Réduire son empreinte écologique : une charge « environne-mentale » pour les femmes ?

Des femmes mettent en place des gestes au quotidien pour réduire leur empreinte environnementale. Comment le vivent-elles ? Sont-elles les seules à porter ces efforts ? Elles ont répondu à notre appel à témoignages.

© Diane Delafontaine pour axelle magazine

Manger local, faire soi-même ses produits de lessive et de vaisselle, acheter en seconde main, rouler à vélo, utiliser une coupe menstruelle… Campagnes de sensibilisation, articles de presse, groupes Facebook ou ouvrages en librairie nous appellent à réduire notre empreinte environnementale en adaptant et modifiant nos gestes quotidiens.

Sachant que ce sont toujours les femmes qui s’attellent, largement plus que les hommes, aux tâches domestiques et aux charges relatives à la parentalité – alimentation, mobilité, etc. –, l’appel à réduire l’empreinte environnementale s’adresse-t-il particulièrement à elles ? La réduction de l’empreinte environnementale constitue-t-elle, après la double journée de travail rémunéré et de travail domestique, la « troisième journée » des femmes ? Peut-on parler de « charge environnementale », en référence à la « charge mentale », un concept popularisé par la dessinatrice française Emma  (qui s’est d’ailleurs, elle aussi, récemment intéressée à la relation entre les femmes et la transition écologique) ?

Prenons l’exemple du zéro déchet, une pratique de plus en plus tendance. Il s’agit de réduire au maximum sa quantité de déchets en achetant en vrac, en troquant les langes jetables contre les couches lavables, en utilisant des disques démaquillants en tissu, des récipients réutilisables, etc. Barbara est passée au zéro déchet depuis janvier : « J’achète toute ma nourriture en vrac ou en récipients consignés, je fais mes produits de ménage et d’hygiène moi-même, j’utilise des protections hygiéniques réutilisables. J’achète tout en seconde main », explique-t-elle. Elle ne changerait « pour rien au monde » et y a même trouvé des avantages économiques. Seul hic pour cette étudiante, cela prend un peu plus de temps : « Je dois faire trois magasins au lieu d’un. »

Du temps… et de la place

Pour Amélie, « le principal obstacle, c’est l’organisation et la réflexion. L’organisation, surtout, pour le zéro déchet : faire les courses au magasin de vrac, moins accessible, faire des menus de la semaine, anticiper ses besoins alimentaires pour éviter de passer au supermarché… Il faut de la réflexion pour changer ses habitudes, trouver des marques et des produits plus sains, éthiques. On doit prendre le temps de chercher du matériel de seconde main sur internet, d’apprendre à faire des choses soi-même… » Et de constater : « Ces démarches prennent pas mal d’espace dans mes pensées et, parfois, ça m’empêche de me concentrer sur ce que j’étudie… »

J’ai l’impression d’avoir fait une régression en renonçant à ce qui me facilitait la vie.

Un sentiment rapporté par d’autres femmes ayant témoigné. « J’ai l’impression d’avoir fait une régression en renonçant à ce qui me facilitait la vie », explique Catherine, qui redoute, en reprenant son travail, de devoir arrêter ce qu’elle a mis en place : remplacer le jetable par du tissu, faire un compost, coudre ses vêtements, aller au Repair café. En plus du temps, elle souligne aussi la nécessité d’avoir de la place. « Cela prend de la place de stocker en attendant de recycler ou de donner. Le fait d’utiliser du non-jetable entraîne aussi plus de lessive et de vaisselle. Sans parler du sac à main, alourdi par la gourde, la boîte à pique-nique et le thermos. » Avons-nous toutes, avec nos âges, nos situations familiales et socioéconomiques différentes, la place, l’espace et les épaules ?

© Diane Delafontaine pour axelle magazine

« C’est toujours moi qui… »

On le constate : les tâches quotidiennes impactées par la réduction de l’empreinte environnementale sont relatives au foyer : alimentation, ménage, etc. Des tâches traditionnellement dévolues aux femmes et réalisées gratuitement. Questionner la réduction de son empreinte écologique, c’est donc aussi questionner la répartition des tâches domestiques. Car quand les tâches verdissent, les inégalités subsistent.

En gros, la vaisselle, le nettoyage prennent plus de temps qu’avant. J’ai donc laissé tomber, sans regret et sans remords.

Amandine raconte sa participation à un atelier zéro déchet : « À l’atelier auquel j’ai participé, il n’y avait pas d’hommes. J’ai testé les produits du livre et ceux de l’atelier. Outre le fait que je trouve que ça demande du temps en préparation, je n’ai pas trouvé les produits très efficaces… C’est normal, m’a-t-on dit lors de l’atelier, il faut frotter plus fort. Bref, en gros, la vaisselle, le nettoyage prennent plus de temps qu’avant. J’ai donc laissé tomber, sans regret et sans remords. Pour tous ces aspects-là, je trouve que c’est un gros, gros recul. »

Amandine souligne par contre que d’autres gestes, comme la consommation d’énergie et d’eau ou l’utilisation de transports alternatifs à la voiture, lui semblent répartis plus équitablement.

Quant aux idées, elles viennent souvent des femmes, ce qui prend aussi de l’énergie. « C’est toujours moi qui pousse notre couple » ; « C’est toujours moi qui réfléchis aux solutions vertes », témoignent deux femmes. Un sentiment de responsabilité qui peut entraîner de la culpabilité. Sophie confie : « Parfois, je n’ai pas le choix ou pas le temps de trouver une solution écologique et cela me fait mal au cœur. Je culpabilise de polluer. »

« Savoir ce que l’on consomme »

C’est un vrai exercice de réapprendre des méthodes et solutions économiques et écologiques oubliées.

