En 1896, Nietzsche écrit dans Par-delà le bien et le mal : « On veut, de-ci de-là, changer les femmes en libres penseurs et en gens de lettres. On les rend de jour en jour plus hystériques et plus inaptes à remplir leur première et dernière fonction qui est de mettre au monde des enfants solides. »
Depuis Platon (5e siècle avant Jésus-Christ), pour qui la femme est un homme dégénéré, jusqu’aux années 1970 de la pilule contraceptive, le rôle de la femme est d’assurer le renouvellement de l’espèce. Hippocrate (contemporain de Platon) repère chez les femmes des symptômes qui lui semblent spécifiques, et qu’il nomme « hystériques » en référence à leur mystérieux utérus : boules dans la gorge, crises de paralysie ou de panique, hypocondrie [anxiété excessive à propos de sa santé, ndlr], maux de ventre inexpliqués… Il faut attendre le 18e siècle pour que la médecine les mette sur le compte des « nerfs », des femmes comme des hommes. Mais la Révolution française et le 19e siècle remettent bon ordre à l’hystérie généralisée des aristocrates, féminisés à force d’oisiveté de l’Ancien Régime, dont l’archétype le plus dangereux est Marie-Antoinette. L’hystérie et ses « vapeurs » (langueurs, évanouissements, crises de larmes…) ne peuvent être que féminines, puisqu’un homme, ça se tient. Et ceux qui n’en sont pas capables sont les artistes et/ou des « femmelettes » dévorés par leurs passions, mais pas des hystériques. Tout plutôt que cette étiquette infamante !
- À lire / L’utérus, de l’hystérie à l’utopie
Hippocrate (contemporain de Platon) repère chez les femmes des symptômes qui lui semblent spécifiques, et qu’il nomme « hystériques » en référence à leur mystérieux utérus…
Et puis arrivent Charcot (1825-1893) et Freud (1856-1939). Le premier récupère les patient·es de l’hôpital de la Salpêtrière jugé·es incurables par les psychiatres, et comprend que l’hystérie peut toucher n’importe quel·le adulte, et même enfant. Mais l’époque n’est pas prête à l’entendre et Freud en retient la leçon. Fasciné par les avancées de Charcot, dont il a suivi les cours à la Salpêtrière, il a aussi vu comment ce grand professeur s’est décrédibilisé en tentant d’utiliser l’hypnose pour soigner l’hystérie. De retour à Vienne, il réactualise et installe l’hystérie en maladie des femmes victimes de traumatismes sexuels fantasmés. Rudolf Chrobak, son confrère gynécologue, ne lui a-t-il pas expliqué le remède miracle : « Pénis normal à doses régulières » ?
Expression du corps
Depuis l’Antiquité, où les experts débattaient (pour les femmes) de la nécessité hygiénique de la pratique sexuelle, ou au contraire de son abstinence, l’appareil génital féminin reste réduit à l’utérus assisté du vagin, destiné à accueillir l’indispensable pénis. Le clitoris ? Un inconnu, ou plutôt un connu n’arrivant pas à s’inscrire dans la durée, à l’image des femmes célèbres que l’Histoire écrite par les hommes efface aussi régulièrement qu’un essuie-glace la pluie du pare-brise.
De retour à Vienne, Freud réactualise et installe l’hystérie en maladie des femmes victimes de traumatismes sexuels fantasmés.
Mais à partir du moment où les femmes ont pris leur sexualité en main, si l’on peut dire, que reste-t-il de ce stigmate de leur musellement ? Tout simplement une façon d’exprimer ses émotions, sa dépression et ses angoisses, qui passe prioritairement par le corps à défaut de mots pour les dire : le corps cherche à attirer l’attention de la souffrance en se plaignant (il « somatise ») et/ou en séduisant à tout prix (tyrannie de la perfection extérieure). Dans l’hystérie, le corps peut devenir quasiment l’unique médium du rapport à l’autre, et d’autant plus qu’il est exposé au public (recherché avidement). Comédiens, hommes de média, entrepreneurs charismatiques, influenceurs… : tous des Marylin Monroe en puissance ! Dont le besoin maladif de séduire, mêlé à des comportements de « diva » (en réalité d’angoisse massive), exaspère tout le monde. Alors que l’hystérique court après l’empathie comme l’affamé après le pain.
