Leila, Roya, Sarah vers la Belgique : témoignages de trois femmes afghanes

Trois femmes afghanes racontent le parcours qui les a menées en Belgique. Elles vivent aujourd’hui en région liégeoise et ont intégré le programme de marrainage/parrainage de l’association Live in Color. Confinement oblige, axelle les a écoutées par vidéo interposée.

(Cette photographie ne représente pas les trois femmes ayant témoigné dans notre article) Layla est Afghane : elle est parvenue avec sa famille sur l’île de Lesbos, en Grèce, après un dangereux périple. Layla et sa famille viennent de Kaboul, la capitale de l’ Afghanistan, et ont fui leur pays à cause des violences qui s’y perpétuent. © Stephen Ryan / IFRC / août 2015.

Leila : « En Afghanistan, je meurs à chaque minute »

Leila (prénom d’emprunt) est née à Hérat, nord-ouest de l’Afghanistan. Sa famille a habité 5 ans en Iran, parce que sa mère était atteinte d’un cancer impossible à soigner sur place. Seule, elle part en 2015, direction l’Europe. Après deux ans et demi de procédure, passés dans le centre d’accueil de demandeurs/euses d’asile de la Croix-Rouge à Nonceveux, près d’Aywaille, Leila obtient ses papiers. La jeune femme de 27 ans parle aujourd’hui français et poursuit des études de coiffure.

« J’avais des problèmes avec mon père et mon oncle, aucune liberté. Je n’avais pas envie de suivre le même chemin que ma mère. Les filles sont 100 % obligées de se marier. C’est comme… naturel, le mariage à 12, 13 ans. Moi, j’avais des problèmes de santé. Là-bas, si tu es très blanche et grosse, c’est mieux. Heureusement, j’étais trop maigre, probablement à cause de l’endométriose. Après un an en Belgique, j’ai appris que je souffrais d’endométriose, comme ma mère et une de mes deux sœurs.

Pour partir, ma mère m’a soutenue. Elle faisait venir une prof d’anglais à la maison, sans l’avis de mon père. Je n’ai plus de contact avec elle depuis cinq ans.

Je dis merci à la Belgique de m’accueillir, sinon je dois retourner en Afghanistan et ils vont me couper la tête. Merci à Live in Color. C’est difficile de trouver mon chemin, comment faire. J’ai dû passer trois interviews pour obtenir mes papiers, des interviews très longues. La première sans pause ; j’avais pourtant un certificat médical. La deuxième, la traductrice ne me faisait pas confiance.

Dans le centre de la Croix-Rouge, les personnes ont été très gentilles envers moi, qui suis une femme seule. Mais très méchantes après mes opérations [en lien avec l’endométriose, ndlr]. Je suis rentrée au centre avec une poche, après un mois passé à l’hôpital. Personne pour m’aider à la changer, nettoyer, désinfecter. Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’avais envie de me suicider. Aucun suivi médical, pas d’antidouleur. La solitude.

Je ne veux pas parler de ce que j’ai vécu. Parler, c’est sentir.

Sur la route, c’est « je vais mourir, ou je vais y arriver ». Mais en Afghanistan, je meurs à chaque minute, c’est trop difficile. C’est une chance de partir.

J’ai eu des moments difficiles. Je ne suis plus une fille, avec toutes ces cicatrices sur mon ventre. Je ne veux pas parler de ce que j’ai vécu. Parler, c’est sentir. Je voudrais changer les règles pour les femmes, aider les femmes d’Afghanistan. Je voudrais apprendre aux femmes à dire non. »

Roya : « J’ai plein de rêves »

Originaire de Kaboul, Roya (prénom d’emprunt), 16 ans, est arrivée l’année dernière avec un de ses frères et sa mère – son père est décédé – après un regroupement familial initié par son autre frère, arrivé mineur sur le territoire belge ; une procédure coûteuse, la famille devant fournir et payer des tests ADN et les billets d’avion. Le regroupement ne s’opère, de plus, que pour les parents ; frères et sœurs doivent fournir un visa humanitaire. Roya termine aujourd’hui sa quatrième secondaire dans une école liégeoise.

