Interview : Marianne Streel, la clé des champs

Depuis le début de l’année, Marianne Streel est la nouvelle présidente de la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), qui a fêté ses cent ans d’existence en mai dernier. La syndicaliste a aussi dirigé pendant six ans l’Union des Agricultrices Wallonnes, la branche féminine de la FWA. Cheffe d’exploitation, elle évoque avec axelle la place des femmes dans l’agriculture en Belgique.

Marianne Streel est la nouvelle présidente de la Fédération Wallonne de l’Agriculture, la principale organisation professionnelle agricole en Région wallonne. D.R.

Vous êtes fille d’agriculteurs, mais vous ne vous destiniez pas vraiment à une carrière agricole ?

« Je descends de plusieurs générations d’agriculteurs du côté maternel et paternel, c’est profondément ancré dans ma famille. Je baignais dans l’agriculture, mais je ne me voyais pas moi-même agricultrice. À l’époque, on devenait agricultrice quand on se mariait avec un agriculteur : le repreneur, c’était le fils. J’ai fait des études en sciences juridiques et j’ai rencontré mon mari, Michel. Lui souhaitait par-dessus tout devenir agriculteur et a créé son exploitation à Namur, sur des terres familiales. »

À l’époque, vous ne travailliez pas sur l’exploitation ?

« Non, j’étais clerc de notaire pour que nous ne soyons pas deux indépendants. Mon mari m’a dit : « Tu seras salariée ». J’étais encore obéissante, à cette époque-là ! Malheureusement, en 1994, mon mari est décédé dans un accident de voiture alors que j’attendais notre second enfant. J’ai alors dû faire un choix et j’ai repris l’exploitation. Il n’était pas question de ne pas continuer ce que nous avions construit ensemble, c’était inconcevable. Il fallait rebondir, et j’étais attachée à l’outil agricole, même si je ne me destinais pas à cela. »

Après le décès de votre mari, vous êtes entrée à l’Union des Agricultrices Wallonnes…

« Au début, je m’y suis surtout investie pour le contact humain. C’est un lieu de formation, d’information, et surtout un véritable réseau de solidarité et de soutien entre femmes. On partage nos difficultés. Les agricultrices forment aussi des groupes de soutien aux agriculteurs, elles vont bénévolement aider certains exploitants qui souffrent de solitude, ont besoin d’aide administrative ou ont des problèmes de trésorerie. Elles soutiennent les personnes et la continuité de l’exploitation lorsqu’il y a des accidents de la vie. Ces dernières années, nous avons vu des gros problèmes de stress et de burn-out. Il y a une volonté, du côté des agricultrices, de se préoccuper de la vie sociale et d’aider les personnes en difficulté. C’est le grand rôle des femmes en agriculture dans notre pays : celui de porter les autres. D’ailleurs, beaucoup de femmes d’agriculteurs ont une formation d’institutrice ou d’infirmière, elles sont dans le soin et le souci des autres, et s’inscrivent dans des métiers de protection. »

Les agricultrices de l’UAW semblent particulièrement solidaires…

« Les « dames de l’UAW », comme on nous appelle, sont très soudées, tout en étant aussi diversifiées que les exploitations wallonnes : elles proviennent de zones géographiques différentes, ont des formations et elles ont des activités très variées au sein de leur ferme. Il y a 12.700 exploitations wallonnes, mais il n’y a pas de statistiques sur le nombre de femmes agricultrices car il n’y a pas de cotisation demandée aux membres de l’UAW. Mais cela ne nous empêche pas de travailler ensemble et de trouver des compromis. Et puis je me suis vite rendu compte que je pouvais retrouver mon premier amour, le travail des textes législatifs, dans le combat syndical. L’UAW m’a en quelque sorte permis de me rattacher à ma formation de base. J’ai été vice-présidente de l’organisation pendant six ans, et après deux mandats consécutifs, j’ai choisi de continuer à la FWA, « l’élection des hommes », comme on le dit encore ! »

 

L’UAW a fêté cette année ses 50 ans d’existence. Comment a évolué la condition des femmes dans l’agriculture, et particulièrement le statut de conjoint·e aidant·e ?

