Transports en commun : femmes au volant, sexisme au tournant

Par N°222 / p. 19-22 • Octobre 2019

Les transports en commun se féminisent doucement ; des femmes deviennent conductrices. Quelles difficultés rencontrent-elles sur leur route? axelle a fait un bout de chemin avec trois d’entre elles.

© Odile Brée, pour axelle magazine

Les métiers de la conduite souffrent encore du stéréotype sexiste selon lequel les femmes ne savent pas conduire. La conduite ne semble pourtant pas inscrite dans les gènes masculins : plusieurs études pointent le fait que les femmes sont responsables de moins d’infractions que les hommes au volant . Si ce stéréotype ne disparaît pas, c’est parce qu’il s’agit d’un enjeu du patriarcat : aux femmes le foyer, aux hommes l’espace extérieur, dont les routes font partie.

L’art de conduire : pas pour les femmes

La mobilité des femmes est critiquée pour éviter une « remise en cause du système social familial et patriarcal » . Il suffit de relire les mots, vieux de plus d’un siècle, de l’écrivain français Gaston Labadie-Lagrave pour réaliser à quel point ce cliché est encore d’actualité : « Au lieu de regarder devant elle si la route est libre, elle s’égarera dans une rêverie sans fin. […] Il est trop tard pour éviter la catastrophe… Sa main droite se trompe de levier et ses pieds, empêtrés dans le pli de sa robe, ne retrouvent pas la pédale qui interrompt la transmission du pouvoir moteur… En résumé, il est très probable que l’art de conduire un (sic) automobile ne deviendra jamais un métier de femme. »
Les conséquences de ces représentations sexistes sont bien concrètes dans les transports en commun, où l’on retrouve peu de conductrices professionnelles : les TEC ne comptent que 8 % de femmes conductrices. Quant à la STIB, en 2019, elle emploie 968 femmes pour 9.000 hommes, dont 310 conductrices de tram, métro ou bus : 8 %, comme aux TEC. Et encore, « il y a eu un bond de 31 % de femmes en plus entre 2015 et 2018. La première femme à la conduite d’un tram a été engagée à la STIB dans les années 1950. Nous étions la première entreprise belge de transport public à le faire », précise Françoise Ledune, porte-parole de la STIB.

Un très long chemin a été parcouru depuis cette pionnière ; pourtant, en 2019, conduire un tram ne va toujours pas de soi pour une femme.  « Je suis entrée à la STIB en septembre 2017. Je venais de perdre mon emploi et j’avais besoin de stabilité, parce que je voulais faire un bébé toute seule. J’ai un petit faible pour les trams, donc c’est là que j’ai postulé », se souvient Maria*. S’ensuit une formation de six semaines. « On croit que c’est très facile, qu’il suffit de suivre les rails, mais c’est plus complexe que ça. Pour les anciens trams, nous devons aussi savoir les réparer nous-mêmes. C’est une grande aventure, on n’y connaît rien quand on entre. La STIB est vraiment derrière toi quand elle t’engage, elle a investi en toi, donc elle veut que tu réussisses ta formation », continue-t-elle.

« J’étais la fille qui ne se laissait pas faire, l’hystérique »

Lors de cette formation, Sophie expérimente le sexisme de l’un de ses instructeurs. « Je travaille comme conductrice de tram depuis trois ans. Quand je suis arrivée au centre de formation, j’ai réalisé que le monde de la conduite était un milieu très masculin. À un moment, on roule sur le réseau avec un instructeur. Le mien n’était pas professionnel, il faisait des remarques sur les femmes qui passaient dans la rue. Comme on roulait dans un vieux tram, ça bougeait beaucoup et il me faisait des remarques sexuelles. Je n’étais pas à l’aise, mais je ne voulais pas passer pour quelqu’un qui n’avait pas d’humour », se rappelle-t-elle. « Son attitude était complètement tolérée, les autres instructeurs et des hommes en formation en rigolaient avec lui. Ça a été crescendo : quand j’avais une question technique, il me répondait tout près de mon oreille en me touchant le dos. Je me suis dit que je ne voudrais pas d’un tel monde pour ma fille… »
Sophie se tourne vers un autre instructeur qui en informe le chef du centre de formation. Elle est convoquée, mais comme son instructeur refuse toute confrontation, elle est changée d’équipe. « Je continuais à le voir tous les jours. Les collègues ont su que j’avais été convoquée par le chef : des rumeurs ont commencé à circuler, selon lesquelles il fallait faire attention avec moi, je pouvais aller me plaindre pour un sourire… J’étais la fille qui ne se laissait pas faire, l’hystérique. Tout cela s’est passé avant #MeToo. J’espère que je me laisserais encore moins faire aujourd’hui. Mais j’ai laissé passer beaucoup d’autres choses », assure-t-elle.