Mais agir, c’est aussi retrouver du pouvoir et acquérir des savoirs. Si les femmes changent leur mode de consommation par souci de la planète, des autres, de leurs enfants, elles en tirent aussi une satisfaction. « Je pense que le capitalisme nous a volé notre « empowerment » [notre puissance, notre capacité d’agir, ndlr] à plein de niveaux et nous empêche de réfléchir en nous apportant des solutions, certes rapides et toutes prêtes, mais coûteuses et polluantes. C’est un vrai exercice de réapprendre des méthodes et solutions économiques et écologiques oubliées », explique Sophie.

D’autres témoignages pointent des effets transformateurs : « Savoir ce que l’on consomme », « ne pas abîmer mon corps avec des produits chimiques » ; éprouvent de la « liberté, [un] sentiment de bonheur. » Un sentiment de justice les anime aussi : « Je suis ravie de faire tous ces changements, car l’exploitation de la nature et des travailleurs, notamment du Sud, pèse sur ma conscience. »

C’est aussi l’occasion pour elles de créer des solidarités, de partager leurs connaissances. « J’habite près de Bordeaux où il y a un groupe d’écologirls très inspirant et me permettant de trouver de la solidarité. Pour faciliter l’aventure à deux ou en famille, il est important de rencontrer d’autres initiatives pour s’inspirer mutuellement », témoigne par exemple Amélie.

La « sur-responsabilisation individuelle »

Si les femmes reconnaissent être les « moteurs de changement », comme nous l’écrivent plusieurs d’entre elles, elles ne doivent pas être les seules – même en se serrant les coudes – à s’impliquer pour la planète. Une meilleure répartition des tâches dans le couple, par exemple, est nécessaire, mais pas suffisante. Car l’enjeu de la réduction de l’empreinte environnementale pose aussi la question de la « sur-responsabilisation individuelle ». On exige que chacun·e adapte son comportement pour sauver la planète. Or non seulement nous ne sommes pas tous·tes responsables de la même façon, mais surtout, les actes que nous pouvons poser ne dépendent pas que de notre bon vouloir.

Non seulement nous ne sommes pas tous·tes responsables de la même façon, mais surtout, les actes que nous pouvons poser ne dépendent pas que de notre bon vouloir.

Un article récent de The Conversation dénonce ainsi les dérives de la « sur-responsabilisation »  : « Les individus peuvent être orientés par de petits dispositifs situés pour choisir l’escalier plutôt que l’ascenseur, mais leur vie se présente rarement comme des séries d’options entre lesquelles choisir. La mobilité quotidienne est largement façonnée et contrainte par les réseaux et les infrastructures, les organisations familiales, l’aménagement du territoire, les décisions d’implantation des employeurs. L’alimentation est le produit de trajectoires sociales, mais aussi des infrastructures marchandes et des rythmes familiaux. »

Aude Vidal, militante écologiste et auteure de Égologie. Écologie, individualisme et course au bonheur, dénonce également les dérives de la « morale éco-citoyenne », qui fait peser tout le poids de l’urgence écologique sur les seuls individus. Elle nous donne un exemple et s’indigne : « Pendant que des lobbys d’agriculteurs du Tarn font construire des retenues d’eau pour continuer à irriguer le maïs, une culture peu adaptée au climat local, on est invités à ne plus laisser couler l’eau du robinet quand on se brosse les dents. »

À l’instar de ce que rappelle Ida dans son témoignage. Pour elle, les gestes individuels ne suffisent pas : « L’éducation, c’est la base pour un nouveau système social, culturel et économique. Elle doit commencer dans les écoles et se poursuivre. Le soutien des institutions publiques est nécessaire pour la promotion de certaines attitudes et d’une autre façon de consommer, mais il doit l’être aussi pour interdire des grandes surfaces commerciales ou la fast fashion. » Du zéro déchet, pourquoi pas, mais pas à 100 % sur le dos des femmes.

L’écologie et le ventre des femmes

Pour diminuer leur empreinte écologique – ou pour ne pas exposer leur enfant à une catastrophe annoncée –, certaines femmes décident de ne pas avoir d’enfant. On entend aussi que si les femmes faisaient la grève du ventre, cela sauverait la planète. Et les hommes, à quand la grève des spermatozoïdes ?

Certes, le désir d’une femme de ne pas contribuer à l’espèce humaine est tout à fait légitime, et souvent critiqué dans une société où le rôle maternel reste valorisé pour les femmes. Mais il est éthiquement problématique de mettre sur le même plan le diesel et un·e enfant.

De plus, le réchauffement climatique empire infiniment plus vite que la population mondiale augmente : les émissions de CO2 ont été multipliées par 654,8 entre 1820 et 2010, tandis que la population n’a été multipliée « que » par 6,6 (chiffres issus de l’essai d’Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, chroniqué dans le hors-série juillet-août 2019 dont cet article est issu).

Enfin, la critique néomalthusienne de « l’hyperfécondité » des femmes est souvent l’expression d’une vision du monde sexiste, classiste et raciste. Les femmes du Sud sont, en particulier, rendues responsables d’une surpopulation qui serait la principale cause de la crise environnementale. Les pays industrialisés, eux, polluent en toute impunité et continuent d’exploiter les ressources des pays dont ils critiquent le taux de natalité…

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