Détention abusive au paradis de l’égalité

Par N°199 / p. 18-19 • Mai 2017

Deux amies belgo-péruviennes en voyage à Reykjavik sont soupçonnées dès leur arrivée à l’aéroport de transporter de la drogue. Enfermées plusieurs jours, elles ont vécu un véritable enfer d’incompréhension. axelle a rencontré l’une d’elles, Rox, qui a voulu témoigner de l’injustice dont elle a été victime.

Rox : « Ils m’ont demandé de partir, sans me donner aucune explication. Ils ne se sont même pas excusés de manière officielle. J’aurais pourtant voulu que cette injustice soit reconnue. » © Alessandra Vitulli

Le 16 avril dernier, un voyage exceptionnel à travers les paysages islandais devait commencer pour Rox et l’une de ses amies. Les deux jeunes femmes belgo-péruviennes avaient décidé de partir cinq jours à l’aventure, sur un coup de tête, après avoir trouvé un vol bon marché. « On avait justement entendu beaucoup de bien de ce pays, notamment en matière d’égalité entre les femmes et les hommes. Il a même été classé parmi les pays les plus heureux du monde », nous explique Rox. Ironiquement, leur séjour va prendre une tournure plus regrettable et cette promesse d’eldorado ne se concrétisera pas.

« J’ai cru devenir folle »

Les deux amies arrivent à 13 heures à l’aéroport international de Keflavík, situé à 50 km de la capitale Reykjavik. Elles vont chercher leurs bagages à la sortie de l’avion.Elles vont chercher leurs bagages à la sortie de l’avion. C’est alors qu’elles sont interpellées par un agent de la douane pour un contrôle. Les deux jeunes femmes sont les seules personnes soumises à cette inspection. « Comme je suis latino-américaine, je sais que certains soupçons pèsent sur moi, nous confie Rox. Je suis habituée aux contrôles dans les aéroports. » La jeune femme ne s’inquiète pas, elle sait qu’elle n’a rien à se reprocher et se soumet calmement au contrôle. Mais la situation bascule rapidement en un interrogatoire approfondi.

Les policiers trouvent d’abord suspect que les deux femmes n’aient pas de réservation d’hôtel – elles comptaient aviser sur place, Reykjavik étant une ville assez touristique. Et puis, « les questions devenaient de plus en plus indiscrètes », indique Rox.

Brusquement, les voyageuses sont emmenées à l’écart et séparées. « On m’a demandé de me déshabiller. J’ai encore dû répondre à des questions. Quelques minutes plus tard, la police est arrivée et j’ai été menottée. » Rox est conduite à l’hôpital et soumise aux rayons X. Une fois l’examen terminé, la police l’emmène au commissariat et l’enferme en cellule. Le moindre de ses déplacements est escorté par un agent. Les résultats arrivent. « On m’explique que les rayons X ont montré que j’avais deux corps étrangers de 5 centimètres dans l’estomac. » Rox est abasourdie et terriblement inquiète : « J’ai cru devenir folle. »

Placée en détention provisoire

La jeune femme est contrainte à passer la nuit en cellule. Le lendemain, un avocat et une traductrice lui sont présenté·es. Rox se retrouve devant le juge, accusée de faire entrer de la drogue dans le pays. « Ils m’ont demandé un nombre incalculable de fois si j’avais ingéré de la drogue. J’ai toujours répondu “non” », explique-t-elle. Rox est placée en détention provisoire. À partir de ce moment, des laxatifs lui sont administrés, mais le stress et le manque de nourriture – Rox nous explique qu’elle ne parvenait pas à manger quoi que ce soit dans ces conditions – enrayent leurs effets et le temps passe derrière les barreaux. Excédée par la tournure que prennent les événements et commençant à perdre patience, la jeune femme essaye de débloquer la situation : « J’ai dû demander de l’huile moi-même. » L’initiative de Rox porte ses fruits.

Ce n’était pas la première fois que j’étais victime de ce genre de discriminations dans un aéroport, mais cette fois, cela a été trop loin.

Direction l’hôpital. Rox est, encore une fois, soumise aux rayons X. Un spécialiste est appelé pour interpréter les résultats, puis la voyageuse est reconduite en cellule. Alors à bout, elle craque : « J’ai commencé à pleurer, j’étais fatiguée… Deux policiers ont tenté de me réconforter en me disant qu’ils étaient désolés. » Peu après, ces derniers lui annoncent que les seconds examens sont négatifs : elle est libre et peut quitter les lieux. Le premier scanner a probablement été analysé par une personne qui, de toute évidence, ne maîtrisait pas son métier. Mais le comportement des forces de l’ordre après une telle erreur ne satisfait pas Rox : « J’ai eu l’impression qu’ils voulaient me mettre à la porte le plus rapidement possible. Ils ne m’ont même pas indiqué un hôtel à proximité où j’aurais pu me rendre. C’est moi qui ai dû réclamer des informations. Ils ont juste fait leur travail, il n’y avait aucune part d’humanité. Ils m’ont demandé de partir, sans me donner aucune explication. Ils ne se sont même pas excusés de manière officielle. J’aurais pourtant voulu que cette injustice soit reconnue. »

« Cela a été trop loin »

Rox est encore sous le choc des événements, mais surtout particulièrement révoltée : « Ce n’était pas la première fois que j’étais victime de ce genre de discriminations dans un aéroport, mais cette fois, cela a été trop loin. » Son enfermement a duré deux jours en tout et pour tout. Elle est également surprise de l’emploi de telles méthodes par l’Islande, qui lui renvoyait une image tellement positive.

Rox et son amie – qui n’a pas souhaité témoigner, encore bouleversée – ont porté plainte suite à cette discrimination, à cette « erreur » impardonnable, et également aux traitements parfois agressifs dont elles ont été victimes lors de leur enfermement. « On retournera peut-être en Islande d’ici peu, mais cette fois, ce ne sera plus pour faire du tourisme, ça c’est sûr. » En effet, les deux jeunes femmes feront probablement bientôt face à la justice islandaise pour faire reconnaître le calvaire qu’elles ont enduré.

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