Violences policières lors d’une marche féministe à Bruxelles : « Ce sont des femmes qui simulent ! »

Samedi 11 février, Bruxelles. La marche féministe pacifique « Reclaim The Night » est réprimée par la police avec une brutalité que rapportent de multiples témoignages recueillis par axelle. Face à 150 marcheuses armées de tambours et de banderoles lumineuses, un déploiement de policier·ères pour les encercler, noter leur identité et, éventuellement, les passer à tabac. Récit de la soirée, heure par heure. [Exclu web]

Samedi 11 février, une marche féministe Reclaim The Night a lieu à Bruxelles. C’est une marche de nuit pacifique organisée par un collectif féministe, dans le but de se réapproprier l’espace public et de dénoncer toutes les violences sexistes (envers les femmes, envers les personnes LGBT et trans). Dans ce genre d’événement – de telles marches sont régulièrement organisées sur tous les continents –, toutes les personnes concernées par ces violences, femmes et personnes trans, membres de collectifs ou non, marchent ensemble en non-mixité : une façon de se retrouver entre elles. « Beaucoup de manifestations sont menées par des hommes, explique Catherine, participante. Les femmes n’y sont pas forcément en sécurité. La ‘Reclaim’ nous permet de rattraper toutes les manifestations où on ne va pas. » Mais cette marche a rapidement été écourtée par une répression policière dont les marcheuses dénoncent la violence. Alexandra, Catherine, Roxanne et Leila – cette dernière étant en incapacité de travail à cause du coup de matraque reçu ce soir-là – nous ont raconté ce qu’elles ont vécu de l’intérieur.

20h

Les préparatifs de la marche se sont déroulés pendant l’après-midi au « 123 » (rue Royale, à Bruxelles) : ateliers de fabrication de flambeaux, de répétitions de chants et de création de slogans et de pancartes. Les marcheuses, présentes ou non lors des ateliers, se rassemblent au Mont des Arts. La plupart sont là à titre individuel, avec des amies, des connaissances, ou parfois toutes seules, comme Alexandra, qui a entendu parler de la Reclaim dans un échange de mails, et qui a décidé de participer. « Je n’ai pas pu aller aux ateliers. J’attendais donc au Mont des Arts, le lieu de rendez-vous. À 20 heures, il n’y avait que deux ou trois filles. Petit à petit, les autres sont arrivées. C’était chouette. Elles ont partagé avec nous des feuilles avec des chansons, des décorations, des slogans. »

Cette fois-ci, elles ont décidé de se passer d’une autorisation.

Trois policier·ères, dont une femme, apparaissent. Alexandra savait que la marche n’avait pas fait l’objet d’une demande d’autorisation : « Visiblement, c’était une décision politique de la part des organisatrices. » Catherine nous expliquera en effet que les organisatrices de la Reclaim avaient déjà, lors d’une marche antérieure, demandé une autorisation, et qu’elles avaient obtenu le droit de marcher… sur le trottoir. Alors, cette fois-ci, elles ont décidé de s’en passer. «  Les policiers nous ont demandé notre itinéraire, raconte Alexandra. On ne le leur a pas donné précisément. On leur a dit qu’on allait dans le centre. Ça n’a pas eu l’air de les gêner, ils avaient l’air très cool avec ça. »

20h30

Le groupe se met en route : un peu plus de 150 personnes traversent les rues du centre, en chantant et en scandant des slogans. « Il y avait une bonne ambiance, les touristes applaudissaient à notre passage », raconte Leila. « J’étais au début de la marche, se souvient Alexandra, avec les filles qui tenaient une banderole. Derrière nous, il y avait les autres, avec les torches, et devant, il y en avait une à bicyclette pour ouvrir la marche. »

20h45 environ

Les marcheuses parviennent rue des Grands Carmes, juste devant le Manneken Pis. Dans cette ruelle plutôt étroite, un homme surgit, une matraque à la main, et se jette sur le groupe. Il frappe. Roxanne, qui marche un peu plus loin à côté de Catherine, raconte : « J’ai vu un homme sortir d’entre deux voitures et commencer à matraquer une personne. On a tout de suite pensé qu’il y avait des masculinistes ou des fascistes qui étaient en train de nous agresser. » Ce qui ne serait pas la première fois.

J’ai vu un homme sortir d’entre deux voitures et commencer à matraquer une personne. On a tout de suite pensé qu’il y avait des masculinistes ou des fascistes qui étaient en train de nous agresser.

Deux policiers arrivent ensuite derrière l’homme. Catherine se retourne. « L’homme avait sorti sa matraque télescopique. Je croyais que c’était une batte de baseball. Puis j’ai vu des flics arriver et je me suis dit : ils vont arrêter ce mec ! » Mais quelques instants plus tard, Catherine comprend que l’agresseur est en fait un policier en civil, rejoint par ses collègues en uniforme. « Comme le groupe était solidaire, on a essayé d’intervenir et c’est à ce moment-là que c’est parti dans tous les sens, parce que cet homme a commencé à cogner tout le monde. »

Leila, quant à elle, est encore derrière. « Tout d’un coup, j’ai entendu des cris. J’ai vu un homme taper une fille allongée par terre. Je me suis dit : c’est un fou qui nous attaque ! J’ai pensé que les policiers, que je voyais arriver, allaient l’arrêter. Et puis l’homme s’est relevé et a commencé à taper autour de lui. Je l’ai vu foncer vers moi en visant mon visage ; j’ai levé le bras pour me protéger. Le coup de matraque a touché ma main. J’ai cru m’évanouir. »

Sous le choc, Leila se réfugie sur le seuil d’une porte de maison. Les policiers, de plus en plus nombreux, enserrent les marcheuses présentes rue des Grands Carmes, entre la rue de l’Étuve et la rue du Midi. Leila parvient à échapper à leur avancée et retrouve des amies restées à l’extérieur du cercle formé par les policiers, encore poreux – mais plus pour longtemps.

21h30 environ, peut-être un peu plus tard

Des renforts, armés de matraques et de boucliers, arrivent à bord de plusieurs fourgonnettes. Pourquoi une telle démonstration de force ? Les manifestantes ne cherchent pas à alimenter la violence de l’intervention. « Une dizaine d’autres policiers sont arrivés derrière nous, raconte Catherine. On s’est dit : on ne cherche pas l’affrontement, on continue notre marche. On était toutes en train de communiquer, d’avancer. C’est à ce moment-là que les fourgonnettes sont arrivées devant et nous ont bloquées. »

Selon Roxanne, « les flics s’étaient mis de manière à ce que les gens à l’extérieur de la rue ne voient rien de ce qu’il se passait. Ils ont créé un espace dans lequel ils avaient tous les droits et le pouvoir de faire ce qu’ils voulaient. »

Ils ont créé un espace dans lequel ils avaient tous les droits et le pouvoir de faire ce qu’ils voulaient.