C’est récent qu’autant de femmes arrivent à la conduite. Les plus anciens conducteurs sont mal à l’aise avec ça, ils se sentent envahis.

Yasmina, elle aussi conductrice de tram à la STIB, a constaté un certain paternalisme chez les collègues masculins : « J’ai un fort caractère, donc ils me laissent tranquille, mais ça ne se fait pas naturellement. Je préviens les nouvelles qu’il faudra qu’elles s’imposent. C’est récent qu’autant de femmes arrivent à la conduite. Les plus anciens conducteurs sont mal à l’aise avec ça, ils se sentent envahis. Il y a pas mal de condescendance, on voit que ça les saoule d’expliquer. Ils vont plutôt dire : on le fait à ta place, ça ira plus vite. Ils ne laissent pas aux femmes le temps de prendre leurs marques. » Maria n’a pas eu de problèmes avec ses collègues masculins, mais elle a également remarqué que les instructeurs étaient plus durs avec les femmes : « Tout est interprété comme un signe de faiblesse, on n’a pas le moindre droit à l’erreur. Une fois, je me suis trompée et j’ai eu des remontrances pendant plusieurs minutes de la part de l’instructeur. Des passagers dans le tram sont intervenus pour lui dire d’arrêter. »

Le « sexe faible » de la conduite

Cette année, à l’occasion de la grève des femmes organisée le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, des conductrices se sont rassemblées et ont circulé sur le réseau pour distribuer des flyers pour appeler à la grève. Elles ont été reçues par la direction qui « était ravie d’entendre que les conductrices avaient des choses à dire », explique Sophie, membre de ce groupe de femmes qui s’est constitué pour partager leurs expériences et proposer des améliorations.

Françoise Ledune réagit : « Nous parlons de harcèlement sexiste car nous estimons qu’il ne faut pas aller jusqu’à des attouchements pour que certains comportements soient désagréables. Lorsque, dans une réunion, vous êtes la seule femme, ce qui arrive souvent à la STIB, et que c’est vers vous que l’on se retourne pour avoir du café, c’est déjà un comportement sexiste. Nous essayons de travailler sur ces stéréotypes chaque fois que l’occasion se présente et notamment lors de journées internationales comme le 8 mars. Cette année, nous préparons une campagne que nous aimerions participative, avec des témoignages réels. Nous travaillons aussi à la mise en place d’une formation à l’accueil des personnes victimes de sexisme et de sensibilisation aux limites à ne pas dépasser. À côté de cela, il y a un dispositif de personnes de référence à qui la victime peut s’adresser, en dehors de sa hiérarchie qui doit être la première à agir : conseillers sociaux, personnes de confiance, réseau externe d’assistance joignable 24h/24 gratuitement pour tous les collaborateurs et leurs proches. »

Tout est interprété comme un signe de faiblesse, on n’a pas le moindre droit à l’erreur.

Pour Yasmina, « c’est vrai que nous avons une formation sur le harcèlement, mais les collègues et les instructeurs ne se voient pas comme des harceleurs. Il faudrait travailler sur les petites choses, le sexisme ordinaire, les phrases qu’on entend, etc. Nous sommes le sexe faible de la conduite. »
Les conducteurs masculins semblent pourtant connaître la notion de sexisme puisqu’en 2018, certains ont estimé être eux-mêmes victimes de sexisme car les femmes employées ont le droit de porter une jupe, alors qu’il est interdit aux hommes de mettre un short . « Il y a des problèmes avec l’uniforme qui, pendant longtemps, n’était pas adapté à la morphologie des femmes. Ils ont été modifiés récemment, il y a encore quelques soucis avec les pantalons actuels mais ça va mieux. Il y a aussi des jupes et des robes, et je sais que des conductrices sont très contentes de pouvoir les porter. Il faut oser… Moi, j’y réfléchirais à deux fois. Quand une conductrice rentre au dépôt, c’est le far west : il y a des regards insistants et des chuchotements. Il faut tout faire pour ne pas se faire remarquer, ne pas montrer de bronzage, ne pas attacher ses cheveux, etc. », s’insurge Sophie.

