Big Food, quand notre assiette nous menace

Les entreprises agroalimentaires concentrent pouvoir, argent et pratiques douteuses. En se transformant en produits industriels, les aliments ont perdu en qualité et sont parfois devenus nocifs. Pesticides et additifs chimiques se cachent dans notre alimentation et affectent tout particulièrement les femmes. Comment résister sans générer de nouvelles injonctions ?

© Odile Brée pour axelle magazine

C’est peut-être une affirmation triviale pour commencer un article : sans nourriture, nous ne pouvons pas vivre. Or les aliments sont désormais des produits comme les autres, aux mains de grosses multinationales, parmi lesquelles Monsanto, Nestlé ou encore PepsiCo. Une petite dizaine de ces entreprises concentrent la grande majorité de la production alimentaire mondiale. Elles ont été rassemblées sous le terme « Big Food » (sur le modèle de « Big Pharma » pour les industries pharmaceutiques), un néologisme qui interroge la taille et les pratiques de cette industrie dont le chiffre d’affaires se compte en milliards. En Belgique, l’industrie alimentaire est devenue en 2017 le plus gros investisseur industriel du pays  ; son chiffre d’affaires a augmenté pour atteindre 52,6 milliards d’euros, notamment grâce aux exportations vers l’étranger.

Alimentation sous influence

À ce prix-là, tous les coups sont permis. Une ancienne chargée de mission pour une ONG environnementale souhaitant rester anonyme l’assure : ces entreprises nous influencent. « J’ai constaté du lobbying au niveau européen, mais aussi au niveau national. Il s’agit de chercher à ce que les évaluations des substances restent positives, d’éviter le retrait du marché », explique-t-elle.

Et puis il y a la publicité, qui envahit l’espace public, avec souvent des stéréotypes sexistes d’ailleurs, et l’agencement des supermarchés.

Plusieurs autres tactiques sont connues. Par exemple, pour protéger son herbicide, le glyphosate, contre les attaques de plus en plus virulentes, Monsanto a fiché illégalement des personnalités influentes : en fonction de leur adhésion plus ou moins grande au fameux herbicide, elles étaient considérées comme « à surveiller », « à éduquer », « à recruter ». Coca-Cola a financé des études « scientifiques », tout comme Barilla. La célèbre marque est derrière l’étude affirmant que manger des pâtes fait maigrir… Des pratiques qui rappellent celles de l’industrie du tabac.

« Et puis il y a la publicité, qui envahit l’espace public, avec souvent des stéréotypes sexistes d’ailleurs, et l’agencement des supermarchés. Quand on a des enfants, c’est difficile de lutter contre tout cela. Ces entreprises jouent vraiment sur le pouvoir prescripteur d’achats des enfants », continue l’ex-chargée de mission. Un simple tour au supermarché, geste quotidien et banal, prend une autre saveur à la lumière de ces enjeux. Les aliments industriels sont placés de façon visible dans des emballages colorés afin de pousser à l’achat…

La Belge Marie-Noëlle du Bus anime des ateliers d’alimentation durable : « Je n’ai tout de même pas envie de jeter la pierre à l’agro-industrie d’une manière trop unilatérale, parce qu’elle est apparue après la guerre, alors que les pouvoirs publics sommaient les agriculteurs de nourrir à nouveau les gens. Il y avait un besoin important en nourriture. À cette époque, tout le monde était très content de l’utilisation des pesticides. Les supermarchés ont aussi accompagné les femmes quand elles ont commencé à travailler, en leur facilitant la tâche pour faire les courses. Mais il est certain qu’aujourd’hui, certaines pratiques sont problématiques… »

© Odile Brée pour axelle magazine

Aliments ultra-transformés et perturbateurs endocriniens

La composition de certains aliments industriels est plus que douteuse. Les aliments ultra-transformés qui font partie de notre quotidien, par exemple les barres chocolatées, les céréales ou les plats préparés, sont accusés d’augmenter les risques de maladies et de cancers, sensiblement du cancer du sein. Ces produits possèdent une longue liste d’ingrédients parmi lesquels produits chimiques, sucre et sel en quantité.

Les aliments ultra-transformés qui font partie de notre quotidien sont accusés d’augmenter les risques de maladies et de cancers, sensiblement du cancer du sein.