Pendant ce temps, le policier en civil essaye de pousser les marcheuses à bout. Catherine remarque : « Il voulait créer la violence, il nous relançait et nous provoquait en essayant de nous diviser, il était là pour ça. Mais on n’a jamais cédé. »

Au cœur du groupe de la marche, chants, percussions et slogans se font de nouveau entendre, certaines dansent… « Il y avait aussi des chants très calmes et plus pacifistes pour essayer de calmer les personnes les plus stressées. On a pris soin les unes des autres », insiste Catherine.

© Capture d’écran vidéo Facebook Charle Köttur

Au même moment, de l’autre côté de la nasse policière

Marcela sort d’un restaurant, rue du Midi, à la hauteur de l’angle avec la rue des Grands Carmes. Elle voit des véhicules de police. « C’était impressionnant, comme si quelque chose de très grave se passait : des policiers avec des boucliers étaient sortis de leur fourgonnette et s’étaient déployés en bloquant l’accès à la rue. » Marcela sait qu’une marche féministe doit passer dans le quartier, et en entendant les cris des femmes, elle s’inquiète et se rapproche. « J’ai interpellé les policiers, qui ne m’ont pas laissé avancer. Ils m’ont dit qu’il s’agissait d’une manifestation non autorisée. » En levant la tête, Marcela aperçoit des hommes en armure noire, bouclier collé au corps, se rapprocher des marcheuses. « J’ai demandé aux policiers pourquoi ils faisaient ça. Ils m’ont répondu : ‘ce sont des femmes qui simulent !’ » Encore révoltée, Marcela confie : « J’étais extrêmement choquée par ce qui se passait et par l’attitude de la police. »

Entre 21h45 et 22h

Catherine raconte : « Un message est arrivé par mégaphone : ‘Vous pouvez sortir mais deux par deux et seulement si vous déclinez votre identité.’ » 

Alexandra, qui souffre de claustrophobie, est victime d’une crise de panique. « Comme j’étais venue seule, je ne connaissais pas beaucoup de gens. Mais j’ai parlé avec des filles qui m’ont soutenue, en solidarité. » Avec l’aide de Roxanne, elle parvient à convaincre des policiers de la laisser sortir de l’étau. « Je culpabilisais de laisser les autres filles. Je pensais surtout à celles qui n’avaient peut-être pas de papiers. »

On était très soudées, même si beaucoup d’entre nous ne se connaissaient pas.

Un arrangement se crée rapidement entre les manifestantes pour savoir qui va sortir d’abord, selon la situation et l’état de chacune. « On était très soudées, même si beaucoup d’entre nous ne se connaissaient pas. »

Catherine montre sa carte d’identité – que les policiers consignent et photographient – et sort. Elle reste postée rue du Midi où elle retrouve Roxanne, avec d’autres. Derrière le mur humain formé par les policiers, elles ne voient pas celles qui sont restées dans la nasse. « À côté de nous, des personnes criaient ‘lâche-la, lâche-la’, pour que les flics sachent qu’on n’allait pas les laisser faire ce qu’ils voulaient », raconte Catherine.

Puis, lorsque les dernières résistent encore, les policiers se resserrent encore davantage. Catherine décrit la scène, qui lui a été racontée juste après : « Parmi celles qui ont été extraites de la nasse et contrôlées, celles qui n’avaient pas de papiers ont été jetées dans le caniveau – littéralement dans la merde. Ils ont fini par toutes les sortir une à une en les tirant, en les attrapant, en les cognant. Ça a pris énormément de temps, ils ont tout essayé : négocier, puis, quand ça ne marchait pas, tirer, taper, ou les étrangler avec leur matraque. »

23h45

L’intervention aura duré trois heures et aura concerné 138 personnes au total, selon une source policière citée par Belga et reprise dans divers médias. Elles ont été fouillées et leur identité, enregistrée.

Une à une, les personnes relâchées par les policiers se retrouvent un peu plus loin. Juste avant minuit, une trentaine de marcheuses sont encore présentes, avec de l’eau, des ravitaillements achetés sur place et des bras ouverts. Les policiers ne tentent pas de dissoudre de force ce nouveau rassemblement.

Certaines participent à un « débriefing ». D’autres rentrent chez elles, choquées. Le lendemain matin, Leila se réveille avec une douleur lancinante et se rend à l’hôpital. « Je ne pouvais plus bouger la main. J’ai eu cinq jours d’incapacité temporaire de travail. Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. C’était dingue. » Leila va porter plainte, avec d’autres femmes, elles aussi victimes de violence policière ce soir-là.

Des questions qui restent

À Marcela, les policiers ont expliqué leur intervention par le fait que la marche n’était pas autorisée. Mais Alexandra nous le dit elle-même : « Des policiers sont venus nous parler dès le début de la marche. Ils savaient, mais ils ne nous ont pas reproché de ne pas avoir d’autorisation. » À ce sujet, voici ce que déclarent les organisatrices, dans un communiqué reçu mardi 14 février par la rédaction : « Nous ne demandons pas d’autorisation de manifester car il nous semble contradictoire de demander à une nième institution patriarcale la permission de marcher contre elle. Nous ne demandons pas le droit de prendre la rue, nous la prenons. »

On s’est fait tabasser. C’était de la violence pure et gratuite.

Certains articles mentionnent également des « graffitis » qu’auraient commis des personnes participant à la Reclaim. Une enquête policière serait en cours pour des « dégradations » perpétrées par « un certain nombre » de personnes. Des participantes à qui nous avons parlé ont vu une marcheuse peindre un sigle féministe sur le bitume. Mais… « Tout ça pour des graffitis ?, s’étonne Roxanne. Qui peut avaler ça ? Normalement, il y a une interpellation, la police vient et dit : ‘Vous ne pouvez pas faire ça’. Là, on s’est fait tabasser. C’était de la violence pure et gratuite. »

Les policiers ont-ils légitimement recouru à la force ? Voici ce que dit un guide officiel  : « Dans l’exercice de ses missions de police administrative ou judiciaire, tout fonctionnaire de police peut, en tenant compte des risques que cela comporte, recourir à la force pour poursuivre un objectif légitime qui ne peut être atteint autrement. Tout recours à la force doit être raisonnable et proportionné à l’objectif poursuivi. Tout usage de la force est précédé d’un avertissement, à moins que cela ne rende cet usage inopérant. »

Qui était vraiment violent ? Pas nous.

Lorsque les policiers ont commencé à encercler les manifestantes, l’un d’entre eux s’est adressé à elles et Catherine l’a entendu leur reprocher d’être « violentes ». « Il faut à tout prix refuser l’idée que tout ce qui ne va pas dans le sens de l’ordre établi est violent. La marche de samedi a démontré que le simple fait que des femmes et des personnes transgenre marchent ensemble dans la rue peut être qualifié de violent par ce type de logique. C’est dire à quel point nous sommes exclu·es. Être là où on ne nous attend pas, c’est déjà trop, s’indigne Roxanne. Qui était vraiment violent ? Pas nous. »

Mais alors pourquoi cette intervention ? Maintien de l’ordre social  ? Selon Catherine, les policiers voulaient ficher les marcheuses. Pour Roxanne, « l’objectif était aussi d’effrayer toute personne qui aurait l’idée de remettre ça. » En tous les cas, à recouper tous ces témoignages, une chose semble certaine : ce n’est pas la manifestation féministe qui a dégénéré, plutôt le comportement des policiers.

