Maud Simonet : « Les solutions qu’on nous propose aujourd’hui sont des formes de travail gratuit »

Par N°229 / p. 25-27 • Mai 2020

La sociologue française Maud Simonet donne à réfléchir sur les diverses formes de travail gratuit dans notre société. Elle déploie son analyse à partir des approches féministes du travail domestique, mettant en lumière le lien entre gratuité et invisibilité. En cette période de crise liée à la pandémie du coronavirus (Covid-19), son éclairage est d’autant plus pertinent. L’actualité révèle le caractère essentiel de métiers sous-évalués socialement et économiquement, principalement portés par des femmes dans le domaine du soin aux autres, le care. Par ailleurs, pour répondre à des besoins criants, les appels à l’engagement citoyen se multiplient, y compris venant de l’État. Les femmes y répondent et se mobilisent en grand nombre, sans rétribution financière, au nom de la solidarité, de la citoyenneté et de l’urgence.

Maud Simonet © Anne et Arnaud

La crise liée à la pandémie du Covid-19 est-elle un « rendez-vous féministe », qui pourrait modifier en profondeur, et en faveur des femmes, l’organisation future du travail ?

« La situation actuelle apparaît comme une démonstration de ce que des féministes écrivent depuis longtemps. Elle rend visible l’importance du travail de care, de reproduction sociale [tout le travail « reproductif », comme l’éducation des enfants, le soin aux autres, les tâches ménagères, réalisé par les femmes, sans lequel la production capitaliste ne serait pas possible, ndlr], en tout cas dans sa face rémunérée avec les soignants et soignantes. Mais aussi dans sa face invisible. On voit bien que si les parents – en majorité les mères – ne sont pas prêts à prendre en charge leurs enfants, à faire le travail à la maison, à s’occuper de leurs proches, le système actuel ne tient plus.

En même temps, on reste dans une définition hyper-viriliste et androcentrée [centrée sur le point de vue masculin, ndlr] du travail. On nous dit : « Il ne faut pas que les entreprises s’arrêtent, que le travail capitaliste cesse ». Dans le même registre, on entend aussi des discours comme « le confinement libère du temps », qui paraissent totalement en dehors des réalités de la majorité des gens… En revanche, on n’a pas encore entendu des appels à faire une pause, à se recentrer sur l’essentiel, sur le travail de soin aux autres. On ne parle jamais de rémunération pour s’occuper les uns des autres. Les solutions qu’on nous propose aujourd’hui sont des formes de travail gratuit. On demande aux gens de fournir des formes de travail gratuit au nom de la solidarité et de la crise. On fait appel au civisme, à la générosité des individus. Si l’on regarde le travail par sa face gratuite, on peut voir beaucoup de choses qui restent invisibles. Elles se dévoilent aujourd’hui, mais l’ancien monde y est très hostile. »

En quoi les analyses féministes sur le travail domestique, menées dès les années 1970, ont éclairé vos recherches sur le travail gratuit ?

« J’ai travaillé sur de nombreuses formes d’activités différentes non reconnues comme du travail : service civique, bénévolat, volontariat, activités sur le net qu’on appelle le « digital labor », etc. Toutes ces formes de travail, invisibles, permettent de faire fonctionner des entreprises, des services publics et des associations. Le travail gratuit au nom de la citoyenneté est l’une des premières formes sur lesquelles j’ai travaillé. « Au nom de la citoyenneté » fait écho à l’argument « au nom de l’amour », utilisé pour justifier le travail domestique. Cela nous montre que le travail gratuit n’est pas le fruit d’une soustraction « travail moins salaire », mais un déni de travail, au nom de valeurs. C’est parce que l’on vous reconnaît comme une bonne mère, une bonne épouse, une bonne femme, parce que vous avez prouvé vos valeurs de maternité, de famille, que cette activité n’est pas valorisée socialement, juridiquement et financièrement comme du travail. »

Vous en parlez dans votre essai Travail gratuit  : vous avez mené une enquête sur un service public de nettoyage des parcs à New York. Vous montrez que l’État initie et organise cette gratuité pour faire des économies…

Maud Simonet, Textuel 2018, 160 p., 15,90 eur.

« Au début de notre enquête en 2007, on a observé qu’une transformation radicale s’était opérée depuis les années 1970 : diminution drastique de fonctionnaires et arrivée progressive de salariés associatifs, qui n’ont pas la même rému­né­ra­tion que les fonctionnaires et ne sont pas cou­verts par les règles de la fonc­tion publique ni par les syn­dicats. À leurs côtés, il y a aussi des bénévoles et des allocataires de l’aide sociale : aux États-Unis, ces derniers sont contraints, depuis les années 1980, à prester des heures de travail pour toucher leurs allocations – c’est ce qu’on appelle le « workfare » [la mise au travail obligatoire d’allocataires sociales/aux par le biais de services à la collectivité, ndlr]. L’ensemble de ces travailleurs et travailleuses font les mêmes tâches, ou presque, que les fonctionnaires, mais n’ont pas les mêmes statuts, rendant d’ailleurs leur mobilisation difficile.

