Les bédéastes

Anaële et Delphine Hermans
Propos recueillis par Stéphanie Dambroise
© Delphine Hermans

En juin, une fois n’est pas coutume, ce sont deux invitées qui répondent à nos questions : Anaële et Delphine Hermans, sœurs et bédéastes complices.

pouce
1.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme actuellement ?

Delphine (dessinatrice) : Toutes ces énergies qui bouillonnent. Le printemps qui insuffle dans nos veines cet air nouveau et nous donne des ailes.

Anaële (scénariste) : Un nouveau projet d’écriture qui est en train de germer dans ma tête. J’aime cette période où l’histoire se déploie dans mon imagination, où j’explore différentes directions. Le tri et la structuration viendront plus tard.

pouce
2.

Quelque chose à pointer du doigt dans votre métier ?

D. : Des métiers, j’en ai plusieurs. Ou plutôt je dirais plusieurs « activités », mais ce qui les relie, c’est ma passion de raconter des histoires, que ce soit par l’intermédiaire de films d’animation, de bandes dessinées, de chansons ou à l’occasion des ateliers que j’anime.

A. : Je pointerais la créativité inépuisable des auteurs de BD, autant au niveau pictural que scénaristique. Il y a tant de superbes livres à découvrir. Je suis particulièrement passionnée par la BD de reportage, dont le format permet aux auteurs de s’immerger longuement dans leur sujet, de prendre le temps du récit. Beaucoup laissent une place à la subjectivité et au ressenti, ce qui est peu commun dans les reportages plus traditionnels.

pouce
3.

Un moment d’indignation : envers qui, envers quoi ?

D. : De manière plutôt évidente, l’injustice m’indigne. Et dans le cadre de la sortie de La Ballade des dangereuses, la nouvelle bande dessinée réalisée avec ma sœur, c’est plus particulièrement tout le système carcéral qui m’indigne. Tellement de gens se retrouvent en prison alors qu’ils ne devraient pas y être ! Et les prisons sont organisées de manière si absurde qu’on ne peut pas ne pas s’indigner.

A. : Je suis indignée par l’injustice, l’ampleur des inégalités, l’indifférence. Que certaines personnes soient dans l’incapacité de vivre dignement parce que d’autres s’asseyent trop confortablement sur leurs privilèges ou manquent de courage politique m’indigne. Pour la plupart des problématiques sociales et environnementales, des solutions sont connues, et pourtant, rien ne bouge.

pouce
4.

Avec qui, avec quoi vous sentez-vous en lien ?

D. : Je me sens en lien avec tous ceux qui ne baissent pas les bras même si des choses décourageantes peuvent arriver parfois. Dans les domaines de la création, je me sens en admiration pour ceux qui osent des choses nouvelles. Je pourrais citer Brecht Evens et GIPI en BD, Gwénola Carrère et Chris Haughton en illustration, le travail de Priit Pärn et de Koji Yamamura en cinéma d’animation.

A. : Pour la BD La Ballade des dangereuses, je me suis sentie en lien avec ma sœur Delphine. C’est le troisième livre que nous publions ensemble, et il y a toujours cette complicité qui facilite la communication. Nous nous complétons et nous stimulons l’une l’autre. Je me suis également sentie en lien avec Valérie Zézé, l’ex-détenue dont nous racontons l’histoire. Nos trajectoires de vie sont absolument différentes, mais nous nous sommes senties connectées dès notre première rencontre, sans doute parce que nous aimons toutes deux parler, écrire, lire, que tout ce qui touche l’humain et les émotions nous passionne.

pouce
5.

Qu’est-ce qui titille votre curiosité ?

D. : Tout ! Si seulement j’avais plusieurs vies pour pouvoir tout explorer !

A. : Les histoires des personnes qui ne me ressemblent pas, qu’elles appartiennent à une autre génération, une autre culture, un autre groupe social, ou les trois, comme c’est le cas de Valérie.

Image of Anaële et Delphine Hermans

© Delphine Hermans

Anaële et Delphine Hermans sont sœurs et signent à quatre mains des romans graphiques inspirés du réel. Leur premier ouvrage Les Amandes vertes se présente comme un récit épistolaire dessiné relatant le quotidien d’Anaële partie comme volontaire dans les territoires palestiniens occupés. Sorti en 2011, l’album reçoit cette année-là le prix Médecins sans frontières. Avec Avant d’oublier (2014), les bédéastes font œuvre de mémoire en récoltant différents témoignages sur des périodes historiques marquantes pour la Belgique, comme la Seconde Guerre mondiale, la colonisation, l’immigration italienne… Dans La Ballade des dangereuses (2018), elles retracent le parcours chaotique de Valérie Zézé, plus précisément sa détention à la prison de Berkendael, le seul établissement belge réservé aux femmes. Au-delà du récit individuel poignant, cet album offre une plongée saisissante dans le milieu carcéral belge qui compte, selon un récent rapport de l’Observatoire international des prisons, de plus en plus de femmes…

Mais Anaële et Delphine Hermans réalisent aussi des projets chacune de leur côté. Ainsi, en 2013, Anaële Hermans, romaniste de formation, publie un premier roman Bananes sauce gombos inspiré de ses rencontres à Bruxelles ou lors de ses nombreux voyages à l’étranger. Plus récemment, elle tire de son séjour au Burkina Faso un scénario de BD Ting Tang Sap dessiné par Benjamin Vinck et Louise-Marie Colon, à paraître aux éditions La Boîte à Bulles.

Quant à Delphine Hermans, après des études en cinéma d’animation à la Cambre, elle réalise plusieurs films comme L’enveloppe jaune (2008), Poils (2013) ou encore Rupture de stock (2016). Elle dessine également deux autres romans graphiques : 7 jours de canicule (2013) et Anesthésie générale (2016). Dans un autre registre, elle forme avec Louise-Marie Colon le duo acoustique Raoul Raoul qui propose des chansons « fantasques et colorées »…

Share Button