Séjour raccourci en maternité : qu’en pensent les femmes ?

La durée du séjour en maternité après un accouchement a été raccourcie et est désormais limitée à 3 jours et demi. L’objectif : faire des économies dans les soins de santé. Mais comment les femmes le vivent-elles ? axelle a recueilli des témoignages mitigés, voire alarmants.

Mise à jour

À la suite de la publication de cet article dans notre numéro de juin 2016, nous avons reçu de multiples réactions et témoignages et nous avons décidé de creuser ce sujet. Nous avons donc publié, six mois plus tard, dans notre magazine hors-série janvier-février 2017 sur le soin aux autres, cet autre article faisant le bilan de la réforme, accompagné d’une carte blanche de Vanessa Wittvrouw, présidente de l’Union professionnelle des sages-femmes belges.

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Depuis le 1er janvier 2016, la durée du séjour en maternité après un accouchement est limitée à 3 jours et demi. Elle était encore de 4 jours et demi en 2014. Et au début des années 90, les femmes restaient en moyenne 7 jours à l’hôpital. Cette diminution est une tendance générale en Europe. L’argument principal est évidemment économique : ces soins coûtent cher. Mais comment cette mesure se traduit-elle sur le terrain ?

Pas de suivi systématique

« J’en discutais justement avec un couple que j’accompagne. Pour un premier bébé, leur gynéco leur a dit que la sortie serait après maximum deux jours ! Du coup, la maman n’était pas très rassurée. » Mandy, qui accompagne des parents par diverses techniques (haptonomie, massage bébé, conseil en allaitement), nous explique que cette maman a même pensé simuler un malaise pour pouvoir rester plus longtemps. Mandy a alors dû rassurer sa patiente et travailler avec elle sur ses capacités à assumer l’arrivée du bébé et à mettre en place des solutions qui lui conviennent.

Pourquoi on ne s’adapte pas à la maman, tout simplement ?

D’autres femmes ont aussi témoigné du fait qu’elles avaient été informées au préalable par leur gynécologue ou par l’hôpital où elles allaient accoucher qu’elles resteraient 48 heures au maximum si tout allait bien. Certaines ont même dû signer un papier. Qu’en pense Vanessa Wittvrouw, présidente de l’Union professionnelle des sages-femmes belges  ? « Je suis déjà positivement étonnée que les hôpitaux informent les femmes. » Elle connaît beaucoup de femmes qui sont sorties après deux jours sans avoir été informées qu’elles resteraient si peu de temps et qui n’ont pas pu se préparer. « Mais il y a aussi la manière dont c’est fait. Si c’est juste pour annoncer qu’il s’agit d’une nouvelle mesure et rien d’autre, ça crée plutôt la peur. »

En effet, après cette information, il n’y a pas de proposition de suivi systématique. Chaque hôpital ou gynécologue a ses pratiques. Dans le meilleur des cas, les hôpitaux ont développé un service de sages-femmes venant à domicile ou mettent à disposition une liste de sages-femmes indépendantes qui consultent dans la région. Mais parfois, il n’y a rien du tout et c’est à la patiente de prendre contact avec une sage-femme au moment où elle rentre chez elle.

Du confort, vraiment ?

Pourtant, être accompagnée dans un moment aussi sensible de la vie, ce n’est pas du luxe. Marie-Ève a eu son premier enfant fin février. Partie après 48 heures, elle a eu l’impression d’être « jetée dans le vide, livrée à elle-même. » Si elle considère que son expérience n’a pas été mauvaise, elle est quand même opposée à un séjour aussi réduit, notamment parce qu’il ne permet pas de trouver ses marques pour l’allaitement, ni de récupérer un minimum de l’accouchement.

Marie-Ève a eu son premier enfant fin février. Partie après 48 heures, elle a eu l’impression d’être « jetée dans le vide, livrée à elle-même.

« Avec du recul, j’ai vraiment l’impression d’avoir été éjectée », dit Marie (prénom d’emprunt). Dans son cas, l’expérience a été plus difficile, car le bébé a connu plusieurs problèmes de santé dus à une jaunisse et à un allaitement compliqué. Heureusement, elle était suivie à domicile par une sage-femme qui a pu réagir à temps et l’envoyer vers le pédiatre. « La sage-femme m’a dit que les médecins n’auraient jamais dû me laisser sortir. »

Cécile, pour sa part, a décidé de ne rester que 36 heures pour son 3e enfant. « Pour les deux premiers, j’ai trouvé horrible le fait de rester à l’hôpital. Je dormais très mal à cause de tous les bruits parasites, je recevais des conseils qui ne me servaient pas énormément… » Laurie, elle aussi, ne se sentait pas à l’aise à l’hôpital : « Trop de va-et-vient, trop d’inconnus qui veulent manipuler le bébé, les infirmières qui interviennent durant l’allaitement pour corriger une position, contrôler la durée des tétées… »

Reste à savoir si un retour rapide à domicile est souhaitable et possible pour toutes les femmes ? De nombreuses conditions semblent nécessaires. Pour Cécile : « Être à l’aise avec son bébé, avec l’allaitement et avec le fait de refuser des gens chez soi ! » Il y a aussi le rôle crucial du suivi à domicile par la sage-femme ainsi que le soutien de l’entourage familial, notamment pour la prise en charge de la vie quotidienne. Finalement, Lucie se demande : « Pourquoi on ne s’adapte pas à la maman, tout simplement ? Des femmes ont besoin de 24 heures, d’autres d’une semaine ou plus en cas de dépression post-partum ou autre… »

Accompagner la naissance, un miroir de notre société ?

Mais la mesure de raccourcissement est-elle à elle seule responsable des mauvaises expériences que rapportent les femmes en lien avec la naissance ? Ne serait-ce pas aussi le révélateur d’un problème déjà existant ? Certains collectifs citoyens (notamment le collectif Co-naissances à Liège) dénoncent par exemple les conceptions, notamment médicales, qui infantilisent et contrôlent les femmes, qui créent des anxiétés inutiles ou encore qui véhiculent des images extrêmement normatives de ce que sont la grossesse et la naissance. Ils insistent aussi sur la nécessité de préparer vraiment avec les femmes la période post-natale, souvent synonyme de fatigue et de solitude.

Les missions et compétences des sages-femmes restent également méconnues dans la société et peu valorisées par les gynécologues.

Pour Vanessa Wittvrouw, les missions et compétences des sages-femmes restent également méconnues dans la société et peu valorisées par les gynécologues. Pourtant, grâce à sa formation et sa philosophie de travail, la sage-femme est LA professionnelle au service du bien-être des femmes et des nouveau-né·es. « La réduction du séjour en maternité aurait dû être une occasion de donner un rôle central aux sages-femmes. Tout est là : les personnes, les compétences, les codes INAMI pour le remboursement de nos interventions, etc. Mais on dirait que ça fait peur. » Elle souligne néanmoins que les prestations des sages-femmes ont été un peu revalorisées au 1er avril, ce qui est plutôt positif.