C’est plus compliqué de lutter contre les formes d’exploitation qui reposent sur des valeurs qui touchent à ce que l’on est, à ce à quoi on croit, à ce qui nous définit, nous passionne.

De plus, ces différents statuts ne se répartissent pas du tout au hasard des rapports sociaux de sexe, de classe et de race. Les fonctionnaires municipaux et les salariés associatifs sont essentiellement des hommes. Les travailleurs non rémunérés sont principalement des femmes avec, d’un côté, des femmes bénévoles de classe moyenne supérieure, qui nettoient le parc comme si c’était leur jardin, et, de l’autre côté, les bénéficiaires des allocations sociales, qui sont majoritairement des femmes noires ou latinas précaires. Il s’agit d’une politique de travail gratuit mise en place dans un service public. Elle prend la forme de la coercition dans le cas des allocataires, puisque cela conditionne l’accès aux allocations. Elle se situe davantage dans le registre de l’incitation auprès des classes moyennes, avec des arguments de valorisation et de consentement.

Outre les politiques du « workfare », la ville de New York a injecté de l’argent pour développer le bénévolat citoyen à travers un par­te­na­riat public-pri­vé. L’objectif est d’encourager les citoyen·nes de New York à nettoyer les parcs en bas de chez elles/eux. Avec l’idée, à terme, que chaque parc ait son asso­cia­tion de béné­voles, ses anges gardiens qui veillent sur lui.

L’État n’est donc pas du tout étranger à la « gratuitisation » du travail. Il oriente, par de l’argent, des discours, des statuts, le monde de l’engagement. Cela se manifeste aussi aujourd’hui dans les appels au travail bénévole, au nom de l’effort collectif, durant cette crise. »

La facette « citoyenne » ou « solidaire » de l’engagement peut sembler plus difficile à critiquer. Car elle engage des valeurs comme la solidarité, la générosité. Et parce que toute activité ne doit pas non plus être marchandisée…

« C’est ici qu’à nouveau les analyses féministes nous aident. Quand on regarde le travail gratuit avec le prisme du déni de travail, on a une compréhension de l’exploitation beaucoup plus complexe. C’est plus compliqué de lutter contre les formes d’exploitation qui reposent sur des valeurs qui touchent à ce que l’on est, à ce à quoi on croit, à ce qui nous définit, nous passionne.

Pour illustrer mon propos, je vais vous citer le cas d’un blogueur bénévole au Huffington Post, un journal américain vendu en 2011 pour 315 millions de dollars. Les blogueurs ont réagi fortement à cette vente. Ils ont voulu rappeler qu’ils étaient 9.000 blogueurs, contre à peine 100 salariés, à contribuer au journal. Ils ont demandé à récupérer une partie de la valeur qu’ils avaient produite. Ils ont donc intenté un procès. L’un des cinq blogueurs en tête de cette « class action » m’a confié qu’il avait continué à écrire dans le journal, même durant le procès. Il avait conscience que quelqu’un s’était réapproprié son travail, mais son écriture le définissait, en tant qu’écrivain engagé, en tant que futur journaliste, c’était aussi sa passion.

Il y a une ambiguïté au cœur du travail gratuit, difficile à démêler. Elle est également au cœur du travail domestique. On peut être conscient de l’exploitation, sans pour autant cesser d’avoir des enfants, d’être amoureux, etc. »

Comment dénoncer alors ce travail gratuit et invisible et résister à l’exploitation ?

« Quand les féministes ont voulu montrer l’importance du travail domestique pour le rendre visible, elles ont dû le mesurer. Tant qu’il était mesuré en temps, personne ne le voyait. Le jour où des statisticiennes ont publié des enquêtes qui valorisaient monétairement le travail domestique, ça a fait l’effet d’une bombe. C’est l’ »enjeu de la valeur », comme l’a défini l’économiste et statisticienne française Annie Fouquet. Pour faire voir ce travail, pour mesurer son poids dans la production, il fallait le mettre dans l’unité dominante qui est la monnaie, expliquait-elle. Mais à partir du moment où on le mesure en monnaie, n’est-ce pas offrir une victoire au néolibéralisme, qui veut marchandiser toutes les sphères de nos existences jusqu’à l’intimité de nos foyers ?

Le jour où des statisticiennes ont publié des enquêtes qui valorisaient monétairement le travail domestique, ça a fait l’effet d’une bombe.

Des réponses féministes peuvent nous aider à dépasser ce dilemme. Le mouvement « Wages for Housework » (« salaire ménager »), très actif en Italie, au Canada ou en France, porté notamment par Silvia Federici et Mariarosa Dalla Costa, a voulu faire rentrer le travail domestique dans le salariat. Elles posaient en fait la question : à quoi donne-t-on aujourd’hui de la valeur ? Elles ont été critiquées par d’autres féministes, qui soulignaient le risque de « naturalisation » du travail domestique, le danger de renvoyer les femmes à la maison. Si les féministes ont eu des désaccords entre elles, elles ont généralement utilisé l’argument de la rémunération pour sortir le travail du déni, l’intégrer dans ce qui est pensé comme relevant du travail, pour subvertir un rapport social, capitaliste et patriarcal.