« Mon frère est parti seul, à cause de problèmes politiques, il y a quatre ans. Nous, nous sommes arrivés par avion. Il y a beaucoup de différences par rapport aux femmes, entre la Belgique et l’Afghanistan. Ici, toutes les femmes peuvent faire ce qu’elles veulent, rouler en vélo, rouler en voiture, avoir un job à l’extérieur… J’allais à l’école à Kaboul. Dans la capitale, il y a des écoles pour les filles et un peu de liberté, mais le reste du pays n’est pas éduqué.

Au début, l’école mixte, c’était compliqué. Ce n’est pas facile de vivre dans une société si différente. Ici, le foulard est interdit à l’école. Pour moi, c’était bizarre au début mais je suis contente parce que je suis comme les autres. Pour moi, ce n’est pas grave, mais pour certaines, oui. Ce serait bien que le processus soit un peu plus facile pour nous. J’aime le système éducatif belge mais il n’y a pas de classe de musique ou d’art. Je sais dessiner, ce serait une occasion de partager mes compétences. J’aimerais aussi avoir plus d’amies belges.

Je veux aider les gens qui ont dû immigrer à cause de la guerre.

J’ai plein de rêves. Tous les Afghans ont plein de rêves après des années de guerre. Je veux aller à l’université, prendre ma place dans la société. Je veux aider les gens qui ont dû immigrer à cause de la guerre. Ce que je vois, c’est que ma mère et d’autres femmes de son âge ont perdu leurs rêves. Elles sont tristes tout le temps car elles sont loin de leur pays. Il faudrait un programme de renforcement pour les femmes. Quand les mères sont malheureuses, comment les filles peuvent-elles être heureuses ? »

Sarah : « Je n’ai jamais pensé que j’allais y arriver »

Sarah (prénom d’emprunt) a 39 ans. En 2015, elle a pris la route avec ses cinq enfants, alors âgé·es de 4 à 12 ans. Son mari est resté à Kaboul, où il est cardiologue et professeur à l’université. Il fait des allers-retours et tente d’obtenir une équivalence de diplômes.

Quand j’ai entendu qu’un garçon de 12 ans avait été kidnappé, puis tué par les talibans, ça m’a décidée.

« À cause des problèmes politiques, mon mari m’a proposé de partir avec les enfants. Je ne voulais pas le quitter, c’est la première fois que j’aurais quitté le pays, la famille. J’avais peur de me perdre, de perdre mes enfants, de ne pas savoir où aller. Mon mari me disait : « Tu dois être courageuse. Il faut penser à nos enfants. » J’ai beaucoup pleuré. Je n’ai jamais pensé que j’allais y arriver. Quand j’ai entendu qu’un garçon de 12 ans avait été kidnappé, puis tué par les talibans, ça m’a décidée.

Je suis partie en juillet 2015. Je suis passée par beaucoup de pays, en avion vers l’Iran, en camion vers la Turquie… 17 jours de voyage, avec mes deux derniers enfants malades. Mon garçon avait mal à la gorge, il demandait tout le temps où était son papa. Un médecin m’a dit plus tard que c’était de l’angoisse.

Le 10 août, j’étais en Belgique. Il faut s’habituer à sortir, apprendre le français, aller à l’école avec les enfants.

À Kaboul, je me suis mariée à 17 ans. Ma mère était veuve, avec cinq filles et un garçon. La famille de mon mari et la mienne se connaissaient, ma mère a accepté. J’ai eu de la chance. Mon mari m’a beaucoup aidée, je prenais des cours d’anglais. Je travaillais comme infirmière avec lui. Je voudrais étudier encore ; ce n’est pas possible pour le moment, je suis toute seule et ma plus jeune fille a dix ans.

La procédure d’obtention des papiers a été rapide, 9 mois. Mon mari m’a fait parvenir par la poste toutes les preuves nécessaires. Ça ne se passe pas toujours comme ça. [Souvent, l’administration afghane ne fonctionne pas, les gens n’ont pas de carte d’identité, les villes sont aux mains des talibans, ndlr]. Là, j’essaie de passer mon permis de conduire. J’aimerais participer à des tables de conversation avec d’autres femmes. »

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