La lutte contre le cancer du sein, un business lucratif ?

Par N°192 / p. 20-22 • Octobre 2016

Symbolisée par le ruban rose, la lutte contre le cancer du sein se frotte aux intérêts financiers et au sexisme. Enquête franco-belge sur une campagne qui s’éloigne souvent des besoins des femmes.

© Diane Delafontaine

« Comment peut-on faire des choses pareilles ? » La radiologue française Cécile Bour est en colère contre les entreprises adeptes du « pinkwashing » (« pink » pour rose, « washing » pour l’action de laver). Formé sur le modèle du « greenwashing », ce néologisme qualifie le fait d’utiliser comme argument marketing le ruban rose de la lutte contre le cancer du sein (ou simplement la couleur rose, par association).

Aux États-Unis, une chaîne de fast-food et une armurerie se sont habillées de rose.

Le but : se donner une image vertueuse, même si les articles vendus sont mauvais pour la santé des femmes. Aux États-Unis, une chaîne de fast-food et une armurerie se sont habillées de rose. Plus près de chez nous, la toxicologue française Annette Lexa a porté plainte contre une marque d’alcool qui a elle aussi utilisé le fameux ruban. Quant à Think-Pink Belgique, l’association officielle qui anime la campagne nationale de lutte contre le cancer du sein, elle a notamment pour sponsors une marque de voiture et des produits cosmétiques épinglés pour contenir des perturbateurs endocriniens (voir axelle n° 183).

« Une alliance financière »

Chaque année, le mois d’octobre voit renaître « cette alliance financière entre des associations, des entreprises commerciales et des laboratoires pharmaceutiques », s’insurge Cécile Bour, évoquant la campagne « Octobre rose ». En effet, si des collectifs de femmes œuvrent à leur échelle pour sensibiliser l’opinion et les autorités à l’importance de la prise en charge du cancer du sein, on voit aussi à cette période des mastodontes de la communication mener de larges campagnes de récolte de fonds sponsorisées par des grandes firmes et par des laboratoires pharmaceutiques.

« Le partenariat avec des associations qui sont puissantes médiatiquement permet aux laboratoires de visibiliser leurs traitements auprès du public, puisqu’en réalité ils n’ont pas besoin des sous récoltés par les associations, qui font en plus bosser des bénévoles, continue Cécile Bour. Les laboratoires disposent de suffisamment de moyens et ne consacrent que 7 % à la recherche, tout le reste est dilué dans des frais de fonctionnement ou du marketing. »

Du côté de l’association Think-Pink, on se défend de recevoir de l’argent des labos et du gouvernement « pour garder une parole libre. […] Nous avons donc besoin de nos sponsors, même si nous sommes conscients du risque de pinkwashing », explique Jessica Chacana Hernandez, la porte-parole.

Inciter à la mammographie

La campagne du ruban rose s’accompagne de messages incitant à la mammographie, dans l’idée que les femmes auront de meilleures chances d’être soignées si le cancer est détecté tôt. Il est vrai que la plupart des études internationales insistent sur l’importance du dépistage par mammographie pour les femmes de plus de 50 ans : ce dépistage permettrait de réduire les risques de décès.

Ce n’est pas l’avis de Cécile Bour, qui pense que « cette incitation est une aberration, car le pourcentage de cancers du sein mortels ne diminue pas chez celles qui se plient régulièrement à des mammographies. » D’après elle, en cherchant des lésions de plus en plus petites chez des femmes de plus en plus jeunes, les médecins finiraient par opérer des anomalies qui n’auraient peut-être jamais mis en danger la vie des patientes. C’est le « surdiagnostic ».

Le cancer du poumon sera bientôt aussi mortel que le cancer du sein pour les femmes. Personne n’en parle parce qu’un poumon, ce n’est pas glamour !

