La directrice du Rideau de Bruxelles

Cathy Min Jung
Propos recueillis par Stéphanie Dambroise
© Cathy Min Jung

Pour cette rentrée, c’est la comédienne, autrice et metteuse en scène Cathy Min Jung qui est sous le feu des projecteurs. Nommée en juin dernier à la tête du Rideau de Bruxelles, elle devient ainsi la première femme racisée à occuper la direction d’un théâtre belge francophone. Un moment fort et prometteur.

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1.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme actuellement ?

Tout ce qui s’inscrit dans un mouvement de lutte contre l’iniquité, l’injustice sociale, tout ce qui fait appel à la réflexion, au sens critique. L’observation et l’analyse des rapports humains. Tout ce qui œuvre à déconstruire le modèle patriarcal. Les artistes de tous bords, de toutes disciplines, de toutes générations. Les rêves, et les aspirations des jeunes, leur lucidité fulgurante parfois. La grâce du vivant. Plus concrètement, certains projets de théâtre que l’on me propose, les sciences et la poésie qu’elles contiennent. En ce moment, je suis absorbée et fascinée par la physique quantique, le lien entre la pensée et la matière. La décorporation, le pouvoir de la pensée.

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2.

Quelque chose à pointer du doigt dans votre métier ?

La foi en cette nécessité qu’est la création, le courage et la détermination de ceux et celles qui partagent leur univers, qui nous donnent à voir d’autres possibles, qui nous font grandir parfois, réfléchir souvent, qui nous inspirent aussi quelquefois.

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3.

Un moment d’indignation : envers qui, envers quoi ?

Le cynisme. Le cynisme du monde de la finance et ses valeurs mortifères qui ont gangrené tous les rapports humains, dans toutes les sphères de la société, jusque dans les rapports amoureux, jusque dans les rapports familiaux, jusque dans la création artistique. Ce cynisme des grandes fortunes de ce monde, des lobbies pharmaceutiques, des lobbies de l’armement, de la plupart des hommes et femmes politiques. Le cynisme qui violente, maltraite et assassine les plus fragiles. Que l’on puisse encore en 2020 mourir de faim. La pédophilie, aussi. Par rapport à ça, vraiment, je suis au-delà de l’indignation… Enfin, le cynisme qui étouffe notre capacité à nous indigner. Le cynisme qui nous rend consensuel avec l’inacceptable.

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4.

Avec qui, avec quoi vous sentez-vous en lien ?

Avec mes ami·es et leur flux d’énergie. Avec le côté à la fois sauvage et régulier des vagues, avec une certaine mélancolie de la mer du Nord et de la ville la nuit. Je me sens en lien avec celles et ceux qui luttent pour plus de justice sociale, pour plus de poésie. Je me sens connectée à un passé que j’aurais vécu et que j’ai oublié et qui se rappelle de temps en temps à moi à de trop rares occasions. Ces moments-là sont magiques, ils me font me sentir habitée d’une sorte d’énergie universelle.

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5.

Qu’est-ce qui titille votre curiosité ?

Presque tout. C’est pour ça que j’ai besoin de m’isoler complètement pour travailler, sinon, je n’arrive pas à me concentrer, mon attention est très vite happée, par un mot dans une chanson, une couleur qui passe dans mon champ de vision, une bribe de conversation, une odeur, un oiseau, une couverture de livre, une publicité, tout peut potentiellement titiller ma curiosité et être le départ d’histoires que je vais me raconter ou d’histoires que je vais vouloir connaître, peut-être comprendre.

Image of Cathy Min Jung

© Beata Szparagowska

Née à Séoul (Corée du Sud), Cathy Min Jung est arrivée en Belgique à l’âge de 3 ans et demi. Elle grandit à la campagne, dans la région d’Ath. Après des études au Conservatoire royal de Belgique, elle foule les scènes des principaux théâtres belges (Théâtre National, Varia, Poche, Théâtre de Liège, Théâtre de Namur…). Elle s’installe ensuite à Paris, puis à Londres où elle poursuit sa formation, avant de revenir à Bruxelles. Plusieurs voyages en Corée du Sud sur les traces de son passé l’amènent à l’écriture. Elle réalise un documentaire Un aller simple ?, puis monte un spectacle dans lequel elle pose un autre regard sur l’adoption, et part du vécu sensoriel et émotionnel de l’enfant.  Les bonnes intentions, seule-en-scène fort et poétique, est salué par le Prix de la critique 2012 dans les catégories “meilleur auteur” et “meilleure scénographie”.
En 2012, elle fonde la compagnie Billie On Stage avec laquelle elle crée des spectacles engagés. Par l’entremise de la fiction, elle s’empare du réel, avec la volonté de mettre les personnes invisibles sur le devant de la scène. Ainsi, en 2016, Sing my Life  évoque sur fond de néo-libéralisme le quotidien de femmes écartelées entre un emploi précaire et une vie de famille éreintante, mais qui se battent pour maintenir le cap. Sa dernière création en date, La cour des grands, questionne le système scolaire et la place des éducateurs/trices. Reporté en raison de la pandémie de Covid-19, le spectacle est programmé du 23 février au 6 mars 2021 au Théâtre de la Vie.
À côté des arts de la scène, Cathy Min Jung se consacre aussi au cinéma : elle évolue sur les petits et grands écrans, réalise des doublages de voix.  Parallèlement, elle anime des ateliers d’écriture au Conservatoire royale de Belgique. En juin 2020, elle est désignée directrice artistique et générale du Rideau de Bruxelles. Elle y officiera pour un mandat de 5 ans renouvelable une fois.

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