Confection de masques : Soizic Dubot, de Vie Féminine, dénonce une « machine qui s’emballe » sur le dos des femmes

Par N°229 / p. WEB • Mai 2020

La Région bruxelloise a récemment publié une vidéo vantant le système local de production de masques-barrières contre le coronavirus : un système d’économie circulaire idéal ? Pour Soizic Dubot, du mouvement féministe Vie Féminine, il faut aller au-delà de cette vitrine et réfléchir plus largement à la situation des personnes qui fabriquent ces masques : majoritairement des femmes, bénévoles ou sous-payées. Ce n’est pas un hasard. (11 mai 2020)

CC SD / axelle mag

Ce mercredi 6 mai, le ministre bruxellois Alain Maron (Ecolo) – en charge de la Transition climatique, de l’Environnement, de l’Énergie, de la Démocratie participative ainsi que, en Commission communautaire française, de l’Action Sociale et de la Santé – publie sur sa page Facebook une vidéo qui documente l’initiative Masks-Coronavirus.brussels. Cette initiative a été lancée par la Région avec un consortium d’entreprises, divers autres partenaires comme la plateforme dédiée aux designers Mad Brussels et des couturier·ères bénévoles (on vous en a déjà parlé ici).

Voici donc en images l’histoire de la confection de 100.000 masques (selon d’autres sources, 200.000 masques auraient même été ainsi confectionnés). Une couturière penchée sur sa machine, le manutentionnaire d’une entreprise de travail adapté qui embarque les masques dans des caisses, un cycliste qui les livre… « Courage », « solidarité », « chaîne citoyenne », « économie circulaire » : autant de mots-clés distillés par un narrateur masculin  – en fait, c’est le masque qui parle – sur un fond musical tire-larmes. Pour parfaire la touche hollywoodienne, le film est en anglais américain. I was made en confinement, pour que vous puissiez finally enjoy outside (pas de panique, c’est sous-titré en français).

Mais voilà : Soizic Dubot, coordinatrice nationale à Vie Féminine et spécialiste des questions socioéconomiques, voit surtout dans ce film l’image d’une « machine qui s’emballe »… et qui risque de broyer des femmes au passage. Pour axelle, elle réagit et questionne le tournant que semble prendre plus généralement la confection des masques, de la petite à la grande échelle. À quel prix pour les femmes qui les cousent ?

Vous avez regardé la vidéo de Masks-Coronavirus.brussels. Que vous inspire-t-elle ?

« Je pense que cette vidéo se situe bien dans le contexte actuel. On passe du cafouillage général à des injonctions beaucoup plus marquées, à des chaînes de production qui s’organisent et qui dépassent le travail que chacune essayait de faire dans son coin, gratuitement ou non. Cette nouvelle organisation révèle aussi, et c’est désastreux, les lacunes politiques qu’il y a eu et qu’il y a encore sur cette question des masques. Un coup il ne faut pas de masques, un coup il en faut…

Beaucoup de femmes, nous l’avons vu, se sont engouffrées là-dedans, fabriquant des masques pour leur famille, pour leurs proches, pour des associations, pour les personnes précaires, pour les travailleurs et travailleuses en première ligne, sans attendre les injonctions publiques à en fabriquer. Maintenant, à l’heure du déconfinement, on bascule. On est sur des chiffres astronomiques : on a largement dépassé les 100.000, on va en faire beaucoup plus ! »

Dans la vidéo, on voit notamment une femme qui fabrique les masques, un travailleur d’une entreprise de travail adapté qui les empaquette et qui les achemine… Que racontent ces représentations ?

« Au-delà de ce projet bruxellois spécifique, celles qui se sont lancées dès le début, ce sont bien des femmes en majorité. Qui, à l’heure actuelle, dans la sphère privée comme professionnelle, coud, possède des machines, sait s’en servir ? D’ailleurs à ce propos, il y a un grand flou dans la vidéo, comme dans la réalité : quelle place prennent les couturières professionnelles ou les costumières reconverties dans la confection de masques, quelle rétribution pour leur travail ?

Ce qui me frappe, c’est cette chaîne qui se met en place, rendue visible par la vidéo. On fait aussi appel aux entreprises de travail adapté : mais dans quelles conditions pour ces personnes ? On voit en tous les cas un modèle qui semble très organisé, au service d’objectifs qui dépassent la « bonne volonté » du départ. J’ai vraiment l’impression d’une machine qui s’emballe. »

Pensez-vous que cette « machine qui s’emballe » risque de broyer les femmes qui sont à la base de la production et qui sont au mieux sous-payées, sinon pas payées du tout ?