Mais à ce stade, la nouvelle mesure appliquée sans information ni suivi systématiques des femmes risque de faire des dégâts et de creuser encore les inégalités sociales de santé. En effet, ce sont les femmes déjà vulnérables qui abandonneront sans doute des soins, parce qu’elles manquent de renseignements, sont éloignées des services existants… Enfin, prendre soin d’un·e nouveau-né·e, cela s’apprend. Pas dans les livres ni sur les bancs de l’école, mais au sein des familles, des communautés, des institutions sociales, grâce à des moments de transmission et d’échanges entre pairs ou avec des professionnel·les. Pour l’instant, on ne va certainement pas dans le bon sens.

Mères d’enfants autistes, leur vie sur le fil

Elles sont mères, éducatrices, enseignantes, secrétaires et même parfois volontaires dans des associations pour défendre les droits des enfants porteurs/euses d’un handicap : femmes-orchestres qui marchent sur un fil, naviguent à vue… Chaque jour, ces mamans d’enfants autistes déploient une énergie et une imagination sans limites pour ne pas basculer dans le vide. Frédérique Verbruggen, Irene Monsanto et Flora Arrabito partagent leur combat quotidien avec nous.

Frédérique Verbruggen, maman et institutrice

Lehyan, 7 ans, va à l’école chez lui cette année. Frédérique Verbruggen a fait le choix de la scolarisation à domicile pour son enfant autiste après des échecs répétés dans l’enseignement, non adapté aux besoins de Lehyan. Il faut savoir qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, on compte aujourd’hui 11.200 enfants autistes en âge d’être scolarisé·es, réparti·es dans l’enseignement spécialisé, principalement de type 2 (les deux tiers) mais aussi de type 1 (« déficience intellectuelle légère ») et de type 3 (normalement destiné aux élèves présentant des « troubles du comportement »). Seulement 1.200 places bénéficient d’une pédagogie adaptée à l’autisme.

« Lehyan a commencé l’école à deux ans et demi, explique Frédérique Verbruggen. À ce moment-là, il n’était pas encore diagnostiqué. Il passait pour un garçon mal élevé et on nous a fait comprendre qu’il n’avait plus sa place à l’école… Il n’a pas pu terminer l’année. On l’a alors inscrit dans une école spécialisée de type 2, ce qui correspond à des enfants « à retard mental de léger à sévère », mais ça ne lui correspondait pas non plus. Je n’avais rien à reprocher aux enseignantes, elles sont obligées de faire avec les moyens du bord, mais le voir découper des languettes de papier ou faire de la plasticine alors qu’il devait apprendre à lire et écrire m’a rendue folle. Au bout de quelques mois, c’était à nouveau un échec. »

« Je ne suis pas reconnue par la société »

© Jean-Christophe Guillaume

Il n’a pas été simple pour elle – et pour son mari – de prendre la décision de le scolariser à la maison. « Je suis maman, pas enseignante ! J’avais très peur de ne pas pouvoir troquer une casquette pour l’autre », explique-t-elle. D’autant plus que cela impliquait aussi de ne plus travailler. « J’avais pris une pause carrière à la naissance du petit avec l’espoir de reprendre le boulot… À l’heure actuelle, je n’ai plus de revenus, je n’ai pas de statut. En fait, je suis la femme de mon mari, je ne rapporte rien, je ne suis pas reconnue par la société. Mon mari est chauffeur routier et part toute la semaine, c’est un choix financier. S’il n’avait pas les compensations financières nocturnes, on ne s’en sortirait pas. Toutes nos finances reposent sur lui et les allocations familiales majorées. »

Pendant que la société la réduit au statut – méprisé – de « femme au foyer », Frédérique apprend son « nouveau métier » en suivant et en adaptant les programmes, en se fiant à son feeling et grâce aux échanges de bons plans avec les parents : « On se renseigne, on fait preuve de patience et comme c’est son enfant, on en a beaucoup. Si je vois qu’il a un intérêt pour le sujet, je m’engouffre dans la brèche. Quand il ne tient pas sur sa chaise, on sort prendre l’air. Je communique énormément avec d’autres parents sur les réseaux sociaux à propos des méthodes qui ont marché. Heureusement qu’il y a cette entraide virtuelle… sans quoi je me sentirais vraiment seule. »

« Il est super doué ! »

© Jean-Christophe Guillaume

Même si Lehyan évolue « bien », Frédérique s’inquiète de son manque de lien social engendré par cette mise à l’écart de l’école. « Comment les barrières de la différence pourront-elles tomber s’il n’est plus en contact avec d’autres enfants ? », s’interroge-t-elle. Le seul contact que Lehyan a aujourd’hui avec l’école, c’est quand sa maman et lui vont y conduire chaque matin sa petite sœur de quatre ans. Frédérique pallie ce manque avec des activités comme l’hippothérapie (une technique thérapeutique qui s’effectue avec la complicité d’un cheval). Elle a aussi créé l’asbl Tiloup qui propose des ateliers pour les enfants, porteurs/euses d’un handicap ou non…

Elle espère que son fils reprendra un jour le chemin de l’école. « Mon rêve serait d’avoir une « auxiliaire de vie scolaire », une personne qui accompagnerait au quotidien Lehyan dans une école ordinaire. Une telle aide existe en France pour les enfants de primaire mais ce n’est pas remboursé en Belgique. Ici, on semble dire à nos enfants : Toi, tu iras dans un atelier protégé, un point c’est tout, regrette Frédérique. Je veux, comme toutes les mamans du monde, qu’il ait les cartes en main pour décider de son avenir, qu’il puisse choisir de devenir éboueur ou fleuriste… Et pourquoi pas dessinateur ? Il est super doué ! », dit-elle, le regard bourré de tendresse et de fierté.

Irene Monsanto : « Mon fil conducteur, c’est toujours Luisa »

Irene Monsanto est arrivée à Bruxelles il y a un an seulement et vit depuis quelques mois dans cet appartement. © Jean-Christophe Guillaume

« Bienvenue sur la planète de l’autisme, je ne sais pas si vous en connaissez tous les codes. Je ne sais pas moi-même si je les connais », plaisante Irene Monsanto en nous accueillant dans son appartement bruxellois. Sa silhouette frêle suffit pour comprendre qu’elle porte seule une situation lourde. Des caisses dans le coin du salon ne sont pas encore défaites. Irene est arrivée à Bruxelles il y a un an seulement et vit depuis quelques mois dans cet appartement. Elle a quitté ses Pyrénées atlantiques, ses amis, son boulot et son réseau pour inscrire sa fille Luisa, 16 ans, à l’École des 4 Vents à Bruxelles, un lieu spécifiquement destiné aux enfants autistes, créé par des parents en 2008 et aujourd’hui subsidié. Comme le dit Irene, « une solution royale », obtenue après un long et âpre combat. « Jusqu’au collège, en France, tout allait bien. Luisa avait une accompagnatrice vingt heures par semaine. Arrivée au lycée, c’était fini, ça n’existe plus, les enfants ne sont plus autistes. J’ai bataillé, perdu le peu de kilos qu’il me restait. Mais je ne pouvais pas quitter la France à ce moment-là, pour ma fille aînée, qui subit des dommages collatéraux terribles. En février 2015, j’ai appris que Luisa était prise à l’école des 4 Vents. Mon aînée a obtenu son bac ensuite. Alors, j’ai pris la route. »

