La juriste et présidente de la Ligue des droits de l'Homme

Olivia Venet
Propos recueillis par Stéphanie Dambroise
D.R.

En novembre, axelle fait la connaissance d’Olivia Venet, juriste engagée, qui défend le droit à la différence, prône pour une Justice plus accessible et combat toutes les formes de discriminations et d’oppression.

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1.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme actuellement ?

Nous vivons une époque où on nous présente, trop souvent, les choses en noir avec des relents de catastrophisme. Optimiste mais réaliste, je sais qu’il y a des défis à relever, mais je suis convaincue que nous les relèverons. Je suis, chaque jour, enthousiasmée par toutes les preuves contraires à ce tableau noir. Par la capacité que nous avons, chacune et chacun d’entre nous, de nous engager et de ne pas accepter ce futur triste et sombre des oiseaux de mauvaise augure, et à tout mettre en œuvre pour que l’avenir soit beau et meilleur, résolument. Je suis enthousiasmée par chacune des petites et grandes initiatives de ces femmes et ces hommes qui choisissent de donner juste un peu plus, un peu mieux pour faire de notre espace de vie un environnement sain, une société juste, un milieu équilibré. Je suis encore plus enthousiasmée quand je vois que cet engagement vient des jeunes qu’on décrit, à tort, comme désabusés alors que leurs capacités à faire de demain des lendemains qui chantent sont fortes, éclatantes et sans limites. Fondamentalement, je suis enthousiasmée par les libertés. Les libertés individuelles mais aussi collectives, qui nous donnent envie de partager, d’être ensemble, d’être mieux.

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2.

Quelque chose à pointer du doigt dans votre métier ?

La complexité du droit qui frise parfois l’absurde. Nul n’est censé ignorer la loi mais qui parvient encore à la comprendre ? Comment être titulaire et exercer des droits lorsqu’on ne peut les appréhender ? Des réformes sont nécessaires mais les réformes (napoléoniennes) auxquelles nous assistons actuellement sont portées trop vite, sans réflexion ni adaptations suffisantes, et elles en deviennent contre-productives, au préjudice des premiers concernés, les justiciables. En tant qu’avocat.es, nous devons conseiller nos clients et leur expliquer leurs droits, afin de leur permettre de faire des choix éclairés. Cette mission essentielle devient de plus en plus ardue, les règles évoluant sans cesse, les normes n’étant plus qu’à la portée de spécialistes. Le justiciable se retrouve broyé dans ce système, qui en outre coûte trop cher. L’application de la TVA sur les honoraires d’avocats, l’augmentation des frais de justice rendent la Justice encore plus inaccessible à beaucoup trop de personnes qui en ont pourtant absolument besoin. L’accès à la Justice est un droit fondamental, qui n’est plus aujourd’hui garanti, ce qui induit une perte de confiance dans les institutions judiciaires, mais aussi plus largement dans le système démocratique. Cette perte de confiance s’étend aux avocat.es, qui sont bien souvent en première ligne dans les tranchées pour défendre, avec courage et pugnacité, l’État de droit. Il est nécessaire de donner à tous les justiciables l’assistance nécessaire et les moyens suffisants pour exercer valablement les droits dont ils sont titulaires.

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3.

Un moment d’indignation : envers qui, envers quoi ?

Les discours racistes et ceux qui font la sourde oreille en les entendant. Je suis de la génération de ceux qui ont connu Touche pas à mon pote, je n’ai pas oublié cet élan de solidarité. Aujourd’hui, les discours de haine sont si fréquents et d’une telle banalité que c’est effrayant. Ces discours normatifs imposent une norme fermée à laquelle il faut correspondre alors que c’est impossible : nous sommes toutes et tous différent.es. C’est précisément la source de nos plus belles richesses. Ne pas le voir, ne pas l’entendre est à la fois triste et révoltant. Le racisme, c’est l’apogée du manque de respect. Le manque de respect m’indigne, à tous les niveaux. Mon métier d’avocate m’a appris cela : le respect de l’autre même lorsqu’il est votre adversaire et même lorsque vous êtes en profond désaccord. Trop souvent, et particulièrement en politique et notamment sur les enjeux fondamentaux de notre société, les débats sont menés sans respect, à coups de phrase assassine diffusée sur les réseaux sociaux. C’est indigne d’une société libre.

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4.

Avec qui, avec quoi vous sentez-vous en lien ?

Avec les autres êtres humains. Ce qui me fait avancer, ce sont les liens que nous entretenons les un.es avec les autres : des liens d’amour, d’amitié, de tendresse, de complicité, de fraternité, de sororité. Rien ne me paraît plus important que les liens que nous maintenons et la qualité de ces liens. Sans ces liens aux autres : nos amours, nos ami.es, nos parents, nos enfants, nos frères, nos sœurs, nos collègues, nos camarades, quel est encore le sens de l’existence ? Il faut chérir ces liens, en prendre soin précieusement. Les tisser comme une toile invisible, avec patience et bienveillance, qui nous relie toutes et tous mais aussi et surtout nous protège en nous rendant conscients de notre propre multiplicité, de notre propre infinité, partagée par l’humanité entière. C’est pour exprimer ces diversités de l’humanité et de ces liens que la Ligue des droits de l’Homme, dont j’ai l’immense honneur d’être la présidente depuis mai 2018, deviendra officiellement, le 10 décembre prochain, la Ligue des droits humains. La Ligue lutte contre toutes les formes d’oppression et de discriminations, qu’elles soient sexistes, racistes, liées au handicap, à la classe sociale, aux transidentités ou à l’orientation sexuelle. Ce changement important s’est ainsi imposé à nous, pour ancrer encore plus la Ligue dans l’inclusivité et montrer la réalité de son implication dans la défense des droits fondamentaux de toutes et tous.

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5.

Qu’est-ce qui titille votre curiosité ?

Depuis que j’ai été nommée présidente de la Ligue des droits de l’Homme, j’ai eu la chance de rencontrer, côtoyer et puis apprendre à connaître des personnes formidables, hommes et femmes, engagées pour une société plus juste. J’ai hâte de faire la prochaine belle rencontre !

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D.R.

Après des études de droit à l’Université libre de Bruxelles, Olivia Venet travaille trois ans au service de Droit international humanitaire de la Croix-Rouge de Belgique. À partir de 2006, elle devient avocate au barreau de Bruxelles, spécialisée en droit pénal. De 2006 à 2013, elle préside la Commission Justice de la Ligue des droits de l’Homme (LDH). À ce titre, elle assiste souvent la LDH dans ses activités, ses actions ou ses recours en justice. Depuis mai 2018, Olivia Venet remplace Alexis Deswaef à la tête de la LDH. Elle devient ainsi la 3e femme seulement à accéder à ce poste depuis la création de l’organisation en 1901. Comme elle le précise dans un communiqué, elle envisage sa fonction de présidente en tant que « gardienne des droits et des libertés fondamentales de toutes et tous. La LDH doit, aujourd’hui, comme hier et comme demain, conserver ce rôle face aux défis soulevés par notre société contemporaine ». Le 10 décembre 2018, l’institution opérera un virage symbolique important puisqu’elle s’appellera désormais la Ligue des droits humains, renvoyant « à quelque chose de beaucoup plus collectif et inclusif ».

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