Auto-stoppeuses, à la force du pouce

Lever le pouce au bord d’une route, solliciter la solidarité des automobilistes afin de se déplacer : le stop pourrait se résumer à cela. Mais lorsqu’il se décline au féminin, il se charge de bien d’autres enjeux. Moyen d’accès à l’autonomie, instrument de découverte de soi, de l’inconnu ou du lointain… Pourtant, de l’imaginaire collectif aux violences bien réelles, notre société tient les femmes loin du bord des routes, comme si l’indépendance et l’exploration devaient rester des chasses gardées masculines. Malgré ces obstacles, des femmes continuent à faire du stop et… elles aiment ça ! Chevronnées ou pas, adeptes des longs trajets ou du stop au quotidien, elles sont nombreuses à avoir répondu à notre appel à témoignages. axelle vous propose de partager un petit bout de chemin avec elles : en voiture !

© Easyfotostock

À 32 ans, Amélie parcourt des milliers de kilomètres en stop. La jeune femme a toujours eu la bougeotte : avant de poser ses valises à Lausanne, cette animatrice d’ateliers d’écriture a travaillé comme enseignante de français en Slovénie et au Kirghizstan. Lorsqu’il a fallu rentrer de Bichkek, sa capitale, il y a sept ans, Amélie a choisi le stop : « Pendant un an, j’avais eu le sentiment de ne pas être véritablement maîtresse de ma vie. J’avais besoin de me réapproprier mes choix. Plutôt qu’une limite financière, j’avais besoin d’un temps de transition pour rentrer. » Elle rejoint Istanbul en avion et entame un périple en stop vers la Normandie. « C’est comme ça que j’ai commencé le stop et, sur la route, je me suis sentie bien : j’ai découvert un autre rapport au temps, aux autres et à moi-même. »

« Si on avait dû payer le transport, on ne serait jamais partis en vacances. » Sophie, 30 ans, professeure de violon, qui a fait du stop avec son fils lorsqu’il avait entre 6 et 8 ans.

Maureen, 31 ans, repense à son voyage en stop en Patagonie au début de sa vingtaine, lors d’une année d’échange universitaire à Valparaiso. « En stop, le but n’est pas la destination : c’est le voyage en lui-même », philosophe la jeune chercheuse en relations internationales. « Sur la route, on se libère d’un quotidien rythmé par les deadlines. Le temps est comme figé, et extensible en même temps. »

Bien plus qu’un moyen de transport, les deux jeunes femmes décrivent, chacune à leur manière, une autre façon d’être au monde. « Quand on fait du stop, on accepte l’attente. Patienter n’est pas une transition entre deux activités, c’est une activité en elle-même : contemplative et intérieure », souligne Amélie.

 Rencontres et confidences

« Des gens m’ont expliqué comment cueillir les champignons, j’ai été invitée à partager leurs saunas et on m’a fait découvrir des lieux magnifiques », s’émerveille Ornella lorsqu’elle replonge dans ses souvenirs de stop en Finlande, il y a quatre ans. « Une fois, j’ai pris le bus : ça a été les cinq heures les plus ennuyeuses de mon voyage ! Ça m’a servi de leçon : en bus, jamais je n’aurais rencontré ni les Finnois, ni la Finlande ! » Depuis, l’étudiante de 22 ans a levé le pouce en Colombie, en France, en Italie, au Canada et aux USA.

Pour Amélie, le cadre très particulier de la rencontre dans l’habitacle peut aussi créer l’occasion d’échanges exceptionnels : « Il y a 7 ans, un automobiliste m’a prise en stop. Pendant le trajet, il m’a raconté son passé detoxicomane. Avant que l’on ne se sépare, il m’a dit : « Parle ! Parle ! Parle ! Ne garde jamais rien pour toi ! » C’est devenu une de mes phrases-piliers. »

Selon la jeune femme, le stop crée un contexte favorable pour une libération de la confidence parce que « le conducteur regarde la route et sait qu’on ne se reverra pas. » Auto-stoppeuse réunionnaise de 40 ans, Diane confirme : « Parfois, même pour moi, un trajet ressemble à une séance de psy gratuite ! » Porte d’entrée vers des mondes inconnus, le stop au féminin permet aux femmes d’emprunter un chemin socialement réservé aux hommes : la rencontre imprévue et aléatoire.

