Violences masculines en période de confinement : « Personne ne viendra m’aider »

Par N°227 / p. WEB • Mars 2020

Avec le confinement, les femmes ont moins d’échappatoires face à un conjoint violent. La crise sanitaire rappelle que l’espace privé n’est pas sécurisé pour les femmes. Sur le terrain, les associations adaptent leurs services pour rester au plus près de celles qui en ont plus que jamais besoin.

Collage féministe pour dénoncer les violences faites aux femmes. Paris, le 8 mars 2020. © Mathieu Menard, Hans Lucas

Le numéro gratuit pour les victimes de violences conjugales est le 0800 30 030. C’est une ligne d’écoute qui peut donner des conseils adaptés à chaque situation. Pour celles qui ne peuvent pas appeler, un chat est accessible sur le site www.ecouteviolencesconjugales.be.  En cas d’urgence, composez le 112.

La crise sanitaire que nous vivons, comme nombre de crises avant elle, impacte plus fortement les plus précarisé·es de la société, dont les femmes forment les premiers rangs. En Chine et en Italie, les violences conjugales ont augmenté avec les mesures prises pour contrer le coronavirus. En Belgique, des associations de terrain ont adapté leurs services pour rester au plus près des femmes malgré les mesures de distanciation sociale. C’est le cas de Vie Féminine qui a reçu l’autorisation de la Région wallonne pour effectuer des permanences sociales et juridiques par téléphone, alors que cela n’est pas possible en temps dit normal. Ces permanences ont également désormais lieu le week-end. Les réseaux sociaux et leurs messageries privées permettent aussi de prendre des nouvelles des femmes et de créer des solidarités.

Urgence et échappatoire

« Nous avons très vite ressenti l’urgence de rester présentes auprès d’elles, indique Fatima Ben Moulay, responsable adjointe à Vie Féminine Charleroi. Nous avons tout de suite reçu des messages de femmes qui appréhendaient cette période de confinement. Elles angoissaient à l’idée de devoir rester avec leur époux violent à la maison. Habituellement, elles arrivent à se ménager des bulles d’air, par exemple en allant chercher les enfants à l’école ou quand le mari travaille et qu’il n’est pas au domicile. Ce n’est plus possible. Ce qui ressort beaucoup des conversations que nous avons avec elles, c’est qu’elles sont très angoissées parce que leur conjoint ne respecte pas les consignes de sécurité. Les femmes que nous suivons prennent toutes leurs dispositions pour ne pas contaminer leurs proches, alors que leur conjoint continue à sortir et à voir des amis. Elles n’ont aucune vue sur ce que ces hommes font à l’extérieur. Elles passent leur temps à nettoyer leur maison et quand ils rentrent, elles doivent tout recommencer, tout désinfecter à nouveau, c’est une charge mentale en plus. Elles n’ont pas non plus l’espace de se révolter face à un conjoint violent. »

Préserver le lien avec les femmes

Fatima Ben Moulay poursuit : « Nous avons reçu un message d’une des femmes que nous connaissons. Son compagnon est devenu plus violent suite à la perte de son emploi avant la crise. Elle nous a prévenu ce matin qu’elle n’en pouvait plus et qu’elle ne savait pas comment elle allait faire. Nous travaillons vraiment à préserver le lien avec toutes ces femmes. »

Ces espaces de discussion servent d’échappatoires pour les femmes qui y échangent par exemple des conseils pour occuper les enfants. « Elles sont très créatives, elles envoient des vidéos et des photos. Certaines ont aussi proposé de fabriquer des masques pour le personnel soignant. Nous allons aussi écrire ensemble des lettres de soutien que nous allons envoyer à des lieux précis, notamment des centres pour personnes porteuses de handicap. J’espère que nous pourrons organiser plus tard des rencontres entre les femmes et les personnes qui auront reçu les lettres », précise Fatima Ben Moulay.