Pour Martine Bronner, qui a survécu à un cancer du sein, ce surdiagnostic n’est pas sans conséquence. « Quand un médecin dit à une femme qu’elle est malade, sa vie est bouleversée. Ces patientes vont s’estimer guéries alors qu’elles ne sont pas sûres d’avoir été malades !, précise celle qui refuse de porter le ruban rose. La médecine est une histoire de gros sous. C’est facile de prôner la mammographie : les cabinets de radiologie sont déjà installés, ils emploient du monde. Nous ne recevons pas une information nuancée. »

Un conflit d’intérêts et un manque d’information que dénonce également Cécile Bour : « Cette désinformation fait les choux gras des chirurgiens… N’oublions pas non plus que la mammographie n’est pas un acte anodin : elle expose la femme à des rayons. Plus une femme commence tôt à faire des mammographies systématiques, plus elle y sera exposée au cours de sa vie. »

Overdose de rose

L’engouement marketing provoqué par ce cancer typiquement féminin (selon l’OMS, une femme sur quatre sera affectée par le cancer du sein dans le monde) ne serait donc pas anodin, d’autant qu’il n’existe pas de campagne similaire pour d’autres types de cancers.

« Le cancer du poumon sera bientôt aussi mortel que le cancer du sein pour les femmes. Personne n’en parle parce qu’un poumon, ce n’est pas glamour !, réagit Martine Bronner. Lors des « courses roses » [organisées pour financer la campagne, ndlr], il y a toute cette pression pour rester belle, on voit des patientes qui sortent de chimio et qui vont cavaler comme des héroïnes. Nous ne sommes pas des poupées Barbie. Ces événements sont créés par des personnes qui n’ont jamais été malades. Les malades pleurent le sein qu’elles n’ont plus, elles dégueulent au fond de leur lit. »

Lorsque Charlotte Haley refusa de collaborer avec l’industrie cosmétique, la compagnie Estée Lauder s’appropria le ruban en en modifiant la couleur et est depuis considérée comme l’instigatrice de la campagne.

Martine Bronner n’est pas la seule à être en colère. Manuela Wyler, une blogueuse française, dénonce le manque de transparence des événements sportifs liés au cancer du sein. « Les laboratoires pharmaceutiques s’associent à ces courses qu’ils financent en partie ainsi que des marques variées de produits dits féminins qui vous fournissent des échantillons de lessive, tampons hygiéniques et autres produits chargés de substances toxiques mais non interdites », écrit-elle sur « Fuck my cancer. Le cancer du sein n’est pas rose« . Elle conclut : « Une chose est sûre : moi cancéreuse indocile, je ne cautionne pas ces courses, nous sommes nombreuses à ne pas vouloir nous associer à ce pinkwashing irresponsable. »

Irresponsable… et dégoulinant de rose. Le symbole original était pourtant couleur pêche ; il a été imaginé, sur le même mode que le ruban rouge de lutte contre le sida, par l’Américaine Charlotte Haley, dont la grand-mère, la mère et la sœur avaient subi un cancer du sein. Lorsque Charlotte Haley refusa de collaborer avec l’industrie cosmétique, la compagnie Estée Lauder s’appropria le ruban en en modifiant la couleur et est depuis considérée comme l’instigatrice de la campagne (sans que ne soit questionnée la composition douteuse de certains de ses produits contenant notamment des perturbateurs endocriniens).

Ne cachons pas ce sein

Octobre rose dissimulerait donc ses aspects sexistes et capitalistes sous des airs d’opération d’information officielle, avec experts et autres célébrités qui sortent du bois. Comme Laurette Onkelinx, alors ministre belge de la Santé, qui a posé dévêtue en 2011, ou Adriana Karembeu en France, qui, avec d’autres personnalités, exhibe son ruban… « Ces stars peuvent s’exprimer dans les médias et on les écoute, alors que j’ai risqué la radiation pour avoir critiqué le dépistage systématique », s’indigne Cécile Bour, qui regrette que « la controverse scientifique ne soit plus possible ».

Dans le cas du cancer du sein, cette impossibilité à faire entendre des voix critiques vient peut-être du sexisme de la médecine. « Toutes les hautes instances médicales sont composées en grande majorité d’hommes qui se sentent concernés dès qu’un traitement crée des troubles de l’érection par exemple, mais pour un sein… soupire encore la radiologue. Les médecins acceptent d’une femme qu’elle en perde un, ils se disent que ce n’est pas grave, qu’elle n’a qu’à le faire reconstruire… Les médecins doivent cesser de nous prendre pour de petites filles ! »

Et si nous nous réapproprions le combat politique, en laissant les laboratoires, les grandes entreprises et les escarpins roses au placard pour enfiler des chaussures de marche et descendre dans la rue faire entendre notre voix, à l’image des pionnières de la lutte contre le cancer du sein ?

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