« Lorsque je lui ai demandé comment le remercier, il a souhaité que je fasse une prière à la Vierge Marie. Je n’aurais jamais croisé cet homme dans mon quotidien et pourtant, il avait fait un détour de 50 kilomètres pour nous déposer à Rennes, mon fils et moi, alors qu’il allait à Brest. C’est sa foi, qui m’est si étrangère, qui a fondé son geste. C’est ça aussi, le stop. » Sophie.

Violences sexistes

Mais les femmes qui ont témoigné pour cet article relatent des facettes plus sombres du stop : elles racontent le harcèlement, voire les agressions sexuelles dont elles ont été victimes lors de leurs trajets.

C’était il y a 25 ans, mais Moïra décrit la scène comme si c’était hier. L’infirmière liégeoise avait 16 ans quand « un beau jeune homme » s’est arrêté pour la faire monter. « J’étais toute contente mais j’ai vite changé de couleur : tout en roulant, il a soulevé son T-shirt et son pantalon était ouvert sur son sexe en érection. Il venait de me demander si je n’avais pas peur de faire du stop… J’ai eu très peur mais il ne m’a rien fait. »

Femme trans, Diane est formelle : en « devenant visiblement une femme », elle a « perdu le luxe de l’insouciance » lorsqu’elle lève son pouce au bord d’une route. La plupart des femmes qui nous ont confié leurs souvenirs ont donc dû développer des stratégies pour que leurs voyages en stop se passent au mieux (voir leurs conseils en fin d’article).

« Seule ou avec des copines, je faisais régulièrement du stop dans Bruxelles quand j’étais à l’université, pour rentrer de soirée. Ça m’évitait de payer le taxi quand il n’y avait plus de transports en commun. Je savais qu’il y avait un danger, mais j’ai eu de la chance : il ne m’est jamais rien arrivé. Je refusais de ne pas faire quelque chose, juste parce que j’étais une femme. » Charline, 32 ans, journaliste

Toutes racontent également avoir souvent entendu cette phrase – ou une variante : « Je te prends en stop parce que j’ai peur pour toi. Tu ne devrais pas faire ça, c’est dangereux. » Malgré l’intention parfois bienveillante du conducteur ou de la conductrice qui la prononce, les stoppeuses sont rappelées à l’ordre etrendues responsables de leur éventuelle agression.

Moïra s’agace de ce discours : « Une femme qui fait du stop ne prend pas un risque, elle s’expose à un danger. Se marier, prendre les transports, boire de l’alcool en compagnie d’hommes ou sortir seule dans la rue, c’est potentiellement très dangereux pour nous, je le sais : j’en ai aussi fait l’expérience. La menace plane sur nous en permanence, mais il faut que ce soit clair : lorsque l’on est victime d’une agression, nous n’en sommes jamais responsables. »

Les femmes qui nous ont raconté leurs expériences sont toutefois unanimes : elles ont expérimenté ces mêmes violences dans de nombreux autres espaces de leur quotidien – transports en commun, rue, festivals, université ou lieu de travail. Alors que c’est au sein de la famille et des espaces privés que les féminicides et les viols sont les plus fréquents, l’imaginaire collectif angoissant qui plane autour des stoppeuses a une fonction : éloigner les femmes des bords des routes et, plus généralement, de l’espace public et d’une certaine liberté.

L’autonomie au bout du doigt

« Un jour, mon père a fermé la porte de la maison sur moi et l’a verrouillée de l’intérieur. J’étais dehors avec un petit sac », se remémore Juliette, responsable de l’observatoire de la vie étudiante à l’ULB et bénévole à l’espace féministe « Le Poisson sans bicyclette » à Schaerbeek. « Je n’ai pas vraiment eu le choix, alors j’ai fait ce que je faisais déjà depuis quelques années pour me déplacer dans ma campagne : j’ai sorti mon pouce. Grâce au stop, à 18 ans, je me suis sentie forte et autonome. Quelques années plus tard, j’ai traversé en stop le Canada d’est en ouest », raconte la chercheuse.

