Lola Lafon : « L’imaginaire, c’est la liberté offerte aux gens qui lisent »

Par N°262 / p. Web • Janvier-mars 2025

Il n’a jamais été trop tard, ce sont deux années de chroniques dans le quotidien Libération rassemblées dans un ouvrage qui est bien davantage qu’une compilation. Chaque texte est ponctué d’une tranche de vie, d’un commentaire personnel, d’un poème ou encore d’une expérience vécue du quotidien pour constituer un livre puissant pour toutes les personnes qui partagent des valeurs progressistes et d’émancipation collective. Parler en nous, assumer notre part de responsabilité et faire front collectivement, c’est l’invitation de Lola Lafon que nous avons eu le privilège de rencontrer lors de son récent passage à Bruxelles.

© Lynn S.K.

Du non-désir d’enfants à la grande fable de l’égalité hommes-femmes des années 1980 en passant par les violences sexistes et sexuelles ou encore la montée du fascisme : chaque texte de ce recueil, si fort soit-il, reste empreint d’espoir. De cet espoir qui doit nous habiter si l’on veut cesser de « devoir scander qu’on existe, qu’on est là », parce que lorsqu’on le fait, c’est que l’on sait « douloureusement qu’on y est pas »… Rencontre.

Lola Lafon
Stock 2025, 227 p., 19,50 eur.

Votre parcours de vie est passé par l’activisme, la chanson, la fiction, et là, vous revenez avec cet ouvrage vers une forme d’activisme en mêlant articles de presse et fiction. Avez-vous l’impression de boucler une boucle ?

« Je vois davantage les choses comme un passage, même si je n’ai pas l’impression d’avoir fait quelque chose de très différent. Je ne vois pas les choses en termes d’activisme, parce que je me méfie un peu d’instrumentaliser l’écriture. Je préfère ouvrir des questions et j’ai l’impression que les questions survivent parfois mal à l’activisme. J’ouvre des questions et je ne donne pas de réponses. Cet ouvrage est vraiment plutôt comme une continuité. »

Malgré le fait que ce soit des textes ancrés dans la réalité, il y a toujours une place pour les imaginaires et la narration. Quel rôle jouent-ils pour vous ?

« Je m’intéresse beaucoup à ouvrir une forme qui laisse de la liberté aux personnages et, ce faisant, j’ai à cœur qu’il y ait de la liberté pour les lecteurs et les lectrices. Je ne veux pas qu’ils soient enfermés dans des certitudes que j’aurais. Ce que vous dites me fait plaisir parce que je pense que l’imaginaire, c’est toujours la liberté offerte aux gens qui lisent. »

Vous évoquez la liberté collective. Dans cette période de fragilisation politique du collectif, que ce soit en France ou en Belgique, votre objectif est-il de recréer des imaginaires collectifs ?

« La revendication de liberté est vraiment complexe. La liberté comme bien collectif, ce n’est pas du tout la même chose que la liberté vue d’un point de vue libéral, laquelle consiste à choisir tout, n’importe quelle idéologie ou n’importe quelle phrase comme dans un supermarché. Une société où chacun poursuit sa propre liberté n’est pas une société que j’appelle de mes vœux. Je pense que cela m’a fait grandir en tant que personne de pouvoir faire partie d’un collectif, d’un commun. »

Une société où chacun poursuit sa propre liberté n’est pas une société que j’appelle de mes voeux.

Vous parliez de société libérale et, dans votre ouvrage, vous dites que les mots peuvent devenir des marchandises. 

« Ce n’est pas général, mais malheureusement les mots ne sont pas sacrés. J’aimerais bien, quoique ce ne serait peut-être pas une bonne idée. Les mots peuvent aussi être kidnappés, changer de sens et devenir des marchandises comme les autres. Les mots dépendent complètement de la personne qui les prononce. En eux-mêmes, ils n’ont pas de valeur intrinsèque. La première fois que cela m’a frappée en France, c’est au moment de l’affaire DSK. On a commencé à nous parler de « personnage sulfureux », de « libertin ». En fait, ça voulait dire que c’était un agresseur. On a alors vu le dévoiement de tous les mots. On dit ça aussi pour des écrivains d’extrême droite, qu’ils sont « sulfureux » et, à la mort de Le Pen, on a parlé de ses « provocations », alors que ce n’étaient évidemment pas du tout des provocations, mais une idéologie. Et puis les mots se déguisent et ils jouent au bal masqué. On l’a vu au moment des arrêtés contre les casseroles en France où tout à coup, un mot complètement anodin peut faire l’objet d’un arrêté. Ça n’a vraiment plus de sens, mais ça prend un sens nouveau. Finalement, on se souviendra, ou pas, que les casseroles ont à un moment été interdites dans les manifs en France. »

Les mots peuvent aussi être kidnappés, changer de sens et devenir des marchandises comme les autres.

