Enfants exposé·es aux violences conjugales : « Papa, il a frappé maman mais seulement un petit peu »

Par N°223 / p. 14-17 • Novembre 2019

Les enfants ne sont pas épargné·es par les violences conjugales. Témoins et victimes, elles et ils peuvent développer un état de stress post-traumatique. Souvent pourtant, les pères violents gardent un droit de visite. Les tribunaux peinent à reconnaître que cette violence affecte aussi les enfants et à les protéger. Car non, un mari ou un compagnon violent n’est pas un bon père.

© Diane Delafontaine, pour axelle magazine

Ce sont des histoires de violences inadmissibles, des mots et des phrases difficiles à intégrer. Derrière ces mots, il y a des vies : celles de Laetitia Baris et de Caroline Huens qui ont accepté de témoigner pour ce dossier. Celles de leurs enfants aussi car à travers les mots des mamans, c’est le calvaire des petit·es qui se dessine. « En racontant mon histoire, vous me protégez. S’il m’arrive quoi que ce soit, mes enfants sauront la vérité, surtout la plus petite. » À l’autre bout du téléphone, la gorge de Laetitia se serre. Malgré leur séparation, la menace de son ex-conjoint est toujours bien présente. Il l’a constamment menacée de mort pendant 3 ans ; à la violence psychologique s’est ajoutée la violence physique. Laetitia raconte les « claques » et la nuit où il lui a cassé le nez. « Quand je l’ai rencontré, je sortais d’une histoire compliquée, j’étais une maman célibataire avec mes deux filles. Il a tout de suite joué le rôle du sauveur. Il buvait déjà mais je pensais que cela n’était que dans un cadre festif. Je l’admirais complètement, je le trouvais très intelligent et cultivé. Il travaillait beaucoup et il était souvent de sortie. Il m’a très vite présentée à sa famille, se souvient-elle. Petit à petit, j’ai découvert qu’il mentait aux gens. Il a changé de visage, il est devenu plus antipathique, il soufflait le chaud et le froid. Il avait les clefs de chez moi, donc il pouvait venir quand il voulait, mais il refusait de s’installer avec moi. Je ne voulais pas créer de problème, je voyais bien les choses problématiques mais j’essayais d’arrondir les angles, la relation d’emprise se créait. Il a commencé à saper ma confiance en moi, à me faire des réflexions sur mon rôle de maman alors qu’il n’était pas papa. Le père de mes filles a essayé d’intervenir et je me retrouvais au milieu des deux. »

« Mon point faible, c’est les enfants, il a joué avec ça »

Son ex-compagnon incite Laetitia à avorter, elle fait ensuite une fausse couche. « Quand j’ai été à nouveau enceinte, c’est là que le cauchemar a vraiment commencé, raconte-t-elle. Il rentrait alcoolisé. Il me disait qu’il ne savait pas s’il voulait de l’enfant, puis il me disait que si j’avortais il allait me tuer, moi et mes filles. Il m’a dit : « C’est soit nous tous, soit moi tout seul. » Après ces vagues de violences, il redevenait gentil et me disait qu’il ne pourrait jamais nous faire du mal. J’avais envie d’y croire, je suis donc restée mais il avait identifié mon point faible : les enfants. Je suis hyper-protectrice envers elles, il ne faut pas y toucher. Et donc il a joué avec ça. »