L’utilisation massive de pesticides dans l’agroalimentaire pose également question. Ces produits permettraient aux cultures d’être plus productives et donc de nourrir plus de gens, mais certains pesticides sont accusés d’être des perturbateurs endocriniens. Ces substances imitent les hormones dans nos corps et affectent tout particulièrement les femmes. Pendant la grossesse en effet, l’exposition à ces polluants est soupçonnée de favoriser des naissances prématurées, des malformations et des anomalies dans le développement de l’enfant. La plus grande étude sur des femmes enceintes en France a rendu ses résultats en 2016. « Le bisphénol A, les phtalates, les pyréthrinoïdes (famille d’insecticides), les dioxines, les furanes, les PCB, les retardateurs de flamme et les composés perfluorés sont détectés chez près de la totalité des femmes enceintes. Le bisphénol A était présent chez plus de 70 % des participantes, les phtalates chez 99,6 % d’entre elles, les dioxines, furanes et PCB ont été détectés dans 100 % des cas », dévoilait l’agence Santé publique France. Des résultats plus dérangeants encore quand on sait que l’ « effet cocktail » peut amplifier leur impact, lorsque plusieurs de ces substances sont présentes dans un même organisme et interagissent entre elles. L’effet cocktail n’est pourtant pas pris en compte dans les calculs publics des seuils autorisés de perturbateurs endocriniens…

Les mêmes perturbateurs endocriniens seraient aussi en cause dans la puberté précoce des adolescentes. « En cent ans, l’âge des premières règles est passé de 14 à 12 ans », explique la journaliste Virginia Sole-Smith. Frank Biro, chercheur américain au Centre médical de l’hôpital pour enfants de Cincinnati, constate que le développement des seins chez les filles arrive entre 1 an et demi et 2 ans plus tôt qu’il y a quelques décennies. Le poids des petites filles est pointé du doigt et pourrait être influencé par les perturbateurs endocriniens. « Ce qu’il faut se demander, c’est pourquoi l’IMC [indice de masse corporelle, ndlr] a augmenté. La diminution de l’activité physique et une alimentation plus calorique font probablement partie du casse-tête. Mais je pense que les produits chimiques qui perturbent notre système endocrinien et auxquels nous sommes quotidiennement exposés, sont un autre élément crucial », continue Frank Biro.

Solutions collectives… et intégrant les hommes

Choisir d’acheter local et se (re)mettre à cuisiner sont souvent présentés comme des solutions face aux pratiques des multinationales. Éléonore Barrelet, militante féministe et écologiste, n’est pas du même avis. « Ce sont des solutions individuelles qui ne prennent pas en compte le fait que nous vivons dans une société patriarcale et capitaliste. Ces injonctions vont encore plus peser sur les femmes, qui sont toujours considérées comme celles qui cuisinent et qui font les courses, notamment pour leurs enfants. Cela peut être fort culpabilisant, surtout pour les familles précarisées ou monoparentales qui sont souvent gérées par des femmes. Les femmes doivent s’occuper de leur carrière et donner des légumes de saison à leurs enfants, sinon elles seront jugées. Je pense aussi aux femmes précarisées, qui n’ont accès qu’à de la nourriture de moindre qualité, alors que les mêmes normes physiques s’appliquent à elles. La société exige des femmes qu’elles restent minces… »

Pour sortir de l’idée que l’alimentation est de la seule responsabilité des femmes, j’ai aussi donné un atelier aux ouvriers masculins d’une usine.

Marie-Noëlle du Bus a quant à elle à cœur de faire en sorte que l’alimentation durable ne soit pas réservée aux foyers les plus riches. Elle donne des ateliers de cuisine dans les CPAS auprès d’une population fragilisée pour propager les bonnes pratiques. « On trouve des solutions pour que cela ne soit pas plus cher. Pour sortir de l’idée que l’alimentation est de la seule responsabilité des femmes, j’ai aussi donné un atelier aux ouvriers masculins d’une usine : ils étaient ravis de découvrir qu’ils pouvaient mettre autre chose que leur habituelle tranche de jambon dans leur boîte à tartines », sourit-elle.

Pour Éléonore Barrelet, « une piste est clairement de recréer du lien entre les producteurs et productrices, qui sont pour l’instant mis en concurrence, avec les consommateurs et consommatrices. Beaucoup de femmes paysannes sont d’ailleurs engagées, mais elles sont invisibilisées, on ne leur donne pas la parole. Non seulement elles nous nourrissent, mais elles sont peut-être elles-mêmes mamans. Ça fait beaucoup de responsabilités ! » Dans les pays du Sud, 80 % des personnes qui collectent l’eau, connaissent les semences et les cultivent, sont des femmes, alors que les terres sont détenues par des hommes ou par des entreprises…

Ce n’est peut-être pas une affirmation si triviale que ça : sans nourriture, nous ne pouvons pas vivre. Nous avons le droit de décider collectivement de ce que nous mettons dans nos terres, nos assiettes et nos ventres, à l’inverse des pratiques opaques de l’industrie agroalimentaire et de leur coût pour les humain·es et l’environnement. Comme le dit un proverbe amérindien : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l’argent ne se mange pas. »

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