Fatma Hassona, la photographie pour arme

Par N°266 / p. 31 33 • Janvier-mars 2026

Lors de sa venue en Belgique dans le cadre du Festival Voix De Femmes, nous avons pu interviewer Sepideh Farsi, réalisatrice d’un documentaire sur Fatma Hassona, journaliste tuée par l’armée israélienne en avril 2025. Put Your Soul on Your Hand and Walk (« Mets ton âme dans ta main et marche ») est un film fort et vrai, qui montre le quotidien de la jeune femme les mois précédant son décès. L’occasion aussi pour nous d’évoquer ce visage de la résistance des femmes journalistes à Gaza.

Image extraite de Fatma Hassona, Les Yeux de Gaza, Éditions Textuel 2025 © Fatma Hassona

Fatma Hassona est morte le 16 avril 2025, dans une frappe israélienne qui a touché l’immeuble dans lequel vivait sa famille. Six autres proches de Fatma sont décédé·es cette nuit-là. Fatma Hassona avait 25 ans. Elle fait donc tristement partie des près de 70.000 personnes qui ont été tuées, selon ONU Info, dans la bande de Gaza depuis le début de l’offensive israélienne en octobre 2023. La Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur le territoire palestinien occupé juge que cette guerre a provoqué un génocide à l’égard des Palestinien·nes, tel que le définit la Convention de 1948 pour la prévention du génocide.

Cette offensive est survenue au lendemain de l’attaque terroriste du Hamas lors d’un festival de musique israélien et dans les colonies proches de la frontière gazaouie. Le 7 octobre 2023, ce sont 1.200 Israélien·nes qui ont été tué·es dans ces attaques, selon les autorités israéliennes.

Fatma Hassona fait aussi partie des quelque 220 journalistes palestinien·nes tué·es depuis le début de cette guerre, selon Reporters sans frontières. « Au rythme où les journalistes sont tués à Gaza par l’armée israélienne, il n’y aura bientôt plus personne pour vous informer », affiche, en grand, RSF sur son site web.

Israël empêche, depuis le départ de son offensive, tout·e journaliste étranger/ère de se rendre sur le territoire palestinien. Il y a eu quelques visites de presse, strictement encadrées par l’armée, mais rien de plus. Les journalistes palestinien·nes sont donc les seul·es à faire « sortir » les informations, à documenter, à apprendre au monde ce qu’il se passe dans la bande de Gaza depuis plus de deux ans. À l’heure d’écrire ces lignes (novembre 2025), un accord « de paix » a abouti, grâce à des discussions entre les deux parties, réunies par les USA et quelques pays arabes. Mais cet accord est fragile… Et les journalistes, tout comme les civil·es, en Palestine, ne sont toujours pas en sécurité.

« Une mort qui fait du bruit »

Fatma Hassona savait que la mort était à sa porte. « Si je meurs, je veux une mort qui fait du bruit », avait-elle écrit sur ses réseaux sociaux. Parce que Fatma vivait un appareil photo à la main. Pendant 18 mois, elle a documenté la guerre, montré ce qu’Israël ne voulait pas que le monde voie : une bande de Gaza détruite, des enfants affamé·es et des réfugié·es qui ne cessent de fuir les combats. « Je ne veux pas être simplement une actualité brûlante ou un numéro, je veux une mort qui fera parler le monde entier, un impact qui restera à travers le temps, et une image intemporelle qui ne pourra être effacée ni par le temps ni par le lieu », avait-elle ajouté. C’est peut-être pour ça qu’elle avait accepté d’être la protagoniste du dernier film de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, intitulé Put Your Soul on Your Hand and Walk, pour rester en vie malgré tout, pour que son histoire fasse le tour du monde, et soit racontée dans les cinémas…

Visage de la résistance

Ce film, c’est l’histoire d’une amitié qui naît, à travers un écran, au milieu des bombes et de la mort. Ce film, c’est une ode à la vie, celle de Fatma Hassona, prisonnière de la guerre, mais amoureuse de son pays et de son métier.

Pendant 200 jours, Sepideh Farsi et Fatma Hassona vont échanger régulièrement. La réalisatrice est sur son ordinateur, et Fatma (que Sepideh surnomme Fatem) sur son téléphone. Ce sont ces échanges qui sont filmés par Sepideh elle-même, grâce à son propre téléphone. Une mise en scène et une réalisation singulières, tout comme le contenu du film.

Je voulais me rendre moi-même à Gaza, mais je n’ai pas pu. Le blocus m’en a empêchée.

« Je voulais me rendre moi-même à Gaza, nous explique la réalisatrice, mais je n’ai pas pu. Le blocus m’en a empêchée. Au départ, je voulais contacter plusieurs personnes, je ne savais pas trop comment allait se dérouler ce film. Puis je suis tombée sur Fatem, et j’ai décidé de faire de cette rencontre, mon récit. »

Très vite, dès le premier contact, on sent le lien qui unit les deux femmes. Sepideh a fui l’Iran, après avoir été emprisonnée. Elle a aussi grandi un appareil photo à la main : « Je me suis retrouvée en prison. J’ai ensuite perdu mes droits, je ne pouvais pas étudier. Et pendant plusieurs années, j’ai été bloquée en Iran sans avoir le droit de faire quoi que ce soit. Fatem et moi, nous avions donc pas mal de choses en commun. »

Fatem et moi, nous avions donc pas mal de choses en commun.