Pour les animatrices de Vie Féminine habituellement sur le terrain au contact des femmes, la pratique du téléphone et des réseaux sociaux peut se révéler frustrante. « Le téléphone, cela n’est pas suffisant. Dans certaines situations, il y a vraiment besoin d’un contact humain. Cette situation complique les choses et éloigne les femmes à terme. Nous nous sentons impuissantes. Les femmes les plus fragilisées vont l’être encore plus. Il faut veiller à ce que ce confinement ne signifie pas la rupture du lien social », s’insurge encore la responsable.

« J’ai peur de ne pas pouvoir appeler au secours »

À l’autre bout du téléphone, Anne pleure. « Ne faites pas attention », dit-elle. Anne est régulièrement violentée par son conjoint. Baffes, gifles, coups de poing avec des clefs pour faire encore plus mal, elle égrène les actes de violence qui constituent son quotidien. Elle raconte aussi ses péripéties dans les commissariats pour essayer d’être prise au sérieux, alors même qu’elle dispose de certificats médicaux qui attestent des violences subies. « Avec le confinement, j’ai peur d’être à nouveau violentée. J’ai peur qu’il me blesse fort, que je tombe mal par exemple, c’est déjà arrivé, et qu’il me laisse là, par terre. Personne ne viendra me chercher et m’aider. Il confisque aussi souvent mon téléphone. J’en suis à mon quatrième téléphone déjà. Il croit que je parle avec d’autres hommes. J’ai peur de ne pas pouvoir appeler au secours. Je dois verrouiller toutes mes applications, j’ai du mal à appeler mes parents », relate-t-elle.

J’ai peur de ne pas pouvoir appeler au secours. Je dois verrouiller toutes mes applications, j’ai du mal à appeler mes parents.

Notre conversation s’arrête brusquement, Anne raccroche. Son compagnon vient de rentrer. Dans un contexte de violences telles que celles que subit Anne, la vigilance des voisin·es peut être particulièrement précieuse. Elles/ils ne doivent pas hésiter à appeler la police (112), puisque les victimes, elles, ne peuvent parfois pas le faire elles-mêmes.

Les enfants aussi

Comme bien souvent dans les cas de violences conjugales, les enfants sont maltraité·es et utilisé·es par le conjoint violent pour maltraiter les mères. En cette période de confinement, certaines femmes séparées expliquent quant à elles le chantage qu’elles subissent pour recevoir des nouvelles de leurs enfants.

Nathalie témoigne : « Je n’ai pas mes trois enfants pour l’instant, il s’agit d’une garde partagée. Quand je ne les ai pas, je suis sans nouvelles d’eux pendant deux semaines. J’ai envoyé un sms au père pour avoir de leurs nouvelles, il refuse de m’en donner. Quand j’ai exigé qu’il m’en donne sinon je porterais plainte, il m’a juste répondu de ne pas oublier mon masque et mes gants, car il sait bien qu’il est inutile de se déplacer pour ça dans un commissariat, ni même de téléphoner. D’ailleurs, je dirais quoi ? « Le père de mes enfants ne veut pas me confirmer que mes enfants vont bien ? » Ils ont d’autres chats à fouetter en ce moment. J’ai une amie maman solo qui subit la même chose, le père refuse de donner des nouvelles des enfants quand ils sont chez lui. J’ai eu une autre amie dont le fils a trois ans ; là, le père refuse de le prendre, elle travaille dans une usine qui n’a pas fermé pendant cette crise, elle est en contact avec de nombreuses personnes, elle est donc actuellement sous certificat car elle n’a pas d’autre solution. La directrice de l’école lui a dit que c’est le père qui devrait garder le gamin – car en plus monsieur ne travaille pas –, mais il n’y a évidemment aucun moyen de l’obliger et puis, elle se dit quand même soulagée car quand il prend le gamin, elle ne sait jamais comment il va s’en occuper, dans quel état il va revenir… Je me sens impuissante et démunie. Et je n’ai pas non plus envie de me plaindre, car je suis encore fort chanceuse comparée à d’autres dont la situation est pire. »

Une vidéo insoutenable, filmée à Genève, circule sur les réseaux sociaux. On y voit un homme dans son appartement devant sa fenêtre frapper sa femme au sol avec un ordinateur, devant les voisin·es impuissant·es qui hurlent. Le confinement pourrait encore durer plusieurs semaines.