© Diane Delafontaine, pour axelle magazine

Son histoire ressemble à celle de Caroline et à celles de beaucoup d’autres femmes. Les enfants de Caroline ont aussi été instrumentalisés par son agresseur pour la violenter. « Je peux raconter les violences que j’ai vécues mais cela reste très éprouvant, explique-t-elle. Parce que j’aimerais tant les oublier déjà. Parce que j’ai dû les raconter aussi encore et encore à des tas de psychologues, assistants sociaux, avocates, éducateurs et éducatrices, dirigeants d’école, policiers, amies, partenaires amoureux…, avec des bénéfices plus que mitigés pour mes fils et moi. J’aimerais parler du continuum des violences patriarcales qui m’ont amenée et qui amènent tant de femmes à se retrouver sous l’emprise d’un homme violent et, pire, à se condamner à rester sous cette emprise pendant une bonne partie de leur vie parce qu’elles ont eu le malheur de faire des enfants avec lui. Je ne suis jamais tombée amoureuse du père de mes enfants, il ne m’en a pas laissé le temps pour tout dire. Je ne m’étais pas encore remise de la rupture avec mon « premier amour », une relation de 4 ans avec un homme de treize ans mon aîné qui n’avait jamais voulu s’engager avec moi. J’approchais de la trentaine et mon désir d’être mère se faisait de plus en plus pressant. Après notre première nuit ensemble, j’ai signalé à mon futur bourreau que je devais passer dans une pharmacie acheter une pilule du lendemain car je n’étais pas sous contraception. Il m’a rétorqué : « Je ne te promets pas de t’aimer toute ma vie, mais je te jure d’aimer nos enfants si nous en faisons ensemble. » Je ne suis donc pas passée à la pharmacie, il avait réussi à toucher mon point le plus vulnérable et, trois mois plus tard, j’étais enceinte », continue-t-elle.

Je ne voulais pas créer de problème, je voyais bien les choses problématiques mais j’essayais d’arrondir les angles, la relation d’emprise se créait. Il a commencé à saper ma confiance en moi, à me faire des réflexions sur mon rôle de maman alors qu’il n’était pas papa…

Le supplice de Caroline commence après l’accouchement de son premier enfant. « Il avait pris l’habitude déjà de « jouer » avec notre bébé (c’était encore un nourrisson de 3, 4 mois au plus) en le lançant au plafond, surtout quand il avait un public « sensible » tel que ma mère ou un couple d’amis, jeunes parents eux aussi. Ma mère est sortie de ces spectacles-là particulièrement traumatisée et moi, assez remontée contre lui évidemment. Donc, il me coupait déjà d’un de mes soutiens familiaux : ma mère ne désirait plus trop venir à Bruxelles pour me voir ainsi que son petit-fils, ne supportant pas l’imposante présence du père. Le contrôle fut quasi permanent à partir de là aussi. « Qu’est-ce que tu as fait de ta journée ? », « T’as pas eu le temps d’aller faire les lessives ? », etc. Et les violences ont commencé. »

À la fois témoins et victimes

Dans le cas de Laetitia, ses trois filles ont été témoins des violences qu’elle subissait, dont la petite dernière qu’elle a eue avec son ex-compagnon violent. Selon l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes , dans plus de 40 % des situations de violences entre partenaires, au moins un·e enfant a été témoin d’actes violents commis sur un de ses parents. Les enfants sont particulièrement présent·es lors des situations de « violences graves » (48,8 %) et « très graves » (43,2 %). Le blog « Stop Féminicide » recense les meurtres de femmes par leur compagnon ou ex-compagnon. Des meurtres qui ont souvent lieu devant les enfants. Selon les chiffres du blog, en 2018, 22 enfants ont survécu au meurtre de leur maman en Belgique, 21 enfants déjà en 2019. Sur les deux dernières années, 7 enfants ont été tué·es dans un contexte de violences, la plupart d’entre elles et eux en même temps que leur maman. « Il m’a jeté un couteau devant ma fille de 12 ans et celle de 2 ans, confie Laetitia. Il aurait pu me tuer. Il m’a dit « dommage que je t’ai loupée ». Ma plus grande a insisté pour aller au commissariat ce jour-là. » Les fils de Caroline ont eux été victimes de violences physiques de la part de leur père. « Les violences que j’ai subies avec le père de mes fils étaient, et restent encore aujourd’hui car elles ne sont pas totalement terminées, exclusivement psychologiques, juridiques et financières pour moi, mais pas pour mes fils. Ce qui était, bien évidemment, la pire des violences psychologiques, le fait d’assister à ces violences physiques sur eux et de ne pas arriver à les en protéger », raconte Caroline.

Il n’a plus jamais frappé les enfants après la séparation, mais il a continué pendant des années à leur hurler dessus et j’ai continué à être terrorisée à l’idée qu’il les estropie ou pire encore.