« Je fais du vélo au quotidien. Pour moi, le stop, c’est un moyen de partir loin sans polluer plus. » Florence, 34 ans, journaliste reportrice d’images.

Avant les rencontres imprévues et l’horizon sans fin, il y a souvent le quotidien pas toujours rose de jeunes filles habitant dans des zones faiblement pourvues en transports publics. « À quinze ans, en faisant du stop, je me libérais des contraintes d’horaires : le bus était rare et l’entrée de l’autoroute plus proche que la gare », se souvient Alice qui, à 26 ans aujourd’hui, envisage de rejoindre le Brésil en bateau-stop pour se rendre au mariage d’un ami.

Pour autant, toutes les stoppeuses adolescentes ne se sont pas transformées en globe-trotteuses. Fanny, éducatrice spécialisée de 32 ans, a par exemple commencé le stop à 12 ans pour se rendre à l’arrêt de bus le plus proche de chez elle. Elle en a usé quotidiennement jusqu’à ses 22 ans et l’achat de sa première voiture, mais n’a jamais fait de grand voyage en stop.

Les aventures de Moïra, Ornella, Alice, Juliette, Fanny ou Maureen ont commencé en face de chez elles, à peine sorties de l’enfance, parce que les contraintes qui pesaient sur elles ou leur besoin d’indépendance les ont poussées à tendre le pouce lorsqu’elles ne disposaient pas d’autres options. De nombreuses femmes sont devenues des inconditionnelles de ce moyen de transport découvert par hasard, souvent sans avoir conscience des dangers courus. Qu’elles continuent aujourd’hui ou qu’elles évoquent des souvenirs parfois lointains, au-delà du voyage, les auto-stoppeuses racontent surtout des rencontres : avec des gens, mais aussi avec elles-mêmes. À 41 ans, Moïra constate : « On m’a toujours dit que le monde était dangereux. J’ai quand même été voir et j’ai constaté que c’était vrai, parfois, mais que j’avais aussi une place à y prendre. Je suis si heureuse d’avoir fait autant de stop ! »

Conseils d'auto-stoppeuses

Merci aux nombreuses femmes qui ont répondu à notre appel à témoignages et qui nous donnent ces conseils pour nous déplacer en stop !

• Demander d’abord où va le conducteur/la conductrice avant de donner sa propre destination. Si la personne hésite ou n’est pas claire, ne pas craindre de décliner poliment ou en mentant.

• S’assurer que la personne au volant est en pleine possession de ses moyens (ni droguée, ni alcoolisée).

• Se faire déposer sur des aires de repos avec le plus de services possibles (essence, restaurants, boutiques, etc.) : ce sera autant de voitures à solliciter pour vous emmener à votre prochaine étape. Et vous pouvez cibler uniquement les femmes.

• Écouter son feeling lorsqu’on ne le sent pas : ça ne fonctionne pas toujours dans l’autre sens, mais il faut se faire confiance sur ses mauvais pressentiments.

• Garder toujours sur soi un pull, ses papiers, sa carte routière, son téléphone, son chargeur et un peu d’argent : si l’on doit quitter le véhicule rapidement, on aura au moins ça.

• Prendre la plaque de la voiture en photo, ça peut vous rassurer. Un·e conducteur/trice qui s’en offusquerait n’est peut-être pas digne de confiance.

• Appeler quelqu’un·e (ou faire semblant) si vous vous sentez mal à l’aise : symboliquement, cette troisième personne entre dans l’habitacle et rompt l’isolement. Dire où l’on est et avec qui l’on est, voire donner une heure approximative et un lieu d’arrivée peut suffire à briser l’élan d’un agresseur potentiel.

• Ne jamais se sentir obligée de « faire plaisir » et verbaliser lorsqu’un comportement est déplacé ou vous met mal à l’aise : cela peut parfois stopper net certaines agressions.

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