales. Les deux communiquent dans le suivi judiciaire. Aujourd’hui dans notre système, la communication entre les différents pôles de Justice n’est pas optimale. Par exemple, le tribunal de la famille n’est pas systématiquement au courant des plaintes pour violences conjugales. Ça peut aboutir à la non-prise en compte des violences dans l’établissement du droit de garde.
On peut aussi citer la France, où les victimes peuvent rester à leur domicile si elles le souhaitent tout en étant protégées. Elles se voient en effet remettre un GSM muni d’un numéro d’urgence spécifique qu’elles peuvent activer pour assurer une intervention rapide de la Police si l’auteur des violences revient. Luc Frémiot, ancien procureur de Douai, a aussi mis de bonnes pratiques en place dès 2012, comme par exemple privilégier les plaintes au lieu des mains courantes, dans l’idée d’« intervenir dès la première gifle ». »

La Belgique a mis en place trois centres de prise en charge des victimes de violences sexuelles composés de spécialistes dans les domaines médical, psychologique, policier et juridique. Une piste intéressante ?
« Ce sont de bonnes nouvelles mais il faudrait que dans chaque commissariat, à chaque intervention, à chaque dépôt de plainte, il y ait un traitement adéquat des violences faites aux femmes. Certes, des bonnes pratiques existent à l’étranger, mais il y a aussi une série de solutions simples et très accessibles, connues depuis longtemps, qui pourraient être mises en œuvre ici si les pouvoirs publics s’en donnaient les moyens : formation, politique intégrée, travail en réseau, application des textes qui existent déjà comme la circulaire tolérance zéro, désignation de personnes référentes dans les commissariats et parquets. Il faut que ces solutions soient mises en place dans chaque commissariat, pas aléatoirement comme c’est le cas aujourd’hui. »

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