Déconfinement : les détenues, oubliées de la pandémie

Le déconfinement se poursuit et beaucoup d’entre nous retrouvent une vie plus ou moins normale. Qu’en est-il des femmes qui vivent dans les prisons belges ? Correspondance avec trois détenues. (2 juillet 2020)

CC Ye Jinghan/Unsplash

Cette période de crise assez particulière a vu de nombreux sujets traités. À chaque période de l’histoire, ses oublié·es ! Cette fois, il s’agit des détenues, qui représentent environ 4 % de la population carcérale ; sur 10.073 personnes incarcérées (selon Prison Insider), elles étaient 427 femmes en mars 2020.

Sans surprise, lorsque la question du confinement est abordée, elles se rejoignent sur un point : le confinement, elles connaissent déjà. « Dans l’ensemble, je suis habituée, depuis 6 ans et 8 mois », nous écrit Alice (prénom d’emprunt). Même écho pour Nathalie (prénom d’emprunt) : « Le confinement n’a pas changé grand-chose à part les visites suspendues. » En effet, les visites ont été supprimées temporairement (à quelques rares exceptions) pour éviter les contaminations. « Ce qui était difficile, c’était le manque de visites. Le manque de mes enfants, le manque affectif. Ne plus pouvoir les serrer dans mes bras, ne plus leur faire de bisous », décrit Alice.

Pour tenter de combler ce manque, les établissements pénitentiaires ont organisé des visites par visioconférence, très appréciées par les détenues. « Les visites virtuelles m’ont permis de voir ma grand-mère, incapable de se déplacer. Je trouve que ces visites sont mieux », explique Nathalie. « J’ai trouvé ça super ! J’ai même écrit à Koen Geens [le ministre de la Justice, ndlr] pour le remercier. Je vois mes petits-enfants plus souvent, et en plus, pendant 20 minutes », détaille Émilie (prénom d’emprunt), incarcérée pour une peine de plus de 10 ans. Une initiative que les détenues espèrent pérenne mais qui montre ses limites. En effet, la fracture numérique n’épargne pas les familles des détenu·es, qui ne disposent pas toutes d’une connexion internet, d’un smartphone ou d’un ordinateur…

Arrêt de toutes les activités

Difficile d’occuper ses journées lorsque les activités, déjà variables en fonction des prisons, sont suspendues. Pour la plupart des détenues, les ateliers, animés par des intervenant·es extérieur·es, représentaient le seul moment de contact avec le dehors. « Le contact social, nos activités et les visites familiales nous manquent. Les activités, c’est vraiment l’un des seuls points positifs en prison », explique Émilie. Les détenues se retrouvent enfermées de longues heures dans quelques mètres carrés. Émilie décrit tristement ses journées : « Je fais mon courrier, je nettoie, je regarde des émissions débiles à la télévision. »

L’absence des intervenant·es extérieur·es a duré un mois et demi. « On ne nous a pas interdit d’aller en prison. Nous avons décidé de ne plus y entrer par sécurité, pour protéger la population carcérale », explique Soline Gilles, de l’asbl I.Care, qui œuvre pour la promotion à la santé en milieu fermé.

Alice confie : « Nous sommes donc sans activités, sans cours, sans culte… C’était notre plaisir et du jour au lendemain, plus rien. Sauf, encore heureux, le préau, mais avec distanciation sociale. » Le préau, c’est la cour dans laquelle les détenues peuvent prendre l’air. Émilie, quant à elle, préfère l’éviter, car elle y observe souvent de la violence. « Je préfère rester seule. La prison est un endroit hostile et certaines adorent le conflit. Je m’isole pour avoir le moins de contact possible. »

J’ai connu des duos difficiles. J’ai même reçu des coups. Je suis ravie d’être seule.

Pour les autres détenues dans son cas, les heures en cellule sont donc très longues. Émilie a la « chance » d’être emprisonnée seule, et elle en est soulagée : « J’ai connu des duos difficiles. J’ai même reçu des coups. Je suis ravie d’être seule. » En cellule partagée, le confinement peut être un facteur aggravant de frictions ou même de violence.