Arrivée en Belgique, Irene repart à zéro. « À force de ne pas trouver de travail, j’ai repris des études en orthopédagogie car je m’ennuyais, à parler à mes quatre murs blancs… Mais je vais devoir arrêter, car je ne touche plus pour le moment les allocations majorées. » Aux grands sacrifices s’ajoutent des renoncements quotidiens. « Je faisais de la danse country depuis une dizaine d’années. J’avais trouvé un cours pas loin de chez moi, je pouvais y aller à pied. Mais le cours adapté de taekwondo de Luisa, le seul à Bruxelles, tombe exactement aux mêmes heures, donc j’ai arrêté. »

© Jean-Christophe Guillaume

Championne des plans B

Irene se démerde, trouve des trucs. Les magasins de seconde main pour les vêtements, les bouquineries pour revendre des livres… « On n’a pas de télé, mais on profite des grands écrans plats de nos voisins d’en face. Luisa regarde des dessins animés, et moi, le téléfilm qui passe… sans le son. Je suis la championne des plans B », tente-t-elle de relativiser. Parce qu’avec un enfant autiste, pas le choix : « Tout va bien. Tout doit toujours aller, confie-t-elle. Je parle le moins possible de mes problèmes devant Luisa, c’est une éponge… Les mamans d’enfants autistes doivent avoir une santé de fer ! On prend tellement soin de nos enfants qu’on ne prend plus soin de nous-mêmes. »

Si Irene est debout aujourd’hui, c’est notamment grâce à l’information sur l’autisme qu’elle récolte et qu’elle met en pratique, avec succès, dans l’accompagnement de sa fille. « Je lis, je lis, je lis. Je consulte ce qui se passe ailleurs. Je me renseigne sur les méthodes. » Ses armoires sont remplies de livres et d’outils pour améliorer le quotidien des enfants autistes. Logiciels sur internet, pictogrammes pour exprimer ses émotions, méthodes d’apprentissage développées au Canada ou ailleurs, objets en tout genre utiles sur la « planète » des personnes autistes… Elle transmet tout ce qu’elle découvre aux autres parents, en particulier sur la page Facebook « Opération « Chaussettes bleues » pour l’autisme ».

Irene ne peut évidemment s’empêcher de penser à ce qui se passera dans trois ans, quand Luisa devra quitter son établissement scolaire adapté. « On pourrait créer une librairie avec plusieurs mamans, nos enfants y travailleraient. Ça existe en France et au Portugal. Ou peut-être qu’on déménagera pour trouver la meilleure solution pour Luisa… Mon fil conducteur, toute ma vie, c’est toujours elle. »

Les mamans d’enfants autistes doivent avoir une santé de fer ! On prend tellement soin de nos enfants qu’on ne prend plus soin de nous-mêmes.

Mais le quotidien avec un enfant autiste se pense au jour le jour, heure par heure. Avec ses chamboulements et ses petites victoires. « Récemment, il m’est arrivé quelque chose qui fait très plaisir, raconte-t-elle avec le visage qui s’éclaire. Dans mes cours d’orthopédagogie, je tente comme je peux de distiller mes connaissances sur l’autisme aux autres étudiantes. Et il y en a quinze qui sont allées écouter une conférence sur l’autisme à Namur. Quand je les ai vues, je me suis dit : j’ai pas d’allocations familiales, mais je peux être fière ! » Tout va bien. Tout doit toujours aller.

Flora Arrabito : « Le répit ? On ne connaît pas. »

Flora Arrabito ne cache pas sa colère contre le manque de prise en charge pour les enfants autistes.
© Jean-Christophe Guillaume

Nous avions croisé la route de Flora et de sa fille Anaïs dans le film de la Bruxelloise Sarah Moon Howe, Le complexe du kangourou (axelle n° 177). En suivant le quotidien de quatre mamans d’enfants handicapé·es, toutes les quatre isolées, la réalisatrice, elle-même mère d’enfant autiste, interrogeait la position d’équilibriste de ces femmes. Elles prennent soin de leur enfant en tentant de ne pas s’abandonner elles-mêmes, et effectuent des allers-retours incessants entre le besoin immense de protéger leur enfant et le désir de lui garantir une autonomie à l’âge adulte.

Deux ans plus tard, nous retrouvons Flora chez elle, un vendredi, dans son appartement bruxellois. Flora est à peine reconnaissable : elle semble avoir rajeuni de dix ans. « Je reprends un peu vie depuis un an. J’ai fait passer ma fille avant moi pendant plus de vingt ans et j’ai laissé des choses traîner… Maintenant, j’essaye de prendre soin de moi », dit-elle en réponse au compliment.

« Je n’ai pas d’alter ego »

Anaïs, sa fille de 25 ans, n’est pas là. Depuis deux ans, elle passe la semaine dans un centre, en Wallonie. Après s’en être occupée à temps plein pendant environ vingt ans, la séparation n’a pas été simple pour Flora. « On ne coupe pas le cordon si facilement. Ça fait un an que je prends du recul. Je dois me donner ma place, je dois prendre ma place… Mais c’est un long travail », explique-t-elle.

© Jean-Christophe Guillaume

La semaine, Flora reprend du temps pour elle, médite, peint, sort avec des amies, mais reste en perfusion avec sa fille à distance. Parce qu’elle ne peut pas s’en empêcher. Mais aussi parce qu’elle n’a pas le choix. « S’il arrive une chose à Anaïs, comme une crise d’épilepsie, le centre m’appellera et je téléguiderai la manière de l’aider car je sais comment elle communique… Donc, je ne peux pas me prendre des vacances une semaine, c’est impossible. Le répit, en tant que parent d’enfant autiste, on ne connaît pas. » D’autant que Flora est, comme trois quarts des mamans d’enfants autistes, « maman solo » : « Je n’ai pas d’alter ego qui pourrait assumer ma fille. Je ne peux compter que sur moi. » 

Il y a bien sûr la famille, les amis. Mais d’après Flora, « beaucoup d’amis se perdent quand on a un enfant autiste. Je reçois peu d’invitations les week-ends, alors que je suis très sollicitée la semaine ! Les seules personnes sur qui je peux vraiment compter pour me soutenir avec Anaïs sont les autres mamans. Mais elles sont déjà assez occupées avec leurs enfants… »

Agir pour ne pas craquer

Flora ne cache pas sa colère. Contre le manque de prise en charge pour les enfants autistes. Contre l’absence de soutien, dont elle aurait dû bénéficier pour pouvoir continuer à travailler. Contre le manque de bonnes pratiques qui auraient permis à sa fille de lire, de communiquer plus facilement. « Ma fille a de nombreux problèmes de santé, dont beaucoup sont dus à une mauvaise prise en charge depuis sa naissance. Elle ne sait pas communiquer ce qu’elle ressent. Si elle avait eu une bonne prise en charge, on ne se retrouverait pas aux urgences pour une infection urinaire… On nous dit de faire confiance aux professionnels, de ne pas « jouer aux éducatrices », mais qu’on offre à nos enfants l’accompagnement adéquat, que des bonnes pratiques soient mises en place pour que nos enfants se sentent mieux ! », confie-t-elle, en rage.