Prise en charge compliquée

Les violences risquent d’augmenter, et la prise en charge risque de se compliquer. Interrogée le 17 mars par Les Grenades-RTBF, Josiane Coruzzi, directrice de l’asbl Solidarité femmes et refuge pour femmes battues à La Louvière, s’inquiète : « Il faut bien entendu continuer de rappeler le numéro d’écoute sur les violences conjugales (0800 30 030), mais je me demande comment est-ce qu’elles vont pouvoir appeler à l’aide ? Les femmes victimes de violences conjugales ont peur de leur agresseur, elles ne vont donc pas pouvoir appeler ce numéro en sa présence. »

Des questions se posent également sur les capacités d’accueil des maisons d’hébergement. Déjà submergées, elles doivent adapter leurs services et travailler avec du personnel réduit à cause du coronavirus. Pourront-elles accueillir des nouvelles arrivantes en toute sécurité ?

Les cabinets des trois ministres francophones compétentes en la matière et les services spécialisés de terrain se concertent en ce moment. Trois pistes sont pour l’instant sur la table : mettre en place une campagne d’information large visant notamment à faire davantage connaître la ligne d’écoute ; ouvrir des hébergements d’urgence dans des locaux inoccupés – ce qui impliquera aussi des dispositions sanitaires pour éviter la propagation du virus, à l’image de ce qui se fait avec les sans-abri ; et concrétiser un renforcement de la ligne d’écoute pour qu’elle fonctionne 24h/24 et 7j/7 avec des professionnel·les formé·es, ce qui n’est pas le cas pour le moment. À Soignies, les femmes d’un groupe de Vie Féminine ont d’ores et déjà interpellé la commune pour que des gîtes vides puissent être mis à disposition des femmes victimes de violences.

Les femmes réfugiées et les femmes précaires particulièrement touchées

Outre les violences conjugales, certaines femmes seront plus durement touchées que d’autres par cette crise et le confinement. Alors que l’Office des étrangers a suspendu l’enregistrement des demandes d’asile le temps de la crise, les femmes réfugiées dans les centres sont tout particulièrement isolées.

Fatima Ben Moulay, responsable adjointe à Vie Féminine Charleroi, explique : « Nous travaillons avec le centre Fedasil à Jumet. Nous y suivons plusieurs femmes et c’est très compliqué en ce moment. Je pense notamment à une femme avec six enfants. Ils sont confinés dans une seule chambre. Ce n’est pas un centre fermé, c’est un centre ouvert, donc nous pouvions y mener des activités. Ce sont des personnes qui ont vécu de grandes violences. Nous avons très peu de contacts avec elles en ce moment. »

D’autres situations dramatiques sont rapportées par les animatrices de Vie Féminine. « Il y a une femme qui a une maladie mentale qui l’oblige à prendre des médicaments et à être suivie très régulièrement, à garder une certaine routine. Elle a une fille dont elle ne peut s’occuper que le soir – la journée, elle est gardée. La maman gérait bien cette situation, mais cette routine est chamboulée avec le coronavirus. Elle nous dit clairement qu’elle ne peut pas s’occuper de son enfant toute la journée, elle n’en est pas capable mentalement, elle nous dit que cela la met en danger et son enfant aussi. Une autre nous dit qu’elle a vécu enfermée des années à cause de son mari violent qui la gardait sous contrôle, elle nous a expliqué qu’elle refusait de se confiner pour ces raisons, cela réveille son traumatisme. »

Enfin, des angoisses spécifiques sont nées chez les plus précaires face aux magasins qui se vident.« Certaines n’ont pas les moyens de faire des stocks. On doit les rassurer en leur disant que ce sont juste les gens qui paniquent », explique Fatima Ben Moulay.

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