Ces violences ne sont bien entendu pas sans effet sur les enfants qui y sont exposé·es. « On estime qu’un tiers des enfants deviennent agresseurs à leur tour, un tiers deviennent victimes et un dernier tiers deviennent résilients, explique Marie Denis, psychologue et cofondatrice de l’Observatoire francophone des violences faites aux femmes. Il y a une normalisation de la violence chez certains. Le docteur Maurice Berger a montré que les enfants témoins de violences avaient un haut niveau d’hormones de stress qui attaquent le cerveau. C’est visible à l’IRM. Outre les effets sur les enfants, il y a aussi des effets sur les mamans, qui ont des problèmes de santé physiques et/ou mentaux à cause des violences. Cela va leur être reproché en cas de procès par exemple, dans une totale inversion des responsabilités. Ce n’est pas de leur faute mais bien de celle de l’agresseur. »

« Mon enfant a dû apprendre à être douce »

Ces effets, ce sont encore les mamans qui en parlent le mieux. « Mon fils aîné a particulièrement été impacté par les violences, raconte Caroline. Il a souffert d’encoprésie [incontinence fécale, NDLR] jusqu’à ses 9, 10 ans. Il reproduisait sur son petit frère les violences de son père. Il était hyper-anxieux, insomniaque, agité, opposant, etc. Une de ses institutrices, qui avait beaucoup de mal à le supporter, le soupçonnait d’être « hyperkinétique avec un déficit d’attention ». Il avait aussi des problèmes avec ses camarades, aucun·e ami·e, des rejets et moqueries diverses. Ce sont des enfants (et des adultes, bien sûr) « difficiles », car ils ont des difficultés spécifiques. Notre cadet, lui, s’est un petit peu réfugié dans sa bulle. Là, le corps enseignant le soupçonnait d’être « autiste ». Il n’était pas du tout le même enfant à l’école qu’avec moi. Il était bourré de tics dès le 15 septembre et ses tics disparaissaient comme par enchantement le 15 juillet. Il était extraverti avec moi et visiblement introverti à l’école… et, sans doute, chez son père. À l’aube de ses 18 ans, il se ronge toujours les ongles à sang, doigts de pieds compris. » « Mon plus jeune enfant est une petite fille douce mais elle a dû apprendre à l’être », indique pudiquement Laetitia.

© Diane Delafontaine, pour axelle magazine

L’ex-compagnon de Laetitia possède un droit de visite sur leur enfant malgré sa condamnation pour violences aggravées sur la maman. L’idée répandue selon laquelle un mari violent est un bon père fait des ravages dans les tribunaux. « Il y a aussi la séparation entre les tribunaux, mon ex est condamné au pénal et quand j’ai mis cela en avant, la juge aux affaires familiales m’a dit qu’ici on était au civil… », raconte Laetitia. Les violences vécues par Caroline et ses enfants n’ont jamais été reconnues par la Justice. « J’ai fait constater par un médecin légiste les coups reçus par mon fils et j’ai porté plainte. Mon fils a témoigné. Mon ex-compagnon a été arrêté à notre domicile, il a passé une nuit en cellule et a eu une comparution immédiate devant une juge qui lui a dit : « Monsieur, je pourrais vous incarcérer immédiatement ou vous obliger à suivre une thérapie, mais j’espère que vous êtes assez intelligent pour savoir ce que vous avez à faire. » Elle a fixé une date de procès six mois plus tard. Dans les semaines qui ont suivi, il m’a demandé si je me portais partie civile et je ne l’ai pas fait. Je ne sais toujours pas si ce fut la bonne décision, mais j’avais vraiment peur à ce moment-là qu’il prenne les gosses et se tue avec eux si je « l’enfonçais trop »… Je n’ai jamais pu obtenir le jugement. Il m’a lancé cette phrase « splendide » : « Je ne suis pas coupable puisque je ne suis pas condamné et la juge estime que je suis un bon père puisqu’elle ne m’a pas déchu de mes droits paternels » », explique Caroline. Par la suite, à chaque fois qu’elle voudra se défendre ou l’attaquer en justice, on lui interdit de parler du « passé », ses avocat·es et les juges lui demandent de ne plus parler que des événements les plus récents.

