Pour ne pas oublier Oumou Tabara Diallo, victime d’un féminicide conjugal

Neuf, c’est le nombre de féminicides en Belgique depuis le début de l’année 2018. Parmi les victimes, Oumou Tabara Diallo, une jeune femme guinéenne de 26 ans, tuée le 30 janvier  à Wandre. Elle vivait des violences conjugales. Pour rendre hommage à Oumou et à toutes les femmes victimes de violences, un rassemblement citoyen a été organisé le 4 mars à Liège. axelle en était.

Pour rendre hommage à Oumou Tabara Diallo et à toutes les femmes victimes de violences, un rassemblement citoyen a été organisé le 4 mars à Liège. © Eva Renier pour axelle magazine

La place Saint-Lambert, à Liège, se remplit peu à peu malgré la météo maussade. Collectifs, associations, femmes et hommes se sont déplacé·es ce dimanche 4 mars, parfois depuis Bruxelles ou Paris, pour participer à un rassemblement organisé en hommage à Oumou Tabara Diallo. Le corps de cette jeune femme de 26 ans d’origine guinéenne, mère de deux jeunes enfants, a été retrouvé le 14 février, enterré dans son jardin : elle avait été poignardée. Ainsi qu’elle l’avait signalé à ses proches, Oumou Tabara Diallo était victime de violences conjugales. Son mari a été placé sous mandat d’arrêt, mais il nie les faits.

Au milieu des pancartes brandies, dans le bruit des slogans scandés par les militant·es, l’organisatrice du rassemblement prend la parole. Diaryatou Bah, Française d’origine guinéenne, milite au quotidien contre les violences faites aux femmes : les féminicides, les violences sexuelles, les mariages forcés ou encore l’excision, dont elle a elle-même été victime comme elle le raconte dans son livre On m’a volé mon enfance. Fondatrice de l’association Espoirs et Combats de Femmes et membre du comité de direction de l’organisation Excision, parlons-en!, elle a souhaité se mobiliser pour Oumou d’abord, mais aussi pour toutes les femmes victimes de violences en Belgique.

En 2017, 39 féminicides ont été recensés par le blog Stop Féminicide !

Rien qu’au mois de février 2018, comme le rappelle le Collectif contre les violences familiales et l’exclusion, trois femmes ont été assassinées à Liège. Le 9 février, à Saint-Nicolas, Claudine H. a été poignardée par son ex-époux contre lequel elle avait témoigné dans un dossier d’attouchements sexuels – elle redoutait cette issue. Le 12 février, Sabrina Stegen a été retrouvée morte dans son garage de Wandre, victime de sévères blessures au crâne. Et enfin, le 14 février, c’est le corps sans vie de Oumou Tabara Diallo qui a été déterré. L’an dernier, 39 féminicides, ont été recensés faute de statistiques officielles par le blog Stop Féminicide !, ainsi que 8 enfants tué·es dans un contexte de violences conjugales.

« On en a marre ! »

Sur la place, les intervenantes se succèdent et les témoignages aussi. Une femme prend la parole pour raconter les violences perpétrées par son ex-mari dont elle a été victime et son parcours pour s’en sortir. Elle est applaudie et remerciée par la foule. Une jeune femme prend le mégaphone pour lire une lettre à ses parents. Une autre répète « Plus jamais ça ! » jusqu’à ce que presque toutes les voix se joignent à la sienne. Toutes soulignent l’importance de briser le silence, de parler, de dénoncer.

© Eva Renier pour axelle magazine

Dénoncer n’est pourtant pas chose facile entre la honte, la peur des représailles et la crainte de ne pas être entendue et protégée par les forces de police. Une crainte encore plus fondée lorsqu’on est une femme racisée, ce dont témoignait récemment Françoise, une femme camerounaise mariée à un homme violent. Diaryatou Bah parle à ce propos d’isolement qui jouerait un « rôle malheureusement très important dans ce qu’elles subissent : parce que c’est un autre pays, parce que souvent c’est l’homme qui les a fait venir [en Belgique] et qui subvient aux besoins de la maison, parce c’est lui qui donne les papiers… Elles pensent qu’elles n’ont pas de droits, qu’elles n’ont que des devoirs envers cet homme. »

De fait, comme le dénonce le CIRÉ dans un rapport sur le sujet, « la loi crée une situation de dépendance administrative entre conjoints/partenaires qui est particulièrement problématique lorsqu’il existe au sein du couple ou de la famille une situation de violences conjugales ou intrafamiliales. Le titre de séjour étant dans ces cas-là utilisé comme outil de domination par les auteurs de violences. »

Une protection ineffective

Le CIRÉ analyse les différentes limites des clauses de protection existantes « qui empêchent souvent une protection effective des victimes de violences ». Notamment l’obligation de dénoncer les violences avant de quitter le domicile (beaucoup de femmes quittent d’abord leur domicile pour se protéger, avant de se rendre compte qu’elles ont ainsi perdu leurs droits), ou encore l’exclusion de ces clauses de protection des personnes dont la demande de regroupement familial n’a pas encore été introduite ou dont la demande est encore en cours de traitement (le délai est souvent long).

Pour que ces clauses de protection puissent s’appliquer, les preuves de violences doivent en plus être apportées… Mais, explique le rapport du CIRÉ, « beaucoup ont peur, vu la précarité de leur séjour et/ou la peur des représailles, de quitter le domicile conjugal et de s’adresser aux services de police pour porter plainte ».

Un premier pas

Diaryatou Bah nous confie être satisfaite de ce rassemblement : pour elle, c’est un pas vers la sortie de l’isolement, vers la destruction des tabous. Elle ne compte cependant pas en rester là et a annoncé vouloir réfléchir à la création d’un collectif à Liège pour les femmes racisées victimes de violences, en collaboration avec quelques intervenantes. « Toutes celles qui souffrent, en tout cas, sachez qu’il y a des espaces pour échanger, des espaces où vous n’allez pas être jugées, où vous allez être accompagnées. Je pense que c’est ça qui est important dans la lutte », conclut la militante. Elle sera présente au procès qui se déroulera contre le mari d’Oumou Tabara Diallo, aux côtés de la famille de cette dernière.

Pour aller plus loin
  • 0800 30 030 : si vous êtes victime ou témoin de violences conjugales, vous pouvez appeler cette ligne d’écoute spécialisée, confidentielle et gratuite, du lundi au vendredi, de 9h à 19h. Ce n’est pas un numéro d’urgence. En cas d’urgence, appelez le 101 ou le 112.
  • Autour du 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes, axelle a consacré un dossier web à ce sujet de société trop souvent passé sous silence.
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