« Avant, on devenait agricultrice parce qu’on mariait un agriculteur. C’était le fils qui reprenait la propriété ou la location d’une parcelle de terre. Aujourd’hui, cela a changé, il y a moins de repreneurs d’une part, et c’est aussi plus souvent un choix. Reprendre une exploitation demande de la passion, une formation et un projet propre. Au début, alors qu’elles travaillaient dans l’exploitation, les femmes n’avaient aucun statut. Mais depuis 2003, le statut obligatoire du conjoint aidant est d’application. Les épouses d’agriculteurs indépendants ont pu enfin être assujetties au régime de l’assurance contre la maladie et l’invalidité, c’est-à-dire avoir accès à des soins et à des indemnités de santé qui leur soient propres.

Nous devons rester hyper-attentives à notre condition. Rien n’est acquis. L’image d’une femme qui arrive à la tête d’une organisation, ce n’est pas suffisant. Mais les mouvements féminins ont bien travaillé, le statut de l’agricultrice a fort évolué, je le reconnais.

Depuis 2005, le statut complet permet désormais au conjoint aidant d’ouvrir des droits similaires à ceux des indépendants. La femme d’un agriculteur qui l’aide sur son exploitation est donc couverte en matière de pension, d’allocations familiales, de soins de santé, d’incapacité de travail et de maternité. On appelle cela le « maxi-statut ». Les épouses aidantes ont aussi la co-titularité des droits de production et administratifs. Cette co-titularité met sur le même pied les conjoints aidants et les chefs d’exploitation. Par exemple, le mari ne peut plus vendre sa production céréalière ou de viande bovine sans l’accord de sa femme. »

Pour la première fois, une femme dirige la FWA. D’autres pays voisins ont aussi des femmes à la tête des syndicats agricoles. Assiste-t-on à une évolution dans un milieu d’hommes ?

« En France, en Angleterre et en Flandre, des femmes dirigent les syndicats agricoles. Comme le reste de la société, l’agriculture évolue, les mentalités changent et les femmes apparaissent à la tête d’organisations. C’est un monde d’hommes, oui. Macho, sans doute. Mais je ne trouve pas que cela soit difficile d’être à la tête d’une fédération d’hommes, c’est même un plus d’être une femme. Il faut se parler, collaborer. Je me suis toujours battue pour la cause des femmes en agriculture. Nous devons rester hyper-attentives à notre condition. Rien n’est acquis. L’image d’une femme qui arrive à la tête d’une organisation, ce n’est pas suffisant. Mais les mouvements féminins ont bien travaillé, le statut de l’agricultrice a fort évolué, je le reconnais. »

« Comme le reste de la société, l’agriculture évolue, les mentalités changent et les femmes apparaissent à la tête d’organisations », explique Marianne Streel. CC UGA CAES / Extension

Quels sont les défis que réserve l’avenir de l’agriculture ? Et quel rôle les femmes peuvent-elles jouer ou jouent-elles déjà ?

« Le secteur a fortement évolué, et l’évolution, c’est souvent la femme qui l’apporte dans l’exploitation. Par exemple la numérisation, la diversification des cultures, la transmission et la communication avec le monde extérieur. Les femmes ont un rôle de porte-parole, de conscientisation. Elles ont souvent des projets plus durables, peut-être parce qu’elles sont plus sensibilisées et voient aussi leur accès à la terre plus limité. La grande majorité des agriculteurs ont compris que l’évolution doit continuer à se faire dans ce secteur en difficulté, même si le bio, par exemple, reste un choix.

L’évolution, c’est souvent la femme qui l’apporte dans l’exploitation. Les femmes ont un rôle de porte-parole, de conscientisation.

Le tout premier défi, c’est le revenu décent de l’agriculteur, c’est un vrai combat. Nous avons des priorités économiques, environnementales et sociales. Et même si ce sont les femmes qui portent la parole, c’est la famille entière qui doit, par exemple, être consciente des enjeux environnementaux. La réflexion et le travail doivent se faire avec les hommes parce que l’on travaille ensemble, on forme une association. C’est vrai que les femmes de l’UAW ont plus de temps à consacrer au développement de thèmes innovants et avant-gardistes, contrairement aux structures de la FWA où la masse de travail syndical est plus importante. C’est aussi pour cela qu’il est important que nos deux mouvements collaborent. Comme dans une exploitation familiale, chacun a sa place et son identité, on se complète. »

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