Femmes et graffiti : une histoire en demi-teinte

Par N°210 / p. 24-25 • Juin 2018

En février, axelle a passé quelques heures avec un groupe de graffeuses à Charleroi. Réservée aux femmes, l’initiative a permis d’évoquer la culture très masculine du graffiti, ces dessins légaux ou illégaux qui occupent l’espace public. Un territoire que les femmes n’ont pas fini de revendiquer.

© Camille Wernaers

« Pschitt ». J’entends le bruit de loin, avant même de sentir l’odeur très particulière et entêtante de la peinture fraîche. Nous sommes un dimanche matin polaire à Charleroi et, alors que je m’abaisse pour passer à travers un grillage, j’aperçois quatre femmes qui s’affairent sur un mur. Derrière elles, des dessins préparés pour l’occasion qui se retrouveront peints en grand format dans quelques heures. Des dizaines de « bombes » de toutes les couleurs les attendent : ce sont des petits aérosols qui permettent de propulser rapidement la peinture sur une surface et qui servent notamment à faire des graffitis.

« Graffiti » est un mot italien dérivé du latin « graphium », éraflure, qui lui-même vient du grec « graphein » qui signifie écrire, dessiner ou peindre. À la différence du tag, qui est une signature à l’aide d’un nom ou d’un surnom, le graffiti consiste en un dessin ou une inscription plus longue.

Que ce soit dans les grottes de Lascaux ou sur les façades des villes, les êtres humains s’expriment en utilisant l’espace autour d’eux. Ce qu’on appelle aujourd’hui « street art » ou art urbain serait d’ailleurs apparu avant Jésus-Christ. Les graffitis ont même aidé les archéologues à comprendre les modes de vie de nos ancêtres de la Rome antique. On a par exemple retrouvé, sur un mur de Pompéi, l’inscription « Seiano amantissimo », ce qui signifie : « À Séjan, mon amoureux si amoureux ». Déjà des graffitis romantiques…

Et les femmes ?

Aujourd’hui plus souvent portés par des messages sociaux provocants ou critiques, les graffitis sont pourtant loin de faire l’unanimité. Lors de marches exploratoires dans des villes belges, des femmes ont pointé du doigt, à côté d’autres désagréments, « les murs couverts de graffitis ».  Le graffiti participerait donc au sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public. Lors d’une de ces marches, la fresque murale de la gare du Nord de Bruxelles était décrite comme « oppressante », notamment parce qu’une large majorité de ces portraits représentent des hommes. Cette activité, il est vrai, est encore très masculine. Difficile en effet pour les femmes de se lancer dans cet exercice qui se fait plutôt la nuit, dans des endroits insolites et… souvent seul·e.

© Camille Wernaers

Albine, graffeuse à Charleroi, partage cette observation. « J’ai déjà été embêtée pendant que je graffais. Beaucoup de femmes préfèrent commencer en groupe, explique-t-elle. Il s’agit en plus d’une culture underground très codifiée dont il est difficile de connaître les règles en tant que femme. Les hommes se passent les instructions entre potes et les femmes sont laissées de côté. »

Sur le mur en face de nous, « Koko » – un surnom – est occupée à graffer un cœur anatomique. Elle raconte : « J’ai commencé par observer mon copain et ses amis. Mon rôle, c’était d’aller chercher les boissons… Et puis, un jour, je me suis lancée. »

Contre les clichés, Albine a décidé d’initier les plus jeunes et les femmes aux graffitis, en toute bienveillance. Elle est à l’origine de cette initiative entre femmes, au cours de laquelle les graffeuses se donnent des conseils et se soutiennent. « Tu t’améliores ! », constate Albine en s’adressant à l’une d’entre nous.