Abandonnées, impuissantes, incertaines

« Les médias ont parlé du coronavirus, de l’épidémie, des morts… Ils ont remercié les docteurs et les infirmières, mais ils n’ont pas parlé des prisons. Nous nous sentons à l’écart, rejetées de la société. Personne n’a rassuré nos familles », déplore Émilie.

J’ai proposé une semi-détention à la Justice, pour aider les citoyens. Sortir pour travailler et dormir en prison. Mais la loi a dit non !

La télévision est très souvent allumée en prison. Les détenues étaient donc bombardées d’informations sans pour autant pouvoir les trier. Elles ont rapidement compris que le danger venait de l’extérieur, explique Soline, qui a rassuré les détenues par rapport aux informations qu’elles entendaient. « Lorsque je suis retournée en prison, j’avais un masque. J’ai dû leur expliquer quel était le but et comment le masque les protégeait. » Dans son courrier, Émilie formule d’ailleurs une critique sur les mesures de sécurité. « En prison, le masque est obligatoire depuis le 25 mai seulement. Nous aurions dû être protégées depuis le départ car c’est l’agent qui vient de l’extérieur qui peut nous contaminer. La vie des agents est plus importante que la nôtre. C’est dommage. »

Émilie aurait aimé participer à l’élan citoyen de solidarité. Mais elle est amère. « J’ai proposé une semi-détention à la Justice, pour aider les citoyens. Sortir pour travailler et dormir en prison. Mais la loi a dit non ! Je voulais nettoyer les ambulances, participer aux garderies à l’école… Je me sens inutile et impuissante ici. Ça me rend malade sachant que dehors, ils sont en demande de personnel. J’aurais risqué ma vie plutôt que de rester dans cet endroit morbide, sans rien faire. »

La peur du regard des autres

J’ai l’impression que pour un certain nombre de gens, nous sommes infréquentables et sans cœur, mais moi, je le dis, nous avons un cœur.

Alice, Émilie et Nathalie sont également sensibles au regard que la société porte sur la prison. « Le regard des gens sur le milieu carcéral est négatif mais sachez que, même derrière ces murs, il y a des gens bien. Nous avons droit à une deuxième chance », poursuit Émilie quelques lignes plus loin. Alice, quant à elle, insiste : « J’ai l’impression que pour un certain nombre de gens, nous sommes infréquentables et sans cœur, mais moi, je le dis, nous avons un cœur. Je pense à ces femmes et ces hommes qui ont confectionné des masques en prison et dont on a peu parlé dans les médias… »

Le traitement médiatique des questions carcérales durant le confinement a impacté ces femmes. La télévision et la radio étant leurs uniques fenêtres sur l’extérieur, elles s’attendaient à ce que leur situation soit prise en compte et rapportée au grand public.

Sexualité et dépendances

Les visites intimes sans surveillance ont également été suspendues. Toutes les détenues y ont droit au moins une fois par mois. Pour ce qui est des trois détenues qui nous ont écrit, elles ne sont pas sexuellement actives, mais Alice avoue en ressentir l’envie : « Je vous mentirais si je vous disais que cela ne me manque pas. »

La fin des visites extérieures est également synonyme de la fin des entrées de drogue. Les substances illicites sont généralement apportées par les proches lors des visites ou parfois même par des agent·es. L’usage de la drogue est assez commun en prison. « Cela diminue les angoisses et calme le côté émotionnel. Les frustrations, la colère… Tous les sentiments que l’on pourrait vivre en prison. Forcément, avec une coupure radicale, il y a certaines émotions qui surgissent, des difficultés à dormir », explique Soline. L’absence de drogue constitue donc un réel souci durant le confinement. C’est pourquoi une forme de troc se met en place pour échanger des drogues ou des médicaments. Par exemple, une détenue en manque de cannabis peut proposer un service, de la nourriture, des cigarettes… en échange de cette substance.

Angoisses, peurs, solitude… Les émotions se bousculent dans l’esprit de ces femmes qui n’ont pas eu de suivi psychologique depuis le confinement. Trois détenues qui continuent à se soucier de l’extérieur. Nathalie voudrait d’ailleurs transmettre un message aux lectrices d’axelle : « Si vous avez trouvé d’autres occupations que le travail et modifié votre rythme de vie, restez sur cette optique et prenez conscience de chaque petit bonheur que les journées vous apportent. »

Share Button