La philosophe

Pascale Seys
Propos recueillis par Stéphanie Dambroise
© Pascale Seys

En octobre, la philosophe Pascale Seys nous donne du grain à moudre dans une langue accessible et imagée. Un moment savoureux !

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1.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme actuellement ?

Ce qui m’enthousiasme, c’est l’enthousiasme, justement comme disposition, comme aptitude, davantage que des choses en particulier : cette flamme ardente qu’il faut veiller à maintenir vivante en toute circonstance. Par chance, l’éventail des enthousiasmes est vaste mais savoir qu’ils peuvent être renouvelés à mesure que la vie apporte de nouvelles contraintes et de nouvelles interrogations est enthousiasmant en soi. Des surprises, des imprévus, des chamboule-tout, des extases et des découragements nécessairement adviennent. L’attente de cette certitude – sans savoir à quoi elle va ressembler – est terriblement excitante parce que l’on ne peut rien en dire et que l’on ne peut rien prévoir. On peut juste préparer son âme à accueillir les possibles, surtout si ce qui arrive est ce que l’on préférerait ne pas voir arriver. Concernant les enthousiasmes présents, ils touchent à la fois à la beauté des idées qui sont si rares et à la beauté des gens. L’actualité a mis au jour la nécessité de reconstruire du lien et un projet collectif sur des valeurs de solidarité. Il est trop tôt pour mesurer les conséquences de la crise sanitaire mais « quelque chose » de l’ordre des certitudes a été ébranlé au niveau planétaire qui inaugure une autre appréhension de l’espace, du temps, de la santé, de l’argent, des relations, que chacun a redécouverts autrement. Le mot « crise » le dit : c’est comme un tamis qui nous invite à faire le tri.

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2.

Quelque chose à pointer du doigt dans votre métier ?

Quelque chose ? Plusieurs choses ! L’enseignement, l’écriture et la radio sont par chance des métiers qui ont en commun de questionner, ce qui donne la garantie de n’en avoir jamais fini et de ne pas s’ennuyer parce que les questions sont toujours plus grandes et plus intéressantes que les réponses. Lorsqu’une réponse pointe le bout de son nez, elle apparaît certes comme un soulagement mais un soulagement fugitif parce qu’aussitôt, une perturbation du réel lui donnera une direction à réinvestir avec une dynamique nouvelle. Il est difficile de refaire une recette de cuisine à l’identique et du reste, c’est cette impossibilité qui est intéressante car elle nous enjoint à travailler. L’extase la plus pure, c’est le moment de grâce, lorsque quelque chose sonne juste à l’oreille de quelqu’un, que ce soit sous la plume ou dans la voix. Par ailleurs, ce sont des métiers de transmission, qui font circuler les idées et qui sont en prise directe avec la vie démocratique. Enfin, ce sont des métiers dans lesquels le doute occupe une place cardinale et il y a peu de lieux où la fragilité et la vulnérabilité peuvent être revendiquées et assumées comme telles.

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3.

Un moment d’indignation : envers qui, envers quoi ?

De l’indignation, oui, évidemment, face à l’atteinte aux dignités et cela arrive malheureusement tous les jours. Mais l’indignation est insuffisante si elle ne constitue pas un moteur pour fabriquer de la résistance. L’indignité est un état, la résistance une action non-violente, un véritable engagement.

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4.

Avec qui, avec quoi vous sentez-vous en lien ?

Je me sens profondément liée à tout ce qui est vivant. Ce peut être des choses abstraites – des œuvres ou des concepts – mais toujours en ce qu’elles sont en relation avec la vie, avec les choses du monde et les êtres vivants. Une des acceptions du mot savoir ou sagesse est « sapere » qui relève de la saveur. J’aime la matière, les goûts, les parfums, les textures et appréhender la consistance des choses par leur aspect sensible. Contempler la mer est en ce sens une discipline en soi : elle change de couleur, de matière, de relief. Elle peut être calme ou déchaînée sous des ciels qui ne se ressemblent jamais d’un jour à l’autre. C’est une création permanente. Prendre le temps de regarder la mer est peut-être une façon de suspendre ce que l’on nous présente comme des urgences pour épouser, pour éprouver le rythme, la pulsation du monde.

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5.

Qu’est-ce qui titille votre curiosité ?

Tout. Absolument tout. Les idées, c’est un truc à la fois plein de gourmandises et de musardises. Une affaire d’amour, en fait. Spinoza dit quelque chose de magnifique dans l’Éthique. Il déclare que plus nous connaissons les choses singulières, plus nous connaissons Dieu, c’est-à-dire que c’est à travers les petites choses, les infinis détails que nous pouvons comprendre que nous sommes éternels. Éternels mais dans un temps limité à celui d’une vie, c’est une pensée d’une très haute mystique !

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D.R.

Docteure en philosophie, Pascale Seys enseigne cette matière ainsi que l’esthétique et la théorie des médias à l’école supérieure des arts Saint-Luc, au Conservatoire royale de Bruxelles et à la faculté d’architecture de l’UCL. Elle est aussi très impliquée dans la vie médiatique belge et collabore depuis de nombreuses années avec Musiq’3 (RTBF). De 2010 à 2017, elle produit et présente Le grand charivari, une émission d’entretiens avec des personnalités du monde artistique et des idées qui partagent leurs pensées et leurs choix musicaux. Depuis 2018, elle est aux commandes de La couleur des idées, une entrevue d’une heure avec un·e invité·e qui expose sa vision du monde.
Pascale Seys est également connue pour ses chroniques radiophoniques. Avec Les tics de l’actu, elle pose un regard philosophique sur notre quotidien, qu’elle fait résonner/raisonner avec l’art, la littérature, la poésie… De courtes interventions largement partagées sur les réseaux sociaux. Depuis la rentrée de septembre 2020, elle poursuit ce rendez-vous philosophique, rebaptisé Un P’tit shoot de philo, qui se décline aussi en capsules vidéo animées.
Outre des collaborations ponctuelles pour la presse écrite, notamment L’Écho, Pascale Seys publie une série de trois volumes de « philosophie vagabonde sur l’humeur du monde » aux éditions Racine. Et vous, qu’en pensez-vous ? (2018), Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant (2019) et Le panache de l’escargot (à paraître en octobre 2020) reprennent les sujets abordés dans ses chroniques radio. Elle est également l’auteure d’un petit essai intitulé La poésie comme mode d’emploi du monde sorti en 2019.

Petit plus :

Un P'tit Shoot de Philo – Aristote et le plus vieux métier du monde

Pascale Seys nous livre un Petit Shoot de philo sur quelqu’un à qui l’on doit beaucoup : Aristote

Publiée par Musiq3 – RTBF sur Vendredi 4 septembre 2020

 

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