Quand on passe à grande échelle, on devrait plutôt parler de travail et de compétences.

« Cela pose vraiment cette question-là. Comment est-ce qu’on répond à la pénurie de masques dans cette période de relance économique, alors qu’on doit tous·tes, justement, porter des masques ? Il y a une vraie crainte – absente de la vidéo, d’ailleurs. On doit retourner au boulot, remettre les enfants dans les lieux d’accueil, reprendre les transports en commun… La vidéo est axée sur des valeurs, le don de soi, la solidarité. Mais quand on passe à grande échelle, on devrait plutôt parler de travail et de compétences. C’est directement en lien avec l’enjeu de la rémunération. Cette semaine, on lance aussi la commercialisation des masques dans les chaînes de distribution classique : là, ce travail est rémunéré ! »

Ainsi que le mentionne le site régional consacré au projet de confection de masques, « un nouveau projet sera développé dans les prochaines semaines pour répondre à la demande accrue, à la sortie du confinement. La confection sera plus sophistiquée et adaptée aux besoins en évolution. » Plus « sophistiquée » : l’usage de cet adjectif me fait penser à ce qui se passe en France. Chez nos voisin·es, l’agence nationale AFNOR devrait désormais homologuer les masques en tissu mis en vente – même si ce n’est pas obligatoire pour les artisan·es fabriquant des « masques-barrières ». Ainsi, face à la désorganisation de l’État, on a fait appel au « bon cœur » des femmes qui cousent depuis mars, en suivant les patrons recommandés ; celles qui ont commencé à les vendre ont été culpabilisées. Et maintenant, hors chaîne de production légitimée par les autorités, leurs masques risquent de passer à la trappe. En Belgique, pensez-vous que ce sera aussi le cas ?

« C’est une crainte que j’ai, en effet. Quand on parle de « chaîne », de grande échelle, il y a des contrôles. En fait, on nage depuis le début dans la contradiction. En soi, les normes ne sont peut-être pas si mauvaises que cela. Mais je repense à tout ce qui a été dit, aux encouragements  à fabriquer des masques pour ses proches et pour le personnel de première ligne, avec des tutoriels, des patrons… Si tout cela est balayé d’un revers de main, cela veut dire que tout ce travail, effectué pendant des heures non reconnues, pourrait être qualifié de défectueux, voire nuisible  ! »

Vous pointez donc plusieurs dimensions : l’exploitation du travail de ces femmes, mais aussi le jeu sur leur sentiment de culpabilité. Depuis le début de la pandémie, on agite en effet l’idée que ce serait la catastrophe si les femmes ne cousaient pas de masques. On voit ainsi des femmes s’épuiser dans la confection de ces masques, mettant en jeu leur santé physique et mentale, leur vie familiale… Risquent-elles aussi d’être culpabilisées parce que leurs masques n’étaient pas assez protecteurs ?

« Ce serait d’une très grande violence. Mais le risque est là. Les femmes de notre réseau nous témoignent d’une grande cacophonie au niveau des consignes. Si on vient ensuite les culpabiliser pour leur dire que c’est mal fait… »

Que dites-vous à ces femmes qui sont en train de confectionner des masques et qui lisent ces lignes ? Elles font quoi, maintenant ?

« Je pense qu’il faut absolument que leur travail soit reconnu, et que la société voie un peu plus loin que ce discours autour de l’ »élan de solidarité ». Car tout ce qu’elles ont donné, et qu’elles donnent encore, cela ne date pas d’hier ! On entend des éloges sur la générosité de ces couturières, non payées ou très peu payées. Mais derrière, c’est aussi un véritable travail, invisibilisé, qui consiste à prendre soin de la société, et dont l’invisibilisation remonte, elle aussi, à loin. Il faut s’appuyer sur ces solidarités, et ne pas mettre les femmes en concurrence les unes contre les autres, « amatrices » contre professionnelles, bénévoles contre mal-rémunérées… »

Certaines femmes réagissent et s’organisent, qu’en pensez-vous ?