 Pour nous, les mamans d’enfants autistes, c’est marche ou crève. Si je m’arrête trente secondes et que je pleure, je suis foutue…

Mais pas question de broyer du noir et de baisser les bras. « Pour nous, les mamans d’enfants autistes, c’est marche ou crève, dit-elle avec détermination. Si je m’arrête trente secondes et que je pleure, je suis foutue… » Avec d’autres mamans et parents, elle a lancé l’opération « Chaussettes bleues  », une action de sensibilisation organisée le 2 avril, journée mondiale de l’autisme. Les deux premières éditions – à Liège en 2015 et à Bruxelles en 2016 – ont été un franc succès. L’objectif de Flora et de son association est, à terme, d’ouvrir une maison de l’autisme, « un endroit où les parents peuvent aller sonner, obtenir des informations, partager leurs besoins et recevoir du soutien avec toute une équipe formée à l’accompagnement global. Un tel lieu n’existe pas aujourd’hui. »

Cet engagement corps et âme dans ce projet donne à Flora le courage d’avancer. « Quand je pense à tout ce qui n’a pas été fait pour ma fille, je me sens coupable et je craque. La seule chose qui me fait tenir, c’est de pouvoir éviter ça à d’autres mamans. » 

 

Infirmières : les femmes en blanc broient du noir

Les infirmier·ères, déjà à bout de souffle, sont aujourd’hui menacé·es par les coupes budgétaires décidées par la ministre de la Santé Maggie De Block (Open VLD). axelle fait le point avec Alda Dalla Valle, infirmière hospitalière depuis plus de 30 ans. Elle est également présidente de la Fédération nationale des infirmières belges, organe de défense de la profession créé en 1922.

Quel est l’impact des restrictions budgétaires sur votre métier ?

« On enlève des moyens financiers aux hôpitaux. Résultat : il y a une diminution des lits et de la masse salariale, donc moins de personnel dans les hôpitaux et dans le secteur extrahospitalier, et donc moins d’infirmiers par patient traité [en Belgique, chaque infirmier·ère doit soigner en moyenne 10,8 patient·es. Dans les pays voisins, la moyenne ne dépasse pas 8,3 patient·es, ndlr]. La politique de santé est complètement détricotée. Un fossé se creuse entre des personnes qui ont de l’argent et d’autres qui n’en ont pas et qui fréquentent des hôpitaux publics de plus en plus en difficulté. Maggie De Block parle de « soins de qualité », mais c’est comme le monstre du Loch Ness : plus elle en parle, moins on les voit. »

Karen Messing dévoile les souffrances invisibles au travail

Généticienne de formation, professeure à l’Université du Québec à Montréal, Karen Messing s’est intéressée aux conditions de travail qui rendent les gens malades : que ce soient des radiations, des produits dangereux, des postures difficiles ou des horaires incompatibles avec une vie personnelle. Descendant de son piédestal de scientifique, elle a eu cette attitude révolutionnaire : écouter les personnes concernées, en particulier les ignoré·es en bas de l’échelle sociale, dont une majorité de femmes.

Elles sont caissières, nettoyeuses, aides-soignantes. Elles portent des charges lourdes, doivent travailler debout sans pouvoir bouger à leur guise, ou se rendre presque invisibles pour ne pas déranger. Ces efforts physiques sous-estimés, ces postures inconfortables, cette discrétion imposée se cumulent pour renforcer les effets négatifs sur leur santé. Parfois il suffirait de peu pour améliorer leurs conditions de travail. Mais pour cela, il faut d’abord identifier et visibiliser les problèmes, et ce n’est pas gagné…

Compétences méconnues

Prenons Nina, dont la tâche consiste à nettoyer les toilettes des trains dans une gare parisienne. Chaque jour, traînant avec elle un seau (inutilement) lourd, elle parcourt plus de 20 kilomètres pour s’occuper de quelque 200 cabines, où rien n’est conçu pour lui faciliter la tâche : elle est obligée de s’agenouiller et de se contorsionner pour atteindre les recoins, et le peu de temps dont elle dispose l’amène à nettoyer le sol avec les pieds tandis que ses mains s’affairent ailleurs…

La non-reconnaissance des compétences dans des emplois réputés « non qualifiés » sert souvent à justifier des rémunérations très basses, mais elle peut aussi aggraver la pénibilité du travail.

Après avoir étudié tous les éléments de ce travail, une équipe d’ergonomes, dont fait partie Karen Messing, remet une série de recommandations à l’entreprise de nettoyage, aux syndicats et à la SNCF. Un rapport qui vaut à ses autrices un franc succès, des invitations pour des exposés et des publications dans des revues savantes, devenant même une référence pédagogique en ergonomie. Mais lorsque deux ans plus tard, Karen Messing retourne voir Nina, elle constate que rien, absolument rien n’a changé.

La non-reconnaissance des compétences dans des emplois réputés « non qualifiés » sert souvent à justifier des rémunérations très basses, mais elle peut aussi aggraver la pénibilité du travail. Prenons un boulot de serveuse : ça n’a pas l’air très compliqué. Durant ses études, Karen Messing a brièvement exercé cette fonction. Elle reconnaît très modestement n’avoir jamais été capable de jongler avec plus de deux commandes à la fois, alors que ses collègues plus expérimentées géraient le double, en développant des stratégies parfois complexes pour limiter leurs déplacements. Mais aussi, note-t-elle, « savoir répondre aux remarques sexuelles était une autre compétence méconnue des serveuses qui devaient trouver le juste équilibre entre chaleur humaine et distance personnelle, que les clients soient contents et qu’ils restent polis. » Un équilibre d’autant plus délicat quand les salaires sont bas et que le pourboire, dépendant du bon vouloir de chacun·e, constitue un complément indispensable…

À l’écoute des gens

Mais ces compétences sont ignorées dans la littérature courante en ergonomie. Avec beaucoup d’humour, Karen Messing dénonce la façon dont ces scientifiques s’intéressent d’abord à des situations qui pourraient les concerner personnellement : dans la restauration, le bien-être de la clientèle passe avant celui des personnes qui la servent ; les méfaits de la station « debout immobile » sont mieux compris pour les visiteurs/euses des musées que pour les caissières ; et les problèmes au coude semblent plus préoccupants quand on joue au tennis que quand on doit, jour après jour, effectuer les mêmes gestes répétitifs à son travail.