Comédiens, hommes de média, entrepreneurs charismatiques, influenceurs… : tous des Marylin Monroe en puissance !
Les femmes n’ont donc pas le monopole de ce mode de fonctionnement qualifié souvent de « narcissique », alors qu’il révèle au contraire (ou justement) un manque de solidité fondamentale, qui peut aller jusqu’au trouble de la personnalité. Parce que l’hystérie peut aussi être une pathologie gravissime.
Traumatismes
Retour en arrière, Première Guerre mondiale. La violence inouïe des combats, leur ampleur, les armes d’une puissance inédite, le nombre de blessés… Par centaines, des hommes sont évacués du front à l’hôpital, victimes de paralysie, d’attaques de panique, de tremblements généralisés… c’est-à-dire de symptômes hystériques les rendant inaptes à faire ce qu’on exige d’eux : la guerre. Est-il possible que de robustes paysans, des ingénieurs éduqués, des commerçants à la tête sur les épaules se retrouvent incapables de tenir un fusil pour partir à l’assaut de l’ennemi, alors qu’ils n’ont même pas été blessés physiquement ?
L’expansion de la psychanalyse freudienne au 20e siècle, qui a installé l’hystérie du côté des femmes, retarde la reconnaissance de son universalisme.
La vieille question de la simulation, venue des procès de sorcellerie du Moyen-Âge, refait surface : ces hommes sont-ils des planqués doués pour la comédie ou de « vrais » malades mentaux – on ne parle plus de possession par le diable ? Comme à l’époque de l’Inquisition, des médecins – dont Freud – sont appelés en experts. Ils se montrent d’une extrême prudence, car la clémence peut rapidement être assimilée à de l’antipatriotisme. Certains, moins subtils, pratiquent la torture électrique pour ramener les tire-au-flanc à leur poste de combat. Pratique efficace à court terme, car les hommes terrorisés repartent aussitôt au front… pour en être aussi vite évacués, encore plus malades. Un homme ne peut pas être hystérique, fin de l’histoire. Pourtant, la connaissance du PTSD (en français : syndrome de stress post-traumatique) ne fait que commencer. Et avec elle les rapprochements de plus en plus évidents avec les symptômes hystériques.
Enfin, l’homme a le droit de souffrir d’hystérie. Plus il se l’appropriera, moins l’hystérie sera une insulte.
L’expansion de la psychanalyse freudienne au 20e siècle, qui a installé l’hystérie du côté des femmes, retarde la reconnaissance de son universalisme. Jusqu’au mouvement #MeToo, en 2017. Les femmes commencent à être entendues, donc s’autorisent à parler. Plus besoin de faire subir à son corps son angoisse : elle peut se voir en mots. Ferenczi, le disciple de Freud qui avait été exclu pour avoir soutenu que les traumatismes sexuels n’étaient pas des fantasmes mais la réalité, devient LA référence du traumatisme psychique. Quelques hommes prennent à leur tour la parole – notamment à l’occasion des scandales touchant l’Église. Enfin, l’homme a le droit de souffrir d’hystérie. Plus il se l’appropriera, moins l’hystérie sera une insulte. Et – espérons – moins il voudra se rendre malade de faire la guerre.

- Bio express
Isabelle Siac est psychologue clinicienne à Paris, spécialisée dans les troubles des conduites alimentaires (TCA). Elle est également scénariste et autrice de romans (Des ambitieux, JC Lattès 2010 ; Le talent ou la vertu, Belfond 2016). Elle se revendique psy et autrice féministe, et a publié à ce titre deux essais : Un si vital sentiment d’insécurité, Éditions de l’Observatoire 2022, et En finir avec l’hystérie (prétendument) féminine, Plon 2023.
- À écouter
Dans une mini-série de 4 épisodes de La Série Documentaire, la réalisatrice Pauline Chanu a enquêté sur la persistance de « l’hystérie ». Quelle est l’histoire de cette maladie, depuis l’Antiquité jusqu’à la médecine d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qui percole encore, dans notre imaginaire, autour de « l’hystérie féminine » ? Un podcast passionnant à réécouter sur l’appli de France Culture et les plateformes habituelles. (La rédaction)