On parle d’années du changement (wechseljahre) en Allemagne, d’année du changement d’énergie (Geng Nian Qi) en Chine. En France, le mot ménopause apparaît sous la plume d’un médecin, Charles-Louis de Gardanne, dans un mémorable Avis aux femmes qui entrent dans l’âge critique en 1816. Tiré du grec « menes » (menstruation) et « pausis » (arrêt), le mot inscrit d’emblée ce phénomène pourtant naturel dans le registre de la pathologie. Il remplace notamment ce qu’on appelait le retour d’âge, un terme désuet évoquant le regain de jeunesse observé autour de 45 ans. En miroir de la puberté passée, les femmes avaient alors un éclat particulier qui en faisait des amantes recherchées, d’autant qu’elles ne risquaient plus de tomber enceintes…
Corps incontrôlables
Deux cents thèses paraissent au 19e siècle pour explorer les menstruations, le corps féminin, la ménopause, perpétuant des préjugés et idées erronées qui imprègnent la culture médicale jusqu’à aujourd’hui : les corps féminins – les seuls qui peuvent pourtant porter et mettre au monde des enfants – sont jugés inaptes, instables, incontrôlables, tandis que les corps masculins incarnent le standard, dont le féminin est la variante inférieure et peu fiable.
Dans les écrits des savants, des philosophes, des médecins et même des psychanalystes – Freud en tête –, la femme qui perd la capacité de procréer devient une hystérique, une acariâtre, voire une sorcière.
Dans les écrits des savants, des philosophes, des médecins et même des psychanalystes – Freud en tête –, la femme qui perd la capacité de procréer devient une hystérique, une acariâtre, voire une sorcière. Elle n’est plus « femme » au sens où on l’entend alors (et où on l’entend encore souvent), puisque la norme veut qu’elle soit sexuellement disponible et attractive. C’est-à-dire jeune. Or le vieillissement fait chuter drastiquement sa valeur sur ce que Virginie Despentes appelle dans King Kong Théorie, « le marché à la bonne meuf ». Et si le phénomène naturel de la ménopause est lent et progressif (il commence autour de 45 ans et va s’achever, le plus souvent, dix ans plus tard, l’arrêt des règles survenant en moyenne à 51 ans), la stigmatisation sociale qui l’accompagne se révèle, elle, plus brutale.
Alors que vieillir est ce qui se produit quand on ne meurt pas (ce qui est a priori une bonne nouvelle), on dit aux femmes qu’elles ne peuvent vieillir qu’à la condition de rester jeunes…
Alors que vieillir est ce qui se produit quand on ne meurt pas (ce qui est a priori une bonne nouvelle), on dit aux femmes qu’elles ne peuvent vieillir qu’à la condition de rester jeunes – au moins en apparence –, ce qui est souvent impossible. Cette injonction cruelle ne peut qu’entamer l’estime de soi, la joie de vivre et même la santé psychique et physique à un moment marqué par l’adolescence des enfants, et le vieillissement ou la mort des parents. Les femmes vivent plus longtemps mais sont plus pauvres, plus seules, moins bien soignées et toujours victimes de violences sexuelles et sexistes, même à un âge avancé. Quant au « marché à la bonne meuf », il n’est pas perdu pour tout le monde. Qu’il s’agisse de vendre des traitements, des cosmétiques, des régimes ou des liftings, la marchandisation de nos vies continue d’aller bon train. Sous prétexte de « briser le tabou », les médecins – souvent inféodé·es aux lobbys pharmaceutiques – passent leur temps à parler de « carence » en estrogènes, d’ »effondrement » hormonal ou d’augmentation « dramatique » des facteurs de risques cardiovasculaires ou d’ostéoporose, histoire de nous terrifier au seuil du nouvel âge. Il nous faudrait, contre vents et marées, continuer à performer une féminité dont nous savons bien, maintenant, qu’elle nous limite et même nous enferme – si toutefois on a réussi, au prix d’efforts souvent démesurés, à l’incarner en nous conformant aux standards qui nous sont imposés.
L’occasion de se libérer ?
Les mots sont des sorts. Ils constituent, dans nos vies, autant de prophéties autoréalisatrices, et la ménopause, comme les règles, relève alors de la malédiction au sens strict : ce qui est mal dit devient maladie.
Que la ménopause puisse être l’occasion de se libérer des normes, de s’épanouir et de s’accomplir, sans se préoccuper du regard masculin, est pourtant bien plus fréquent qu’on le dit.
Pourtant, plus de la moitié des femmes traversent le climatère – ainsi qu’on dénommait jadis le processus de vieillissement sexuel touchant aussi bien les femmes que les hommes – sans en souffrir, ou de façon négligeable. Que la ménopause puisse être l’occasion de se libérer des normes, de s’épanouir et de s’accomplir, sans se préoccuper du regard masculin, est pourtant bien plus fréquent qu’on le dit. Le secret ne doit pas être éventé, car notre liberté n’arrange personne.
C’est le moment de prendre du temps pour soi, de se choisir, de regarder s’écouler des lenteurs qui, jusque-là, nous échappaient, pour trouver enfin son propre chemin.
Dans la médecine taoïste, on dit que la ménopause peut être un deuxième printemps. L’énergie qui, jusque-là, était orientée sur la reproduction, se réorganise et vise la longévité. On nourrit la sagesse et on se relie à des cycles subtils, petit à petit. Les désordres du corps nous obligent à lui prêter une attention nouvelle. C’est le moment de prendre du temps pour soi, de se choisir, de regarder s’écouler des lenteurs qui, jusque-là, nous échappaient, pour trouver enfin son propre chemin. C’est le moment de savourer, de danser, de chanter, de voyager, de découvrir d’autres façons de se faire plaisir, de cultiver son jardin, ses amitiés, de lutter pour les causes qui nous importent, d’apprendre encore, de lire, de choisir enfin des vêtements confortables et surtout d’envoyer paître ce qui nous pourrissait la vie depuis trop longtemps.
Dans certaines cultures, pour certaines personnes, cela peut être aussi le moment de s’embraser, de tout changer, de tout oser, comme la Maria Pacôme du film de Coline Serreau La Crise, qui plaque son mari et ses enfants pour vivre enfin une passion qui la rend heureuse. Parce que toutes les saisons de la vie méritent d’être pleinement vécues, ne laissons pas les oiseaux de malheur nous voler notre vieillesse, qui peut bel et bien devenir une seconde jeunesse. À condition d’embrasser enfin la liberté d’être soi.

La Française Élise Thiébaut est journaliste, autrice et féministe. Elle a notamment écrit Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font (La Découverte 2017), puis Les Règles… Quelle aventure !, à destination des ados, avec Mirion Malle (La Ville Brûle 2017). Elle a ensuite publié Mes ancêtres les Gauloises. Une autobiographie de la France (La Découverte 2019), L’Amazone verte. Le roman de Françoise d’Eaubonne (Éditions Charleston 2021) et Au bonheur des vulves avec la sage-femme Camille Tallet (Éditions Leduc 2021). Elle a fondé la collection Nouvelles Lunes Au diable vauvert et anime une newsletter du même nom. Dans son dernier essai Ceci est mon temps (Au diable vauvert 2024), Élise Thiébaut décortique avec humour le tabou de la ménopause et les mythes qui l’entourent.