Tous ces exemples très concrets sont cités dans le livre de Karen Messing dont le sous-titre explique la démarche : « Les souffrances invisibles. Pour une science du travail à l’écoute des gens ». Non seulement Karen Messing écoute les gens, mais elle n’hésite pas à s’impliquer personnellement. Elle raconte son propre cheminement, les obstacles auxquels elle s’est heurtée pour obtenir des subventions ou simplement intéresser des collègues à ses recherches, sans cacher ses propres limites et maladresses, qu’elle a dû apprendre à dépasser. De tout cela, nous avons discuté avec elle.

 

Vous êtes généticienne de formation. Comment passe-t-on de la génétique aux conditions de travail des caissières ou des nettoyeuses ?

« Au départ, je travaillais sur l’effet des radiations sur les travailleurs d’une raffinerie de phosphate. C’est la centrale syndicale qui a contacté l’université qui m’a contactée à son tour, comme l’une des spécialistes des dommages génétiques des radiations. Plusieurs de ces travailleurs avaient des enfants avec de graves problèmes de santé. Cette expérience m’a amenée à m’intéresser d’une façon beaucoup plus large aux effets des conditions de travail sur la santé, et je suis partie en France suivre une formation d’ergonome. »

Vous racontez vos difficultés à intéresser vos collègues, qui ne voulaient pas s’impliquer avec les syndicats, ni même rencontrer les travailleurs/euses. Vous évoquez à plusieurs reprises dans votre livre un « fossé empathique ». Que voulez-vous dire par là ?

« Je veux parler de la difficulté de compréhension des classes supérieures par rapport aux classes inférieures. Ces gens n’ont jamais exercé d’emploi subalterne, ou alors quand ils étaient étudiants, et ils se sont empressés de l’oublier. Ils sont incapables de voir les exigences, les contraintes de ces postes de travail. »

Que faut-il pour franchir ce fossé ? Les femmes sont-elles plus à même de le faire ? Elles semblent majoritaires parmi les collègues qui travaillent avec vous…

« D’un point de vue individuel, il s’agit d’être présent, regarder, écouter… Mais l’essentiel se joue au niveau institutionnel : ici au Québec, il existe des ententes entre les universités et des groupes communautaires pour travailler ensemble, avec une personne chargée de veiller sur ces ententes, de vérifier que l’écoute est bien réciproque.

S’il y a plus de femmes qui franchissent ce fossé – même s’il y a aussi des hommes – c’est sans doute parce qu’en tant que scientifiques, elles ont déjà connu elles-mêmes davantage de difficultés. Et elles sont plus sensibles au travail peu reconnu, peu rémunéré, souvent occupé par des femmes. »

En effet, alors que vous êtes partie d’une usine qui employait principalement des hommes, les travailleurs que vous observez sont le plus souvent des travailleuses : vendeuses, nettoyeuses, aides-soignantes, enseignantes…

« La pénibilité au travail est plus visible pour les hommes, c’est même une exigence pour eux d’accepter des postes difficiles, de porter des charges lourdes, d’être exposés à des produits dangereux, d’être courageux… Par contre, le travail des femmes n’est pas perçu comme pénible : être debout toute la journée sans pouvoir bouger librement, faire un travail répétitif, devoir se débrouiller avec des horaires changeants, ce n’est pas considéré comme dangereux pour la santé. C’est pourquoi il me semble important de rendre ces souffrances visibles. »

Dans un chapitre consacré aux enseignantes, vous dénoncez l’obsession des chiffres. Pourtant, on s’attendrait plutôt à voir une scientifique leur faire confiance…

« Mais j’aime les chiffres ! C’est justement parce que je les aime, que je les connais, que je sais qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut. Les chiffres, ça permet parfois aussi d’éviter de regarder la réalité, les détails d’un travail, et ça empêche d’en percevoir les dangers, pour les personnes réelles, au-delà des statistiques. »

Réduction du séjour en maternité : un bilan alarmant

Fin 2014, Maggie De Block, ministre de la Santé, décrétait que les séjours en maternité devaient raccourcir. Où en est-on aujourd’hui ? Quelles sont les conséquences sur les femmes et sur la santé publique ? Comment s’arrangent les hôpitaux ? Divers·es acteurs/trices s’organisent, pris·es entre une mesure qui paraît inévitable et leur volonté d’offrir des soins de qualité aux femmes et aux nouveau-né·es.

Depuis janvier 2015, la durée des séjours à la maternité a été revue à la baisse. Or les femmes sont déjà très peu préparées au retour à domicile en général, et encore moins à un retour rapide. Beaucoup de femmes ont témoigné dans axelle de difficultés face à ce changement : sentiment d’être « jetée dans le vide », « éjectée », problèmes pour poursuivre l’allaitement, diagnostic manqué de jaunisse, réadmissions fréquentes, etc.

Pour certaines femmes, l’expérience peut être positive, quand elles se sentent « mal à l’aise à l’hôpital ». Mais elles insistent alors sur des conditions essentielles pour un retour serein à la maison : « se sentir à l’aise avec le bébé, avoir un bon soutien, pouvoir refuser des gens chez soi… » Une tendance générale chez les femmes et les professionnel·les de la naissance, c’est de dénoncer l’application d’une norme uniforme alors que les besoins des femmes, même en cas d’accouchement dit « normal », peuvent être très variés.

L’envers du décor : les logiques financières

Amélie (prénom d’emprunt) est psychologue et pratique notamment dans une maternité du Hainaut. En discutant avec les sages-femmes, elle apprend que « les hôpitaux paient 250 euros d’amende par jour quand la jeune accouchée reste hospitalisée plus de 48 heures, et ce, qu’une prolongation du séjour à l’hôpital soit justifiée ou non. »

Les femmes et les professionnel·les de la naissance dénoncent l’application d’une norme uniforme alors que les besoins des femmes, même en cas d’accouchement dit « normal », peuvent être très variés.

Ce que dénonce Amélie, c’est à la fois vrai, et aussi plus compliqué que cela ! Nous avons interrogé Michel Mahaux, expert en financement des hôpitaux pour Santhea (une fédération d’hôpitaux publics) et qui a réalisé une étude sur le sujet.

« Ce n’est pas exactement ça techniquement, mais dans le fond, c’est juste. La ministre avait en effet décidé de se baser sur l’activité de 2011, c’est-à-dire bien avant l’annonce de l’intention de réduire les durées de séjour en maternité, pour pénaliser les hôpitaux en 2015. » Donc la ministre a voulu imposer une nouvelle norme a posteriori (soit 4 jours en 2015 et 3,5 jours en 2016), en sanctionnant des pratiques passées (en 2011) sur lesquelles les différent·es acteurs et actrices n’ont plus aucune prise. Une drôle de conception de la responsabilisation ! C’est sur base de cet argument que Santhea a déposé un recours au Conseil d’État, l’organe qui peut annuler des décisions administratives en Belgique.

