Les sorcières, ces coupables idéales ?

La caricature grossière de la sorcière n’a rien à voir avec les femmes réelles exécutées par milliers en Occident entre le 14e et le 17e siècle. La philosophe française Colette Arnould, auteure de l’ouvrage de référence Histoire de la sorcellerie, remet les pendules à l’heure. Rencontre.


Quand sont apparues les premières sorcières ?

« La sorcellerie est ancestrale. Dans les sociétés primitives, c’est le sorcier et non la sorcière qui jouait essentiellement un rôle. Le sorcier est censé avoir un savoir, alors que les femmes ont un savoir-faire. Il dispose d’un statut, ce qui n’était pas le cas en Occident, surtout pendant l’essor du christianisme. »

Qui étaient les sorcières pourchassées en Europe ?

« C’étaient souvent des femmes assez simples, issues de milieux assez modestes, qui s’imaginaient que peut-être, en s’aidant de certaines pratiques, elles allaient se sortir d’affaire, de la pauvreté, des problèmes qu’elles avaient. Elles ne savaient pas très bien ce qui leur arrivait quand elles étaient traînées devant les tribunaux de l’Inquisition à la fin du Moyen-Âge.

Les sorcières étaient souvent des femmes assez simples, issues de milieux assez modestes. Elles s’imaginaient que peut-être, en s’aidant de certaines pratiques, elles allaient se sortir de la pauvreté, des problèmes qu’elles avaient.

Elles se croyaient souvent réellement sorcières, elles s’imaginaient avoir des pouvoirs, parce qu’on en parlait tellement que cela finissait par les influencer. En plus, dans les procès, les questions étaient posées de manière à inciter l’accusée à répondre d’une certaine façon. Cette pauvre femme qui ne connaissait rien au droit, aux lois, tombait nécessairement dans le piège et était condamnée. Et puis il faut aussi prendre en compte toutes les illusions liées aux drogues qu’utilisaient les sorcières. Certaines herbes provoquaient des hallucinations. L’historien Jules Michelet a essayé de faire de la sorcière une révoltée, mais je ne pense pas du tout que les sorcières l’étaient. »

• À lire : En se réclamant de cette figure inquiétante mais ô combien subversive de la sorcière, de nombreuses féministes l’ont érigée en symbole de la révolte des femmes.

Mais n’y avait-il pas parmi elles des esprits libres, des femmes médecins ?

« Très certainement, les femmes ont soigné de tout temps mais elles n’étaient pas conscientes d’avoir un certain savoir. Le savoir était du côté des hommes. Il faut juger avec le regard de l’époque et pas avec le nôtre. À l’époque des chasses aux sorcières, au 16e et 17e siècle, les femmes étaient complètement dépendantes des hommes, de leur mari. Ce qui n’était pas le cas au Moyen-Âge, où elles avaient le droit d’avoir un métier, n’étaient même pas obligées de porter le nom de leur mari et possédaient leurs biens en propre. »

© Marie Leprêtre
© Marie Leprêtre

Pourquoi étaient-elles alors envoyées au bûcher ?

« La sorcellerie a servi à combattre tout ce qui dérangeait. Ça a commencé déjà au Moyen-Âge, de manière très diffuse, au moment des grandes catastrophes : les croisades, les grandes épidémies, parmi lesquelles la grande peste de 1348 qui va décimer entre le tiers et les deux tiers de la population européenne. C’est l’époque des guerres, des luttes pour le pouvoir. À la fin du Moyen-Âge règne un climat de peur, qui fait que l’on se met à voir le diable partout. Et la grande coupable effectivement devient la femme, la sorcière.

À la fin du Moyen-Âge règne un climat de peur, qui fait que l’on se met à voir le diable partout. Et la grande coupable devient la femme, la sorcière.

Parce que la femme inquiète. Parce que de tout temps, elle a entretenu un rapport particulier avec la vie et avec la mort. Les femmes donnent la vie et c’étaient elles qui pratiquaient des avortements, et qui s’occupaient des morts et des préparations funéraires. La sexualité féminine inquiétait aussi terriblement, avec cette image de la femme castratrice, qui dévore l’homme… Et puis les femmes soignaient, elles utilisaient des herbes, elles pouvaient donc à la fois guérir et tuer, donner la vie et la mort. Au 16e et au 17e siècle, la sorcellerie est donc devenue le moyen de se débarrasser de tous les déviants : les hérétiques, les juifs, les homosexuels… »

Quel a été le rôle du christianisme dans ces condamnations ?

« C’est assez révélateur de voir que dans les pays à dominante catholique, on pousse sur le bûcher les protestants, et inversement, dans les pays protestants, on pousse sur le bûcher les catholiques. C’est en France et en Allemagne que la sorcellerie a le mieux pris : en Allemagne, le pays de Luther, au moment où il y a cette opposition entre catholiques et protestants, et en France pendant les guerres de religion. L’Église catholique a contribué à dévaloriser la femme, dans un contexte de mépris des femmes apparu au 12e siècle. Il y a un tournant lorsque paraît le Roman de la Rose. Dans la première partie, le poète Guillaume de Lorris la présente la femme comme l’inspiratrice des cours d’amour, il l’encense. Mais dans la deuxième partie, écrite par Jean de Meung, l’accent est mis sur tous les défauts de la femme : menteuse, bavarde, infidèle… Et le culte de la Vierge Marie, qui apparaît au 11e siècle, va créer une opposition entre Marie, vierge et mère, et Ève, la pécheresse, qui sera reprise plus tard dans le cadre des procès de sorcières. »

Vous évoquez le procès de Jeanne d’Arc, le plus célèbre des procès en sorcellerie…

« En général, les documents étaient brûlés en même temps que la sorcière qui était condamnée, mais on a tout de ce procès : les questions, les réponses, tout a été consigné par écrit et a été conservé. Jeanne d’Arc est accusée de sorcellerie, d’hérésie, condamnée comme devineresse. Jeanne d’Arc, c’est celle qui transgresse, qui usurpe le rôle de l’homme. On est dans le cas typique de quelqu’un qui dérangeait, en l’occurrence les Anglais, et dont on avait tout intérêt à se débarrasser. »

Pour aller plus loin

• En octobre, le magazine C4 consacre son dossier aux sorcières.
• Avec la collection Sorcières, les éditions Cambourakis font connaître des ouvrages majeurs du féminisme anglo-saxon des années 70. Mais la collection féministe propose aussi des réflexions contemporaines.

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