Cette subversion du rapport social fait écho aux débats sur le revenu universel, et ses enjeux pour les femmes. Le revenu universel ne vient pas, selon moi, changer les rapports sociaux. Si l’idée est que chacun ou chacune, grâce à ce montant, puisse « faire ce qu’elle/il veut comme elle/il veut », le « comme on veut » est la porte ouverte à la reproduction des rapports sociaux. On va encore attendre, et davantage de la part des femmes, qu’elles s’occupent des personnes âgées, des enfants, de la soupe populaire ou de la confection des masques. »

Il y a aussi des tâches gratuites plus valorisées que d’autres… Comment éviter le mépris de certaines formes de travail gratuit, et donc de certaines femmes qui les réalisent ?

« On ne peut pas analyser le travail gratuit sans une approche intersectionnelle. Dans les années 1980, bell hooks a déjà montré que le travail gratuit des unes n’est pas celui des autres : si les féministes blanches voulaient quitter l’espace domestique et courir sur le marché du travail pour trouver leur émancipation, les femmes noires américaines et les femmes des milieux populaires étaient, elles, sur le marché du travail depuis bien longtemps et désiraient être davantage à la maison.

Le travail gratuit des unes n’est pas celui des autres.

La maison – et le travail domestique – constitue pour ces femmes, dans une société capitaliste, raciste et patriarcale, qui les prive de leur subjectivité politique, un espace de résistance, où l’on peut se construire en tant que sujet politique. Le foyer peut aussi être un lieu d’apprentissage du « soin de son environnement et des autres » pour les petits garçons, dans l’idée qu’ils deviennent des hommes différents. Il faut donc garder en tête que les valeurs qu’on donne au travail gratuit diffèrent selon l’endroit où l’on se place, selon le rapport social dans lequel il est pris.

Un lien peut être fait avec le revenu universel. Derrière les discours sur le revenu universel, se rejoue aussi une mise en concurrence teintée d’un rapport de classe très fort entre une bonne et une mauvaise forme de travail gratuit : la bonne étant le travail bénévole et associatif, la mauvaise étant le travail domestique. Le revenu universel, pour ses défenseurs, viendrait « libérer » les femmes de la classe moyenne de l’emploi et leur donnerait du temps pour un engagement plus noble dans les associations. Pour rappel, les femmes y sont déjà pleinement investies et l’associatif n’est pas dénué de rapports inégalitaires. Par ailleurs, on survalorise ce travail bénévole associatif, et on dévalorise le travail domestique davantage rattaché aux classes populaires.

Le féminisme n’avancera pas tant qu’il n’aura pas revalorisé le travail domestique. Il y a une guerre des valeurs à mener avec le système patriarcal et capitaliste à cet endroit. Peut-être que la période de confinement que nous traversons peut aider à revaloriser ce travail domestique, à construire les mères comme sujets politiques, à mettre en lumière ce travail domestique élargi au-delà du foyer, au-delà de la famille, dans sa dimension politique, en gardant impérativement – juste à côté des féministes marxistes – bell hooks en tête. »

Le "workfare" en Belgique ?

Le « workfare », c’est-à-dire la mise au travail d’allocataires sociaux par le biais de services à la collectivité, n’existe pas en Belgique. Pourtant, ces 20 dernières années, notre pays n’a cessé de développer des politiques d’ »activation ». Et l’idée a déjà pointé le bout de son nez.

Dans son dernier accord gouvernemental, la Flandre a inscrit le projet d’un « service communautaire » pour les chômeurs/euses. Une idée déjà sur la table du gouvernement fédéral en 2015, qui projetait de contraindre les chômeurs/euses de longue durée à prester deux demi-journées par semaine de service à la collectivité. L’accord de gouvernement Michel prévoyait même que les Régions – compétentes depuis la sixième réforme de l’État pour l’accompagnement et le contrôle des chômeurs/euses – puissent suspendre les chômeurs/euses qui auraient refusé un service à la collectivité. Le projet a été abandonné. « Plus le service à la collectivité comportera une contribution à la production de biens et de services, plus grand est le risque qu’il se substitue à l’emploi standard », prévenait l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales.

Actuellement, les allocataires sociales/aux sont contraint·es au « PIIS », un contrat d’activation sociale. La loi évoque le « service communautaire », mais il n’est pas obligatoire. Ce qui ne garantit pas, dans un système de plus en plus méfiant à l’égard des bénéficiaires d’allocations sociales, que l’allocataire n’y soit pas fortement « incité·e », pour pouvoir garder ses droits. (M.L.)

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