« J’ai entraîné mon fils aîné à aller chercher du secours »

« Il n’a plus jamais frappé les enfants après la séparation, mais il a continué pendant des années à leur hurler dessus et j’ai continué à être terrorisée à l’idée qu’il les estropie ou pire encore, poursuit Caroline. Notre fils aîné avait 6 ans et notre cadet 3 ans. J’ai entraîné l’aîné à aller chercher du secours chez les voisins si son père piquait l’une de ses crises de rage. Ce n’est vraiment que lorsque nos deux garçons ont atteint le début de l’adolescence que j’ai commencé à me rassurer sur ce sujet. Je ne sais pas si le grand public a conscience de ce que cela peut être de vivre en état d’anxiété continuelle une semaine sur deux pendant autant d’années, mais pour la santé mentale des mères qui doivent subir cela, c’est absolument désastreux », s’insurge-t-elle. Laetitia se décrit comme étant « en apnée ». « La première fois que j’ai dû lui remettre ma fille, j’étais fort angoissée, j’ai appelé tous mes avocats pour trouver quelque chose à faire. Il est venu avec sa sœur et sa nièce et ma petite a dit : « Je veux bien aller au parc avec ma cousine mais pas avec lui. » C’était une enfant propre nuit et jour et elle ne l’est plus. Ça veut tout dire », explique-t-elle. « Dans les témoignages de la procédure devant le juge aux affaires familiales, toute la famille de mon ex-compagnon essaie de me faire passer pour folle et j’ai peur de ce qu’ils disent à ma fille. Au retour de chez son père, elle m’a rétorqué : « Papa, il est très en colère contre maman et papa, il a frappé maman mais seulement un petit peu » », continue-t-elle.

Les enfants témoins de violences ont un haut niveau d’hormones de stress qui attaquent le cerveau. C’est visible à l’IRM.

Dans la société patriarcale, la femme et les enfants sont encore considéré·es comme des propriétés du père.« Les juges veulent à tout prix préserver le lien de paternité, c’est de la folie, poursuit Laetitia. Il se comporte vraiment comme si ma fille était un objet. Ce n’est pas du tout le genre de relation que j’ai avec mes enfants, je veux qu’elles soient libres. Elles ne m’appartiennent pas. »

La fameuse « aliénation parentale »

Jusqu’à en arriver au concept d’aliénation parentale, prisé des masculinistes et utilisé contre les mamans lors des séparations en occultant les violences subies. Cette « aliénation » viendrait du fait que la femme transmettrait ses angoisses à ses enfants qui en viendraient à croire ce qu’elle dit et à développer une vision négative du père, alors qu’elle cherche à se venger. Cette théorie a eu du succès à la fin des années 1990 suite à la diffusion du mythe des fausses plaintes pour violences conjugales : 80 % seraient mensongères. Un chiffre jamais vérifié, comme l’aliénation parentale en elle-même. « Cette théorie est non fondée scientifiquement et pourtant les magistrats, psychologues, etc. sont formés par des hommes qui la propagent comme Hubert Van Gijseghem, analyse Marie Denis. L’aliénation parentale a été inventée dans les années 1980 par le psychiatre Richard A. Gardner, un homme controversé. Il affirmait par exemple que la passivité des femmes et l’agressivité des hommes étaient programmées génétiquement. Il pensait aussi que les hommes avaient une libido plus forte afin d’assurer la survie de l’espèce. Il estimait encore que la société avait une réaction excessive par rapport à la pédophilie. L’idée derrière, c’est que les femmes manipulent les enfants pour recevoir la garde exclusive et une pension alimentaire. C’est vrai qu’en Belgique, le montant de la pension alimentaire permet de se payer des vacances au soleil ! », ironise-t-elle. Dans notre pays, les travaux préparatoires de la loi de 2006 sur l’hébergement égalitaire citent cette théorie controversée. La loi favorise la coparentalité, notamment via la médiation. Un danger pour les femmes victimes de violences qui se retrouvent ainsi face à leur agresseur.

Caroline et Laetitia s’engagent désormais contre les violences. « Je suis une guerrière et j’apprends à ma fille qu’elle l’est aussi, précise Laetitia. On s’en sort grâce aux autres femmes, on a créé ensemble une chaîne humaine qui cache les femmes victimes et leur trouve un nouveau logement. » Enfin l’amorce d’un sourire à l’autre bout du téléphone.

Si vous, vos enfants ou vos proches êtes victimes de violences conjugales, vous pouvez appeler gratuitement le 0800 30 030.

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