L'écrivaine

Caroline Lamarche
Propos recueillis par Stéphanie Dambroise
© Caroline Lamarche

En juin, Caroline Lamarche, tout juste récompensée par le prix Goncourt de la nouvelle pour son recueil Nous sommes à la lisière, a pris le temps de nous répondre. Elle évoque, entre autres, son attachement à la nature et aux animaux. Un attachement qui n’est pas nouveau : il transparaît depuis longtemps dans son œuvre…

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1.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme actuellement ?

Le retour chez nous des hirondelles et des martinets, leur vol si vif, leur activité incessante pour élever leur progéniture puis se préparer au grand voyage. Le courage des oiseaux. Chaque année on se demande s’ils résisteront à l’éradication de leur habitat, à la disparition des insectes, aux pesticides. Lorsque le ciel se repeuple, c’est le soulagement : déjà ça de gagné sur la menace d’un « printemps silencieux ». Mais pour combien de temps ?

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2.

Quelque chose à pointer du doigt dans votre métier ?

La joie de créer, la surprise de ce qui naît sous les doigts, sorti de l’esprit, du cœur, du corps, des rêves et du mystère que chacun porte en soi. La chance de pouvoir le partager, de sentir que ça ne s’arrêtera jamais, qu’il y aura toujours une relève, de nouvelles idées, techniques, rencontres, et toujours cette soif universelle de beauté. Mais aussi la difficulté de vivre de ce métier en partie en raison de l’insuffisance des soutiens à la formation artistique et à la lecture. Lire, c’est du plaisir, de la consolation et c’est apprendre à penser. Tout bénéfice, en somme.

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3.

Un moment d’indignation : envers qui, envers quoi ?

Envers les inégalités croissantes, envers l’indifférence ou le cynisme d’une minorité que leurs possessions aveuglent, alors qu’il y a des millions de gens qui ne disposent pas des moyens de vivre convenablement ou de nourrir et d’éduquer leurs enfants. Jusqu’à quand le sacrifice de générations condamnées à l’exil ou à une survie misérable parce qu’on a négligé voire détruit leur environnement, leur sécurité, leur avenir ?

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4.

Avec qui, avec quoi vous sentez-vous en lien ?

Tout. Pour autant que je lise et écrive chaque matin de ma vie avant de rejoindre le monde. L’attention à l’autre, l’engagement, la lucidité, tout cela naît et se nourrit de ces moments de retrait volontaire, de cette discipline-là.

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5.

Qu’est-ce qui titille votre curiosité ?

Les histoires. Celles des gens, des bêtes, des paysages, des vivants et des morts. Ce que me racontent les livres, les musiques, le théâtre, le cinéma, les tableaux de toile et de pigments, les observations en forêt. Curiosité attisée par ceux qui me conseillent, m’ouvrent de nouvelles fenêtres d’exploration, comme les libraires, les bibliothécaires, les médiathécaires, les guides (vivants) des musées ou des réserves naturelles. Si tout devient virtuel, on est fichu. J’ai besoin de me retrouver physiquement entourée de livres, de musiques, d’objets d’art, de prairies sauvages, d’un ciel pas encore éteint par les lumières d’autoroute… Et de me sentir en lien avec la communauté attentive qui fréquente ces lieux de partage.

Image of Caroline Lamarche

© Colin Delfosse

Après des études de lettres à Liège, Caroline Lamarche enseigne le français en Belgique et au Nigeria, puis travaille comme secrétaire. Début des années 1990, elle se met à écrire des textes courts : poèmes et nouvelles. En 1995, elle publie son premier roman La Nuit l’après-midi. Le suivant, Le Jour du chien (1996), sera récompensé par le prix Rossel. Ensuite, paraissent de nombreux titres : L’Ours (2000), Carnets d’une soumise de province (2004), La Chienne de Naha (2012), Dans la maison un grand cerf (2017), etc. Elle publie aussi des nouvelles : J’ai cent ans (1999), Mira (2013) ou Nous sommes à lisière (2019), recueil couronné en mai 2019 par le prix Goncourt de la nouvelle. Elle est également l’auteure de textes dialoguant avec des images. Ainsi, les poèmes de Trognes (2011) entrent en résonance avec les linogravures de Kikie Crèvecœur ou la fable La Poupée de Monsieur silence (2018) s’articule aux illustrations de Goele Dewanckel. Ce rapprochement entre les mots et les images, Caroline Lamarche le pratique au quotidien, lors de ses contributions pour des catalogues d’exposition. Enfin, et c’est peut-être moins connu, elle signe aussi des textes pour la scène et la radio (France Culture et la RTBF). Depuis octobre 2014, Caroline Lamarche occupe le fauteuil 17 à l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique.

Son site : www.carolinelamarche.net

À lire :

Gallimard 2019. 165 p., 16 eur.

 

Même si certaines des neuf nouvelles du recueil ont été écrites il y a plusieurs années, elles trouvent un écho particulier à l’heure de l’urgence climatique. Chacune dépeint, dans une écriture maîtrisée, la rencontre plus ou moins fortuite entre un·e humain·e et un animal. Une rencontre entre deux mondes perméables où la vulnérabilité et la bienveillance se retrouvent aussi bien d’un côté que de l’autre…

À voir :

Pour le Musée Art et Marges, Caroline Lamarche endosse le rôle de commissaire d’exposition. À partir de thèmes qui lui sont chers, elle propose une sélection d’œuvres d’art outsider, reprise sous le titre Lisières et visible du 20/06 au 22/09/19.

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