© Odile Brée, pour axelle magazine

Peu de toilettes, pas de crèche

Plusieurs conductrices rapportent également des problèmes par rapport à l’accès aux toilettes. « Pas de savon, pas de papier, parfois elles ne s’ouvrent pas, c’est l’enfer », soutient Sophie. « La STIB reconnaît elle-même que c’est un problème. Ce sont souvent des « Cathy Cabines », même si la STIB construit de plus en plus de toilettes automatisées en dur. Néanmoins, les produits chimiques sentent fort et les toilettes ne sont pas hyper bien nettoyées. Quand on est réglées, c’est la galère ! Très peu de toilettes ont des tablettes, on se retrouve dans la toilette avec notre caisse et nos tickets, que l’on doit emporter pour éviter les vols, et on doit réussir à placer notre tampon. Ce n’est pas évident. On passe parfois deux ou trois heures avant d’arriver à un terminus, le seul endroit où il y a des toilettes accessibles. Ceci dit, la STIB a introduit un congé menstruel. C’est un jour où on n’est pas payées mais où on peut rester chez nous quand on a des règles abondantes. Je l’utilise quand j’en ai besoin, sinon c’est vraiment la catastrophe, précise Maria. Il faut aussi dire que les horaires ne sont pas pratiques quand on est une femme seule avec un enfant, ce qui est mon cas. J’ai toujours eu l’espoir que la STIB ouvre une crèche, mais c’est refusé depuis des années. »

Quand une conductrice rentre au dépôt, c’est le far west : il y a des regards insistants et des chuchotements. Il faut tout faire pour ne pas se faire remarquer, ne pas montrer de bronzage, ne pas attacher ses cheveux, etc.

« La STIB veut engager plus de femmes mais dans les faits, c’est encore compliqué », renchérit Sophie. Pour Françoise Ledune, porte-parole de la STIB, « la problématique des toilettes touche tant les hommes que les femmes. En pratique, ce n’est pas toujours évident de se mettre d’accord avec les autorités pour obtenir les autorisations. Je me souviens récemment d’un coup de fil d’une riveraine très en colère parce qu’une toilette avait été installée en face de sa maison… En ce qui concerne la question d’une crèche d’entreprise, c’est encore plus complexe. Nous ne sommes pas contre, mais nous sommes en train d’évaluer la faisabilité : espace nécessaire, équipement, localisation, conditions d’accès, heures d’ouverture, capacité, coût, agrément… Peu d’entreprises disposent d’un tel service en interne. À part la RTBF, je n’en connais pas. Par ailleurs, nous travaillons actuellement avec les syndicats sur les horaires », pour une meilleure articulation avec la vie privée.

Sexisme des passagers

Comme de nombreuses femmes dans l’espace public, les conductrices peuvent se sentir en insécurité. « Après plusieurs années, je ne me sens toujours pas à l’aise quand je conduis la nuit. Il y a aussi le fait que nous avons une position d’autorité quand nous conduisons, ce qui peut amener à plus de violences et d’agressions parce que nous sommes des femmes », explique Sophie. Maria raconte : « Je ferme la porte de ma cabine, parce que si je la laisse ouverte, il y a des hommes qui se mettent à côté de moi pour vérifier tout ce que je fais. C’est très dérangeant. »
Sophie explique également : « Certaines d’entre nous relèvent le miroir intérieur, parce que des passagers se tiennent de manière à nous fixer dans ce miroir, ce qui perturbe notre conduite. Je vois beaucoup de choses quand je roule, notamment les femmes qui se font déshabiller du regard. J’ai dû intervenir quand une femme qui écoutait de la musique a été embêtée par deux hommes éméchés qui voulaient absolument lui parler. Elle était liquéfiée. Comme c’était dans un tram plus ancien, donc plus petit, j’entendais tout. Je leur ai demandé de la laisser tranquille et j’ai vérifié qu’ils descendaient bien avant elle. Ils m’ont insultée. Ce n’est pas gai, on roule dans un certain état de nervosité à cause de tout ça », explique Sophie.

Je ferme la porte de ma cabine, parce que si je la laisse ouverte, il y a des hommes qui se mettent à côté de moi pour vérifier tout ce que je fais.

Quant à Yasmina, elle a subi une agression sexiste deux semaines avant notre entretien : « Un homme m’a insultée en attaquant directement ma condition féminine. Il m’a dit que je n’étais qu’une femme, que je ne savais rien faire, que je ne conduisais un tram que pour avoir des relations sexuelles. C’est une manière de réaffirmer son pouvoir. Il n’y avait aucun motif, j’étais seulement à l’arrêt à un feu rouge. Dans ces cas-là, nous avons un bouton d’urgence et la sécurité arrive vite. Des passagers l’ont sorti du tram. J’ai porté plainte à la police et la direction m’a soutenue. »
Devant de telles expériences, Maria souhaite apporter une lueur d’espoir : « Une dame plus âgée est venue me voir dans la cabine pour me féliciter. À son époque, ce n’était sûrement pas un travail qui était accessible aux femmes. Cela m’a fait tellement plaisir ! » axelle a aussi entendu parler d’une certaine Madame Chocolat, une passagère qui offre des douceurs aux conductrices et conducteurs. De quoi nous inspirer pour nos prochains trajets…

*Tous les prénoms ont été modifiés.

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