« Beaucoup de femmes de notre réseau se sont mises à fabriquer des masques, motivées par l’urgence, mais aussi par les solidarités, l’échange de savoirs, le fait de rester en lien avec leur réseau et avec l’extérieur. Encore aujourd’hui, en fabriquant ces masques, elles veulent soutenir d’autres femmes, des personnes précaires, le personnel de première ligne, des associations de femmes victimes de violences, des homes…

Mais effectivement, elles se posent beaucoup de questions. Quelles sont les limites de ce qu’on fait ? On le fait pour qui, pour quoi, au final ? En Wallonie, comme à Bruxelles, on l’a vu d’ailleurs dans la vidéo, des demandes beaucoup plus importantes arrivent et les femmes de notre réseau se demandent si c’est vraiment à elles d’y répondre. Elles se questionnent aussi par rapport au rôle des professionnelles de la couture. Nous allons aborder ces questions dans un groupe de travail. »

Que pensez-vous de l’initiative du collectif Bas les masques, qui dénonce justement l’exploitation des couturières au nom de la solidarité ?

« Elles mettent en lumière de nombreuses questions autour de ces professions, occupées par des femmes, sous rémunérées ou carrément niées. Cela me fait penser à des analyses plus générales sur le travail des femmes. Quand ce travail est en lien avec la sphère privée, il est très difficile de faire reconnaître les compétences professionnelles.

Si on s’appuie uniquement sur du travail gratuit bénévole à la place du travail rémunéré, comme ce que dénonce le collectif Bas les masques, on met à mal tout le monde.

Dans le travail du soin, cette réalité est très présente : c’est le cas pour les métiers d’accueil de l’enfance, principalement des femmes, ou encore pour les aides-soignantes ou les femmes de ménage. On les ramène toujours vers le bas, on ne considère pas leur travail comme un « vrai » travail demandant des compétences. Cette non-reconnaissance crée une mise en concurrence entre les femmes qui font ces activités comme un métier et celles qui l’exercent d’autres manières. Comment arrive-t-on à dépasser cette mise en concurrence ? Bien sûr, les situations de chacune sont différentes et toutes n’exercent pas de la même manière, avec le même rythme… Mais il faut reconnaître leurs compétences pour revendiquer du mieux et du meilleur pour toutes.

Mais en tous les cas, si on s’appuie uniquement sur du travail gratuit bénévole à la place du travail rémunéré, comme ce que dénonce le collectif Bas les masques, on met à mal tout le monde. On met à mal les professionnelles par rapport à leurs conditions de travail, et on met à mal les autres personnes – qui, pour moi, restent des travailleuses, même si c’est du travail gratuit – en leur mettant une pression et une culpabilité immense. Toutes sont perdantes au final. »

Si toutes sont perdantes, qui est gagnant ?

« Le fonctionnement actuel ! Le patriarcat et le capitalisme – des grands mots ! – tirent profit du travail gratuit ou sous-rémunéré des femmes au nom de valeurs, au lieu de reconnaître leur activité comme un réel travail. Avec une dimension raciste qui s’ajoute, quand on voit que des femmes sans papiers se mettent à faire des masques pour une société dans laquelle elles n’ont aucun droit. Avec une dimension classiste aussi – je pense au fait que les prisons ont été mises à contribution – et validiste, quand on demande aux entreprises de travail adapté de participer, car leur travail est moins rémunéré… Enfin, nous avons lu des témoignages sur le travail gratuit d’étudiant·es en écoles de couture… Bref, on tire jusqu’au bout sur la fibre du travail gratuit.

On n’aura plus besoin du travail gratuit ou sous-payé des femmes en Belgique. On fera appel à l’exploitation des femmes dans les pays asiatiques…

Ce qui me fait peur, c’est que quand on bascule vers la commercialisation à grande échelle, en supermarché, tout ce travail, justifié par des valeurs et non reconnu, est balayé. Bientôt, des masques fabriqués ailleurs, à moindre coût… ? On n’aura plus besoin du travail gratuit ou sous-payé des femmes en Belgique. On fera appel à l’exploitation des femmes dans les pays asiatiques… »

Est-ce que vous voyez déjà quelques combats à mener pour le déconfinement qui s’annonce ?

« À ce stade, j’ai plutôt des craintes. J’aimerais qu’on n’oublie pas ces femmes, qu’on reconnaisse toutes ces personnes qui, dans leur coin, ont cousu, ne serait-ce que pour leurs proches, leurs voisin·es. Qu’on reconnaisse les travailleuses professionnelles qui se sont investies là-dedans. Et qu’on les remercie. Aujourd’hui, on semble découvrir que les femmes prennent soin de la société : c’est ahurissant ! On s’aperçoit aussi qu’il existe des professionnelles du textile ! Non, qu’on ne dise pas que c’était un élan de solidarité « soudain ». Il s’ancre dans ce qui existait avant, cette prise en charge par les femmes de la société. »

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