« Tu fais comment quand tu es réglée ? »

La graffeuse a la chance de voyager dans des pays et des villes différentes, comme le Kosovo ou San Francisco, pour poser ses dessins de visages féminins. Et partout, les hommes sont prédominants dans le milieu du graffiti. « À Reims, où on m’avait demandé de venir graffer, il y avait 50 hommes et seulement 2 femmes », se souvient Albine qui m’avait prévenue d’un autre problème en m’invitant : « Les graffeuses, ça fait pipi dans la nature… » Elle s’interroge : « Dans ces événements où tu es invitée et où tu dois dessiner pendant plusieurs heures, il n’y a pas de toilettes prévues. Les hommes n’en ont pas vraiment besoin mais tu fais comment quand tu es réglée ? »

© Camille Wernaers

Albine graffe en toute légalité, sur des murs d’expression libre, par exemple. D’autres femmes choisissent la voie de l’illégalité et graffent dans des endroits non autorisés. Elles racontent alors le secret et les parties de cache-cache avec la police, comme la graffeuse Sany : « J’ai commencé à taguer à 16 ans dans ma ville natale, Prague. J’aime la liberté que cet acte me procure, une sorte d’émancipation. Mais c’est totalement interdit, et passible de prison. Alors on fait attention, on reste prudent. C’est pour ça que je me cache le visage quand je graffe. […] On fume une cigarette, on essaye d’être discret. Et puis, d’un coup, on sort les bombes. C’est très rapide. Si par malchance on se fait repérer, il faut courir, sauter, grimper. » En Belgique, les graffes illégaux sont punis d’une peine pouvant aller jusqu’à six mois de prison et d’une amende de vingt-six à deux cents euros.

Rebelles et marginales

Associés à des actes de dissidence, les graffitis font de leurs auteur·es des personnes rebelles et marginales. Ce n’est pas bien vu pour une femme… Sany en témoigne : « Ce n’est pas parce que je graffe que je suis une délinquante. […] Mais la majorité des gens considèrent qu’un·e graffeur/euse est une âme perdue, un·e asocial·e. Et puis à mon âge, 30 ans, je suis censée fonder un foyer, être posée… »

Sany a réalisé un documentaire à ce sujet, intitulé Girl Power – présenté l’année dernière au Festival Elles Tournent –, dans lequel elle a interviewé 28 graffeuses de 15 villes différentes.

Le DVD du documentaire est en vente sur www.girlpowermovie.com et en streaming sur Vimeo : https://vimeo.com/ondemand/girlpowermovie

• Lire à ce sujet : « Girl Power : sur la route des graffeuses »

« J’espère que mon travail va être un déclic pour les femmes artistes, elles doivent continuer à suivre leur rêve », explique encore Sany. Des femmes artistes sous-représentées, peu importe l’art par lequel elles ont choisi de s’exprimer. « Le street art est aussi macho que n’importe quel mouvement artistique contemporain, c’est-à-dire que ce qu’il se passe dans la rue n’est pas différent de ce qu’il se passe dans un musée ou une exposition », précise la journaliste Stéphanie Lemoine dans le documentaire d’Arte, Ceci n’est pas un graffiti, sorti l’année dernière.

À Charleroi, la matinée se termine. Les quatre graffeuses ont lâché leurs bombes et parlent de leurs grands-mères respectives. Quant à moi, j’ai appris plusieurs techniques et j’ai surtout gagné en confiance. Mes projets futurs impliquent un pochoir en forme de clitoris. Et une bombe de peinture rouge.

Aller plus loin

• Envie de participer ?
Prochaine session le 16/06/18.  Contact Facebook : Full Colors Crew.

• À lire :

Graffeuses. Des années 1980 à aujourd’hui, 47 filles du graffiti mises à l’honneur dans ce livre exceptionnel. Témoignages et photos révèlent une production méconnue et foisonnante. Par Élise Clerc et Audreay Derquenne, éditions Alternatives 2018. 240 p., 28 eur.

• À voir :
Dans la série Ceci n’est pas un graffiti proposée par Arte, pointons l’épisode n° 2 sur Le Street Art au féminin.

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