Avec le temps, un rituel s’installe entre les deux femmes : « On s’appelait à peu près à la même heure, chaque jour. C’était devenu un rendez-vous. » Sepideh s’adapte au rythme de Fatma, à ses humeurs, à la lumière, au silence entre deux coupures de réseau. « Parfois, elle disparaissait pendant plusieurs heures, ou plusieurs jours. Je restais là, à attendre un message. »

À l’écran, cela donne un film qui crée l’attente, dans ce va-et-vient entre la parole et l’absence. On assiste aux moments où Sepideh n’arrive pas à joindre Fatma, où la communication se coupe… Où on entend les bombes frapper le quartier. « Ce n’était pas un tournage comme les autres. Mais finalement, ce qui échappait à la caméra devenait presque plus fort. Ce qu’on devine, ce qu’on entend, ce qu’on imagine… »

Parfois, j’étais là, à la regarder, et je me disais : je ne peux rien faire, juste filmer, juste écouter.

La distance ne détruit pas le lien, elle le façonne, le crée : « J’avais l’impression d’être avec elle, même si je savais très bien que je ne pouvais pas la rejoindre », confie Sepideh. Filmer ainsi, sans pouvoir toucher, sans pouvoir intervenir, c’était un exercice de tension pour la réalisatrice : « Parfois, j’étais là, à la regarder, et je me disais : je ne peux rien faire, juste filmer, juste écouter. »

Image extraite de Fatma Hassona, Les Yeux de Gaza, Éditions Textuel 2025 © Fatma Hassona

« Mes photos sont des armes »

Dans une interview à AJ+ (média en ligne qatari du groupe Al Jazeera), Fatma expliquait : « Je crois vraiment que les photos sont des armes, que mon appareil est un fusil. Il m’arrive souvent de dire à mes amis : « Regarde, tu vois comme ils mettent des balles dans les fusils ? Moi, je mets une carte mémoire dans mon appareil. Avec ça, je peux changer le monde. Je peux me défendre. Je peux montrer au monde ce qui m’arrive, à moi et aux autres. » »

La réalisatrice explique : « Le 15 avril 2025, je lui apprends que le film est sélectionné à Cannes. Elle était ravie. Mais elle m’a tout de suite dit qu’elle ne quitterait pas Gaza, qu’elle viendrait à Cannes si elle le pouvait mais qu’elle repartirait tout de suite. » Cet échange est filmé par Sepideh et présent dans le film. On y voit une Fatma souriante, comme toujours, et décidée : elle restera à Gaza, quoi qu’il arrive, elle ne quittera pas les sien·nes.

Ce n’était pas un tournage comme les autres. Mais finalement, ce qui échappait à la caméra devenait presque plus fort. Ce qu’on devine, ce qu’on entend, ce qu’on imagine…

Quelques heures plus tard, en pleine nuit, et alors que l’annonce de la sélection du film a été faite par le Festival de Cannes, Fatma et six personnes de sa famille sont tuées par une frappe israélienne. Est-ce une vengeance de l’armée israélienne (comme l’a documenté par la suite l’agence d’investigation anglaise Forensic Architecture, qui mène des enquêtes et cartographie les massacres et les destructions) ? Sepideh se pose la question. « Au début, je n’ai pas voulu y croire, confie-t-elle. Je la connaissais sans l’avoir jamais vue. C’est quelqu’un avec qui j’ai vécu quelque chose, à qui je me suis attachée. Et pourtant, je ne l’avais jamais touchée, vue en vrai. Mais c’était réel pour moi. Ce n’était pas qu’un nom ou qu’une injustice de plus à Gaza. C’était quelqu’un que je connaissais. J’étais dévastée. »

Ce n’était pas qu’un nom ou qu’une injustice de plus à Gaza. C’était quelqu’un que je connaissais. J’étais dévastée.

Alors, cette soif de documenter, de montrer la réalité de Gaza qu’avait Fatma, Sepideh s’en fait le relais. Elle termine le film et le présente à Cannes, comme prévu. Face à l’absence de Fatma, Sepideh brandira une photo lors de la diffusion du film. Dans la salle du cinéma Olympia, jeudi 15 mai 2025, le public s’est levé pour saluer la mémoire de Fatma. Juliette Binoche, présidente du Festival, lui rendra femmage.

En octobre 2025, le visage de Fatma Hassona apparaît sur les affiches de cinémas français, belges et européens. Un sourire immense, un visage doux, comme un pied de nez aux horreurs vécues sur place.

Au final, Put Your Soul on Your Hand and Walk est un film important. D’abord parce que c’est un femmage à Fatma et à toutes les femmes de Gaza. Mais aussi parce que celles et ceux qui regarderont ce film ressentiront ce sentiment d’humanité, de réalité. On rencontre Fatma ; elle est vraie, réelle, derrière son écran de téléphone, ce n’est pas une actrice. Et elle est morte.

C’est ce que le film cherche à transmettre : un visage, une voix, une vie à la fois personnelle et universelle. Le regard de Fatma sur le monde, sa détermination à documenter, devient un héritage pour toutes et tous et même, un acte de résistance.

 

Pour aller plus loin
Fatma Hassona, Les Yeux de Gaza, Éditions Textuel 2025, 144 p., 29 eur.

En prolongement du film ou pour les personnes qui n’ont pas eu l’occasion de le voir, les éditions Textuel, en collaboration avec la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, publient Les Yeux de Gaza. Ce livre, poignant, reprend de nombreuses photographies de Fatma Hassona, documentant les atrocités que les Palestinien·nes endurent depuis le début de la guerre. Des images d’immeubles ravagés par les bombes, de personnes émaciées par la faim, mais aussi des images empreintes de vie, de dignité et… d’espoir.