Autre argument : la méthode de calcul prévoyait des économies proportionnelles à la durée de raccourcissement, « ce qui n’est absolument pas correct du point de vue des coûts réels d’un séjour en maternité », nous explique Michel Mahaux. « En effet, la majorité des coûts sont concentrés sur les premières 48 heures. » C’est à ce moment que les sages-femmes exercent une surveillance et des soins réguliers à la maman et au bébé, que certains médicaments peuvent être administrés. Il faut aussi souvent changer les draps, etc. Après 48 heures, les soins s’espacent, même si une présence « à la demande » peut continuer et il s’agit surtout de frais de « séjour » (repas, nettoyage).

© Aline Rolis

Pas de lumière à l’horizon

Face à ces arguments et sans attendre l’avis du Conseil d’État, le 18 mai 2016, la ministre a retiré la mesure sanctionnant les hôpitaux sur la base de 2011. Une victoire en demi-teinte, puisque la ministre n’a toutefois pas renoncé aux économies prévues (environ 18 millions). Le secteur a juste trouvé un accord pour répercuter ces économies globalement et indépendamment des durées de séjour pratiquées.

Mais puisque la mesure a été retirée, pourquoi ne pas attendre ? Pour avoir enfin un accompagnement adapté à des retours à domicile « précoces », on pourrait se baser sur les futurs résultats des projets-pilotes, lancés début 2016 dans différents hôpitaux sélectionnés (Érasme-UZ Bruxelles, le CHR Mons-Hainaut, le CHR de la Citadelle, le CHU de Liège, le Centre hospitalier Bois de l’Abbaye et de Hesbaye (CHBAH) et les Cliniques universitaires Saint-Luc). Mais il ne faut pas trop espérer voir ralentir la réduction des séjours. En effet, les hôpitaux ont maintenant bien intégré l’idée que leur financement de demain pourra dépendre des durées moyennes de séjour pratiquées aujourd’hui. Même s’il n’y a plus de mesure à proprement parler pour les y contraindre, ils anticipent la logique économique qui prédomine aujourd’hui.

Une mesure « sans danger » ?

« Dans 30 % des cas, ce renvoi précoce donnerait lieu à une réhospitalisation de la mère ou du bébé », explique Amélie. Un chiffre qui, selon elle, fait consensus chez beaucoup de gynécologues. Évidemment, puisque le troisième jour peut être critique, à la fois pour l’enfant nouveau-né·e (détection de la jaunisse, prise de poids insuffisante) ou pour la maman (montée de lait, chute hormonale). Selon Michel Mahaux, « c’est scientifiquement prouvé : au plus la sortie est précoce, au plus le risque de réhospitalisation est grand. »

C’est scientifiquement prouvé : au plus la sortie est précoce, au plus le risque de réhospitalisation est grand.

Le problème, c’est que les pratiques varient d’un hôpital à l’autre. Parfois la maman et son bébé retournent à la maternité. Cela assure une continuité des soins, mais ce retour à la « case départ » peut fragiliser la construction de la confiance en soi nécessaire pour assumer les soins et les responsabilités parentales. Parfois, « le nouveau-né est hospitalisé en pédiatrie », nous explique Amélie, « un service où l’on peut côtoyer des enfants gravement malades, ce qui peut provoquer des angoisses démesurées et inutiles chez les jeunes parents. » Sans compter que la maman est alors considérée comme « accompagnante » et ne bénéficie pas forcément des soins dont elle a elle-même encore besoin.

D’autres impacts

La réduction des séjours en maternité met également sous tension les missions de l’ONE. En effet, comment encore caser un premier contact entre une travailleuse médico-sociale (TMS) de l’ONE et une jeune maman sur ce court intervalle de 48 heures ? Les TMS qui interviennent à domicile pourraient également être confrontées à de nouvelles difficultés vécues par les mamans plus vite rentrées chez elles. L’ONE a donc décidé de réaliser une étude sur le sujet dont les résultats étaient attendus fin décembre 2016. Mais attention, explique à axelle la ministre de l’Enfance, Alda Greoli, « l’ONE ne peut en aucune manière prendre en charge les soins nécessaires à la maman en post-partum, ni les soins curatifs que nécessiterait la santé de l’enfant. »

Les sages-femmes, elles aussi, sont impactées par cette mesure, en termes de conditions de travail et de qualité des soins qu’elles veulent donner. Elles y voyaient pourtant de prime abord une possibilité d’améliorer le suivi prénatal et postnatal pour toutes les femmes (voir leur carte blanche dans la version papier de cet article).

À l’heure actuelle, la réduction du séjour en maternité semble donc être une mesure d’économie injuste. Et si rien ne change rapidement, il y a fort à parier qu’elle générera de nouveaux problèmes de santé publique pour les femmes et les enfants, dans les mois et années qui viennent.

Prolongations…

Le 2 décembre 2016, Maggie De Block (Open VLD) affirmait par communiqué de presse qu’elle n’était pas responsable de la diminution du séjour en maternité et que beaucoup de fausses informations circulaient sur le sujet. Cette mesure était pourtant prévue dans des documents officiels dès la fin 2014. axelle a écouté divers·es acteurs et actrices à ce propos, dont les femmes, premières concernées, qui estiment pour leur part qu’il s’agit bien d’une réalité. En ces temps d’austérité, Maggie De Block n’a peut-être pas eu besoin de « forcer » beaucoup le secteur. Reste à comprendre pourquoi la ministre sème le trouble dans un dossier déjà si complexe et sensible…

Excision : « Nimse », ou les regrets

Le 6 février, c’est la Journée internationale pour l’abandon de l’excision : l’occasion de laisser parler les images de la photographe belge Virginie Limbourg. Elle est partie en Guinée à la rencontre de femmes, d’enfants et d’exciseuses, qu’elles soient impliquées dans la perpétuation de la pratique, ou soulagées d’avoir abandonné.

« Bienvenue en Guinée, ici la pluie n’empêche pas les rendez-vous ». Ainsi commence mon reportage sur l’excision en compagnie de l’association Femmes Africaines. Ce projet m’emmène dans les villages à la rencontre de femmes et d’enfants victimes de cette tradition très ancrée (en Guinée, plus de 95 % des femmes sont excisées).

À la rencontre de fillettes qui ne comprennent pas le rituel de passage qu’elles viennent de subir. Elles savent seulement qu’elles sont désormais semblables à leurs aînées : pures, respectables, prêtes à être mariées.

À la rencontre d’anciennes exciseuses : elles s’excusent et, d’un geste pudique, remontent leur voile pour couvrir leur honte. Elles ont pris l’engagement de « déposer les couteaux » et se sont reconverties dans un autre métier.

À la rencontre d’exciseuses actives : mal informées sur les conséquences néfastes de leur pratique, elles exercent en toute illégalité et en toute impunité.

À la rencontre des sages-femmes : lors des accouchements, elles tentent de limiter la mortalité infantile et maternelle, l’une des conséquences de l’excision. Conseillères et confidentes des femmes, elles sont des relais puissants pour les informer.

Abandonner cette pratique est une ambition à long terme. La démarche est fastidieuse et souvent décourageante. Il ne s’agit pas d’imposer mais d’informer de manière rationnelle pour permettre aux communautés locales de prendre des décisions par elles-mêmes, et d’abandonner les pratiques nocives pour leur santé, leurs droits humains et leur avenir.