Pourquoi mettre de la fiction dans des récits qui sont des histoires réelles ? La réalité est-elle trop lourde à porter ? Ou pensez-vous que, justement, la fiction vous permet de susciter de nouveaux imaginaires ?

« C’est parce que je ne crois pas en LA réalité. Je pense qu’à partir du moment où on se raconte quelque chose, c’est une fiction. Et donc, je n’ai pas la sensation d’ajouter de la fiction dans mes récits. Pour moi, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, cela représente l’impossibilité d’écrire une biographie. C’est tout le temps une fiction parce que toute vie a plein de facettes et il n’y en a pas une qui est vraie et l’autre qui est fausse. J’ai tenu à une certaine exactitude, tous les faits ont été vérifiés. Mais en même temps, pour dire la vérité, il faut ajouter de la fiction à mon avis. Moi, je ne connais pas le récit pur de la réalité, je ne vois pas où il est. Le fait d’avoir étudié l’histoire de Nadia Comaneci [gymnaste d’origine roumaine considérée comme l’une des meilleures athlètes de tous les temps, ndlr] en compulsant la documentation roumaine, française et américaine m’a montré trois versions de sa vie. Et les trois sont vraies, ou alors les trois sont fausses. C’est un peu le sujet du livre. »

Vous avez eu l’occasion d’en discuter avec elle ?

« Non, parce que je ne voulais pas. Je l’ai mise au courant et je lui ai demandé son autorisation. Je lui ai dit que j’écrivais un livre et lui ai raconté le principe. Mais je ne suis pas allée la voir. Ce qui m’intéressait, c’était la petite fille. Or, elle n’est plus là. Si j’avais été la rencontrer, j’aurais eu le récit d’une personne qui maîtrise le récit d’elle-même, ce qui est normal et légitime. Mais c’est un autre récit. Et sa vie lui appartient complètement. Moi, je me suis intéressée à quelqu’un qu’elle a perdu, comme chacun de nous a perdu l’enfant qu’il a été. »

Dans tous les textes de votre dernier ouvrage, j’ai senti la joie de faire corps, la joie de faire mouvement. Aujourd’hui, cela paraît plus que nécessaire, notamment dans ces espaces de micro-résistance que nous devons créer en tant que femmes, en tant que personnes sexisées, en tant que personnes minorisées. Vos textes sont-ils des pistes d’espaces de micro-résistance que vous nous proposez ? 

« Oui, un peu quand même. Ce n’est pas si conscient que ça, mais je me dis que j’ai eu la chance de pouvoir arpenter des espaces de résistance, des espaces de liberté qui m’ont sauvée. Il faut que je les fasse vivre. J’ai envie qu’il y ait dans mes livres des traces de ce que j’ai pu y découvrir et que ça circule, dans une sorte de transmission. Je peux raconter comment on peut s’approprier un lieu et les mots restent une façon de transmettre ce qui est possible. »

Le courage, c’est quelque chose qui doit être nourri tout le temps et qui peut disparaître.

Dans une de vos interviews, vous évoquez « les courages des femmes iraniennes ». Pourquoi utiliser la forme plurielle ?

« C’est un mot qui m’est apparu lorsque j’ai écrit Quand tu écouteras cette chanson. J’ai alors pensé aux courages de la famille d’Anne Frank et de ceux qui les aidaient. C’est-à-dire les courages renouvelés, tout le temps, tous les jours. Je me suis dit qu’ils n’avaient pas eu du courage, mais plutôt plein de courages. Le courage du matin, le courage du soir, le courage de continuer à leur apporter à manger en dépit du danger, le courage pour eux de ne pas céder au désespoir, etc. Il m’a semblé que ce n’était pas un seul courage, mais qu’il avait plein de facettes. Et puis surtout, le courage, c’est quelque chose qui doit être nourri tout le temps et qui peut disparaître. Et là, à mon avis, il va nous falloir plein des courages dans ces prochaines années. »